Correspondance de Voltaire/1753/Lettre 2671

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Correspondance : année 1753
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 38p. 146-149).

2671. — À MADAME DENIS.
À Colmar, le 20 décembre.

Je viens de mettre un peu en ordre, ma chère enfant, le fatras énorme de mes papiers, que j’ai enfin reçus. Cette fatigue n’a pas peu coûté à un malade. Je vous assure que j’ai fait là une triste revue : ce ne sont pas des monuments de la bonté des hommes. On dit que les rois sont ingrats, mais il y a des gens de lettres qui le sont un peu davantage.

J’ai retrouvé la lettre originale de Desfontaines, par laquelle il me remercie de l’avoir tiré de Bicêtre ! Il m’appelle son bienfaiteur, il me jure une éternelle reconnaissance, il avoue que sans moi il était perdu, que je suis le seul qui ait eu le courage de le servir ; mais, dans la même liasse, j’ai trouvé les libelles qu’il fit contre moi, deux mois après, selon sa vocation. Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j’ai dépensé pour d’Arnaud, homme que vous connaissez, que j’ai nourri et élevé pendant deux ans ; mais aussi la lettre qu’il écrivit contre moi, dès qu’il eut fait à Potsdam une petite fortune, fait la clôture du compte.

Il faut avouer que Linant, Lamare, et Lefebvre, à qui j’avais prodigué les mêmes services, ne m’ont donné aucun sujet de me plaindre. La raison en est, à ce que je crois, qu’ils sont morts tous trois avant que leur amour-propre et leurs talents fussent assez développés pour qu’ils devinssent mes ennemis. Avez-vous affaire à l’amour-propre et à l’intérêt, vous avez beau avoir rendu les plus grands services, vous avez réchauffé dans votre sein des vipères. C’est là mon premier malheur, et le second a été d’être trop touché de l’injustice des hommes, trop fièrement philosophe pour respecter l’ingratitude sur le trône, et trop sensible à cette ingratitude ; irrité de n’avoir recueilli de tous mes travaux que des amertumes et des persécutions ; ne voyant, d’un côté, que des fanatiques détestables ; et, de l’autre, des gens de lettres indignes de l’être ; n’aspirant plus enfin qu’à une retraite, seul parti convenable à un homme détrompé de tout.

Je ne peux m’empêcher de continuer ma revue des mémoires de la bassesse et de la méchanceté des gens de lettres, et de vous en rendre compte.

Voici une lettre d’un bel esprit nommé Bonneval[1], dont vous n’avez jamais sans doute entendu parler (ce n’est pas le comte bacha de Bonneval). Il me parle pathétiquement des qualités de l’esprit et du cœur, et finit par me demander dix louis d’or. Vous noterez que cet honnête homme m’en avait ci-devant escroqué dix autres, avec lesquels il avait fait imprimer un libelle abominable contre moi ; et il disait pour son excuse que c’était Mme Pâris de Montmartel qui l’avait engagé à cette bonne œuvre. Il fut chassé de la maison. C’est, au demeurant, un homme d’honneur, loué dans les journaux, et à qui Rousseau a, je crois, adressé une épître[2].

En voici d’un nommé Ravoisier, qui se disait garçon athée de Boindin : il m’appelle son protecteur, son père ; mais, en avancement d’hoirie, il finit par me voleir vingt-cinq louis dans mon tiroir.

Un Demoulin, qui me dissipa trente mille francs[3] de mon bien clair et net, m’en demanda très-humhlement pardon dans quatre ou cinq de ses lettres ; mais celui-là n’a point écrit contre moi : il n’était pas bel esprit.

Le bel esprit qui m’écrivit ce billet connu, par lequel il m’offre de me céder, moyennant six cents livres, tous les exemplaires d’une belle satire où il me déchirait pour gagner du pain, s’appelle La Jonchère[4]. C’est ]’auteur d’un système de finances ; et on l’a pris, en Hollande, pour La Jonchère, le trésorier des guerres.

Je ne peux m’empécher de rire en relisant les lettres[5] de Mannory. Voilà un plaisant avocat. C’est assurément l’avocat Patelin ; il me demande un habit. « Je suis honnête en robe, dit-il, mais je manque d’habit ; je n’ai mangé hier et avant-hier que du pain. » Il fallut donc le nourrir et le vêtir[6]. C’est le même qui, depuis, fit contre moi un factum ridicule quand je voulus rendre au public le service de faire condamner les libelles de Roi et d’un nommé Travenol, son associé.

Voici des lettres d’un pauvre libraire[7] qui me demande pardon ; il me remercie de mes bienfaits ; il m’avoue que l’abbé Desfontaines fit sous son nom un lihelle contre moi. Celui-là est repentant ; c’est du moins quelque chose. Il n’avait pas lu apparemment le livre de La Mettrie contre les remords.

Je trouve deux lettres d’un nommé Bellemare, qui s’est depuis réfugié en Hollande sous le nom de Bènar[8], et qui a fait contre la France un journal historique, dans la dernière guerre. Il me remercie de l’argent que je lui prête, c’est-à-dire que je lui donne ; mais il ne m’a payé que par quelques petits coups de dent dans son journal. On dit que depuis peu on l’a fait arrêter ; c’est dommage que le public soit privé de ses belles productions.

Cet inventaire est d’une grosseur énorme. La canaille de la littérature est noblement composée ! Mais il y a une espèce cent fois plus méchante, ce sont les dévots. Les premiers ne font que des libelles, les seconds font bien pis ; et si les chiens aboient, les tigres dévorent. Un véritable homme de lettres est toujours en danger d’être mordu par ces chiens, et mangé par ces monstres. Demandez à Pope ; il a passé par les mêmes épreuves ; et, s’il n’a pas été mangé, c’est qu’il avait bec et ongles. J’en aurais autant si je voulais. Ce monde-ci est une guerre continuelle ; il faut être armé, mais la paix vaut mieux.

Malgré les funestes conditions auxquelles j’ai reçu la vie, je croirai pourtant, si je finis avec vous ma carrière, qu’il y a plus de bien encore que de mal sur la terre, sinon je serai de l’avis de ceux qui pensent qu’un génie malfaisant a fagoté ce bas monde.

  1. René de Bonneval, mort en janvier 1760. De 1724 à 1742 il publia plusieurs critiques où la personne de Voltaire n’était guère plus ménagée que ses écrits. (Cl) — Voyez sa lettre en date du 27 février 1737.
  2. C’est, dans les Œuvres de J.-B. Rousseau, l’épître vi du livre II.
  3. Il n’est question que de vingt-quatre mille dans la lettre 987 ; voyez tome XXXV, pages 69-70.
  4. Sa lettre est au tome XXIII, page 58 ; voyez aussi XXVI, 140 ; et XXXV, 466.
  5. Voyez tome XXXVI, page 294.
  6. Voltaire exagère ici quelque peu les générosités qu’il avait faites à cet ancien panégyriste.
  7. Jore ; voyez ses lettres, n° 992, 1000 et 1510.
  8. Barbier attribue à ce Bénar l’Éloge de l’enfer, la Haye, 1759.