Correspondance de Voltaire/1740/Lettre 1337

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Correspondance : année 1740
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 35p. 501-502).

1337. — À M. DE MAUPERTUIS.
À Bruxelles, le 29 d’août ; la troisième année
depuis la terre aplatie.

Comment diable vouliez-vous, mon grand philosophe, que je vous écrivisse à Wesel ? Je vous en croyais parti pour aller trouver le roi des sages sur sa route. J’ai appris qu’on était si charmé de vous avoir dans ce bouge fortifié que vous devez vous y plaire : car qui donne du plaisir en a.

Vous avez déjà vu l’ambassadeur rebondi du plus aimable monarque du monde. M. de Camas est sans doute avec vous. Pour moi, je crois que c’est après vous qu’il court. Mais vraiment, à l’heure que je vous parle, vous êtes auprès du roi. Le philosophe et le prince s’aperçoivent déjà qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Vous direz avec M. Algarotti : Faciamus hic tria tabernacula[1] ; pour moi, je ne puis faire que duo tabernacula.

Sans doute je serais avec vous si je n’étais pas à Bruxelles, mais mon cœur n’en est pas moins à vous, et n’en est pas moins le sujet du roi qui est fait pour régner sur tout être pensant et sentant. Je ne désespère pas que Mme du Châtelet ne se trouve quelque part sur votre chemin : ce sera une aventure de conte de fées ; elle arrivera avec raison suffisante, entourée de monades[2]. Elle ne vous aime pourtant pas moins, quoiqu’elle croie aujourd’hui le monde plein, et qu’elle ait abandonné si hautement le vide. Vous avez sur elle un ascendant que vous ne perdrez jamais. Enfin, mon cher monsieur, je souhaite aussi vivement qu’elle de vous embrasser au plus tôt. Je me recommande à votre amitié dans la cour digne de vous, où vous êtes.

  1. Saint Matthieu, xvii, 4.
  2. Allusion à la philosophie de Leibnitz, que Mme du Châtclct avait expliquée dans se Institutions de physique. (K.)