Correspondance de Voltaire/1752/Lettre 2425

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Correspondance : année 1752
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 480-481).

2425. — À M. D’ALEMBERT.
À Potsdam, le 5 septembre.

Vraiment, monsieur, c’est à vous à dire :


Je rendrai grâce au ciel, et resterai dans Rome.

(Rome sauvée, acte V, scène iii.)

Quand je parle de rendre grâce au ciel, ce n’est pas du bien qu’on vous a fait dans votre patrie, mais de celui que vous lui faites. Vous et M. Diderot vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France et l’opprobre de ceux qui vous ont persécutés. Paris abonde de barbouilleurs de papier ; mais de philosophes éloquents, je ne connais que vous et lui. Il est vrai qu’un tel ouvrage devait être fait loin des sots et des fanatiques, sous les yeux d’un roi aussi philosophe que vous ; mais les secours manquent ici totalement. Il y a prodigieusement de baïonnettes et fort peu de livres. Le roi a fort embelli Sparte, mais il n’a transporté Athènes que dans son cabinet ; et il faut avouer que ce n’est qu’à Paris que vous pouvez achever votre grande entreprise. J’ai assez bonne opinion du ministère pour espérer que vous ne serez pas réduit à ne trouver que dans vous-même la récompense d’un travail si utile. J’ai le bonheur d’avoir chez moi M. l’abbé de Prades ; et j’espère que le roi, à son retour de la Silésie, lui apportera les provisions d’un bénéfice[1]. Il ne s’attendait pas que sa Thèse dût le faire vivre du bien de l’Église, quand elle lui attirait de si violentes persécutions. Vous voyez que cette Église est comme la lance d’Achille, qui guérissait les blessures qu’elle avait faites.

Heureusement les bénéfices ne sont point, en Silésie, à la nomination de Boyer ni de Couturier[2]. Je ne sais si l’abbé de Prades est hérétique, mais il me paraît honnête homme, aimable, et gai. Comme je suis toujours très-malade, il pourra bien m’exhorter, à mon agonie ; il l’égayera, et ne me demandera point de billet de confession.

Adieu, monsieur. S’il y a peu de Socrates en France, il y a trop d’Anilus et de Mélitus, et surtout trop de sots ; mais je veux faire comme Dieu, qui pardonnait à Sodome en faveur de cinq justes[3].

Je vous embrasse de tout mon cœur.


Voltaire.

  1. Frédéric lui donna un bénéfice à Oppelu, et un à Glogau.
  2. Sur Boyer, voyez tome XXXVI, page 193 ; sur Couturier, tome X, une note du Mondain.
  3. La Genèse, xviii, 32, parle de dix justes.