Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1953

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Correspondance : année 1749
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 36p. 572-575).

1953. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE.
Potsdam, 13 février.

Je reçois avec plaisir deux de vos lettres à la fois ; avouez-moi que ce grand envoi de vers vous a paru assez ridicule. Il me semble que c’est Thersite qui veut faire assaut de valeur contre Achille. J’espérais qu’à vos lettres vous joindriez une critique des pièces, comme vous en usiez autrefois, lorsque j’étais habitant de Remusberg, où le pauvre Keyserlingk, que je regrette et que je regretterai toujours, vous admirait. Mais Voltaire, devenu courtisan, ne sait donner que des louanges ; le métier en est, je l’avoue, moins dangereux. Ne pensez pas cependant que ma gloire poetique se fût offensée de vos corrections ; je n’ai point la fatuité de présumer qu’un Allemand fasse de bons vers français.


La critique douce et civile
Pour un auteur est un grand bien ;
Dans son amour-propre imbécile,
Sur ses défauts il ne voit rien.
Ce flambeau divin qui l’éclaire
Blesse à la vérité ses yeux,
Mais bientôt il n’en voit que mieux ;
Il corrige, il devient sévère.
Qui tend à la perfection,
Limant, polissant son ouvrage,
Distingue la correction
De la satire et de l’outrage.

Ayez donc la bonté de ne point m’épargner ; je sens que je pourrai faire mieux, mais il faut que vous me disiez comment.

Ne pensez-vous pas que de bien faire des vers est un acheminement pour bien écrire en prose ? Le style n’en deviendrait-il pas plus énergique, surtout si l’on prend garde de ne point charger la prose d’épithètes, de périphrases, et de tours trop poétiques ?

J’aime beaucoup la philosophie et les vers. Quand je dis philosophie, je n’entends ni la géométrie ni la métaphysique. La première, quoique sublime, n’est point faite pour le commerce des hommes ; je l’abandonne à quelque rêve-creux d’Anglais : qu’il gouverne le ciel comme il lui plaira ; je m’en tiens à la planète que j’habite. Pour la métaphysique, c’est, comme vous le dites très-bien, un ballon enflé de vent[1]. Quand on fait tant que de voyager dans ce pays-là, on s’égare entre des précipices et des abîmes ; et je me persuade que la nature ne nous a point faits pour deviner ses secrets, mais pour coopérer au plan qu’elle s’est proposé d’exécuter. Tirons tout le parti que nous pouvons de la vie, et ne nous embarrassons point si ce sont des mobiles supérieurs qui nous font agir, ou si c’est notre liberté. Si cependant j’osais hasarder mon sentiment sur cette matière, il me semble que ce sont nos passions et les conjonctures dans lesquelles nous nous trouvons qui nous déterminent. Si vous voulez remonter ad priora, je ne sais point ce qu’on en pourra conclure. Je sens bien que c’est ma volonté qui me fait faire des vers, tant bons que mauvais, mais j’ignore si c’est une impulsion étrangère qui m’y force ; toutefois lui devrais-je savoir mauvais gré de ne pas mieux m’inspirer.

Ne vous étonnez point de mon Ode sur la Guerre ; ce sont, je vous assure, mes sentiments. Distinguez l’homme d’État du philosophe, et sachez qu’on peut faire la guerre par raison, qu’on peut être politique par devoir, et philosophe par inclination. Les hommes ne sont presque jamais placés dans le monde selon leur choix ; de là vient qu’il y a tant de cordonniers, de prêtres, de ministres, et de princes mauvais


Si tout était bien assorti,
Sur ce ridicule hémisphère,
L’ouvrier, quittant son outil,
Serait amiral ou corsaire ;
Le roi, peut-être charbonnier ;
Le général, un maltôtier ;
Le berger, maître de la terre ;
L’auteur, un grand foudre de guerre.
Mais rassurons-nous là-dessus,
Chacun conservera sa place ;
Le monde va par ses vieux us ;
Et jusqu’à la dernière race
On y verra mêmes abus.


