Correspondance de Voltaire/1754/Lettre 2787

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Correspondance : année 1754
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 38p. 258-260).

2787. — À MADAME DE FONTAINE,
à paris.
À Colmar, ce 12 septembre.

Je fais les plus tendres compliments au frère et à la sœur. Je sens qu’il est très-triste d’avoir une si aimable famille, et d’en être séparé. Mme Denis fait ma consolation dans ma solitude et dans mes maladies. Plus elle est aimable, plus elle me fait sentir combien le charme de sa société redoublerait par celui de la vôtre.

La nouvelle la plus intéressante que le conseiller du grand conseil me mande est la démarche que son corps a faite. Je vous en fais mon compliment, mon cher abbé ; il sera difficile que l’ancien des jours[1], Boyer, résiste à une sollicitation si pressante pour lui, et si honoraible pour vous. L’homme du monde pour la conservation de qui je fais actuellement le plus de vœux est l’évêque de Mirepoix[2].

Je suis bien aise que le parlement ait enregistré sa condamnation et sa grâce, sans demeurer d’accord des qualités. Le grand point est que l’État ait la paix, et que les particuliers aient justice. Votre sœur, à qui le fils[3] de Samuel Bernard s’est avisé de faire, en mourant, une petite banqueroute, est intéressée à voir le parlement reprendre ses fonctions. Il serait douloureux que la situation de mille familles demeurât incertaine parce que quelques fanatiques exigent des billets de confession de quelques sots. Il n’y a que les billets à ordre, ou au porteur, qui doivent être l’objet de la jurisprudence ; il faut se moquer de tous les autres, excepté des billets doux.

Pour mon billet d’avoir une terre, ma chère nièce, j’espère l’acquitter si je vis.

Il y a quelque apparence que nous passerons, votre sœur et moi, l’hiver à Colmar. Ce n’est pas la peine d’aller chercher une solitude ailleurs. Le printemps prochain décidera de ma marche.

Je suis bien aise qu’on trouve au moins ce troisième tome, dont vous me parlez, passable et modéré : c’est tout ce qu’il est. Je ne l’ai donné que pour confondre l’imposture et l’ignorance, qui m’ont attribué les deux premiers. Il y a une extrême injustice à me rendre responsable de cet avorton informe dont des imprimeurs avides avaient fait un monstre méconnaissable. Si jamais j’ai le temps de mettre en ordre tout ce grand ouvrage, on verra quelque chose de plus exact et de plus curieux. C’est un beau plan ; mais l’exécution demande plus de santé et de secours que je n’en ai.

Votre vie est plus agréable que celle des gens qui s’occupent de la grâce, et des anciennes révolutions de ce bas monde. Le mieux est de vivre pour soi, pour son plaisir, et pour ses amis ; mais tout le monde ne peut pas faire ce mieux, et chacun est dirigé par son instinct et par son destin.

Vous ne me dites rien de votre fils ; je l’embrasse. Je fais mes compliments à tout ce que vous aimez.

Adieu, la sœur et le frère ; vous êtes charmants de ne pas oublier ceux qui sont aux bords du Rhin.

  1. Expression du prophète Daniel, chap. vii, v. 9.
  2. Le grand conseil, dont l’abbé Mignot, neveu de Voltaire, était membre, avait sollicité pour lui un bénéfice auprès de Boyer, ancien évêque de Mirepoix, qui tenait alors la feuille des bénèfices. L’abbé Mignot eut, dans la suite, l’abbaye de Scellières en Champagne, où Voltaire fut inhumé en 1778.
  3. Samuel-Jacques Bernard, comte de Coubert, né en 1686, mort vers le fin de 1753. Ce banqueroutier, beau-frère du président Fr.-Matthieu Molé, et beau-père du président Chrét.-Guill. de Lamoignon (mort en 1759), fit perdre aussi une somme considérable à Voltaire. (Cl.)