À propos de vers, vous me demandez ce que je pense de la tragédie de Crébillon. J’admire l’auteur de Rhadamiste, d’Électre et de Sémiraneis, qui sont de toute beauté ; et le Catilina de Crebillon me parait l’Attila de Corneille, avec cette différence que le moderne est bien au-dessus de son prédecesseur pour la fabrique des vers. Il parait que Crébillon a trop défiguré un trait de l’histoire romaine, dont les moindres circonstances sont connues. De tout son sujet, Crebillon ne conserve que le caractère de Catilina. Cicéron, Caton, la république romaine, et le fond de la pièce, tout est si fort changé et même avili que l’on n’y reconnaît rien que les noms. Par cela même Crébillon a manqué d’intéresser ses auditeurs. Catilina y est un fourbe furieux que l’on voudrait voir punir, et la république romaine, un assemblage de fripons pour lesquels on est indifférent. Il fallait peindre Rome grande, et les supports de sa liberté aussi généreux que sages et vertueux ; alors le parterre serait devenu citoyen romain, et aurait tremblé avec Cicéron sur les entreprises audacieuses de Catilina. De plus, il n’y a aucun endroit où le projet de la conjuration soit clairement développé ; on ignore quel était le véritable dessein de Catilina, et il me semble que sa conduite est celle d’un homme ivre. Vous aurez remarqué encore que les interlocuteurs varient à chaque scène ; il semble qu’ils n’y viennent que pour faire changer de dialogue à Catilina. On peut retrancher de la pièce, sans y rien changer, Lentulus et les ambassadeurs gaulois, qui ne sont que des personnages inutiles, pas même épisodiques. Le quatrième acte est le plus mauvais de tous ; ce n’est qu’un persiflage ; et, dans le cinquième acte, Catilina vient se tuer dans le temple, parce que l’auteur avait besoin d’une catastrophe. Il n’y a aucune raison valable qui l’amène là ; il semble qu’il devait sortir de Rome, comme fit effectivement le vrai Catilina.

Ce n’est que la beauté de l’élocution et le caractère de Catilina qui soutiennent cette pièce sur le théâtre français. Par exemple, lorsque Catilina est amoureux, c’est comme un conjuré rempli d’ambition doit l’être.


C’est l’ouvrage des sens, non le faible de l’âme.

(Acte I, scène i.)

Quelle force n’y a-t-il pas dans ces caractères rapides de Cicéron et de Caton :


Timide, soupçonneux, et prodigue de plaintes ! etc.

(Acte I, scène iii.)

En un mot, cette pièce me parait un dialogue divinement rimé. Souvenez-vous cependant que la critique est aisée, et que l’art est difficile[2]. Je n’ai compté vous revoir que cet été ; si cela se peut, et que vous fassiez un tour ici au mois de juillet, cela me fera beaucoup de plaisir. Je vous promets la lecture d’un poëme[3] épique de quatre mille vers ou environ, dont Valori est le héros ; il n’y manque que cette servante[4] qui alluma dans vos sens des feux séditieux que sa pudeur sut réprimer vivement. Je vous promets même des belles plus traitables. Venez sans dents, sans oreilles, sans yeux, et sans jambes, si vous ne le pouvez autrement ; pourvu que ce je ne sais quoi qui vous fait penser et qui vous inspire de si belles choses soit du voyage, cela me suffit.

Je recevrai volontiers les fragments des campagnes de Louis XV, mais je verrai avec plus de satisfaction encore la fin du Siècle de Louis XIV. Vous n’achevez rien, et cet ouvrage seul ferait la réputation d’un homme. Il n’y a plus que vous de poëte français, et que Voltaire et Montesquieu qui écrivent en prose. Si vous faites divorce avec les Muses, à qui sera-t-il désormais permis d’écrire, ou, pour mieux dire, de quel ouvrage moderne pourra-t-on soutenir la lecture ?

Ne boudez donc point avec le public, et n’imitez point le dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob, qui punit les crimes des pères jusqu’à la quatrième génération[5]. Les persécutions de l’envie sont un tribut que le mérite paye au vulgaire. Si quelques misérables auteurs clabaudent contre vous, ne vous imaginez pas que les nations et la postérité en seront les dupes. Malgré la vétusté des temps, nous admirons encore les chefs-d’œuvre d’Athènes et de Rome ; les cris d’Eschine n’obscurcissent point la gloire de Démosthène ; et, quoi qu’en dise Lucain, César passe et passera pour un des plus grands hommes que l’humanité ait produits. Je vous garantis que vous serez divinisé après votre mort. Cependant ne vous hâtez pas de devenir dieu ; contentez-vous d’avoir votre apothéose en poche, et d’être estimé de toutes les personnes qui sont au-dessus de l’envie et des préjugés, au nombre desquelles je vous prie de me compter.

  1. Voltaire dit cela de l’amour-propre dans Zadig ; voyez tome XXI, page 33 ; et comme dans le même alinéa il est question de métaphysique, il se peut que Frédéric ait fait confusion.
  2. La critique est aisée et l’art est difficile.

    (Destouches, le Glorieux, acte II, scène v.)
  3. Le Palladion ; voyez une note de la lettre 1947.
  4. Voyez la lettre 1972.
  5. Exode, xx, 5.