Correspondance de Voltaire/1755/Lettre 3071

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Correspondance : année 1755
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 38p. 514-515).

3071. — À M. PALISSOT[1].
Aux Délices, près de Genève, 1er décembre.

On ne peut vous connaître, monsieur, sans s’intéresser vivement à vous. J’ai appris votre maladie avec un véritable chagrin. Je n’ai pas besoin du


Non ignara mali, miseris succurrere disco,

Virg., Æn., I, v. 630.)


pour être touché de ce que vous avez souffert. Je suis beaucoup plus languissant que vous ne m’avez vu, et je n’ai pas même la force de vous écrire de ma main. Si vous écrivez à Mme la comtesse de La Marck, je vous supplie de lui dire combien je suis touché de l’honneur de son souvenir ; je le préfère à ma belle situation et à la vue du lac et du Rhône. Ayez la bonté, je vous en prie, de lui présenter mon profond respect.

On ne sait que trop, à Genève, le désastre de Lisbonne et du Portugal. Plusieurs familles de négociants y sont intéressées. Il ne reste pas actuellement une maison dans Lisbonne ; tout est englouti ou embrasé. Vingt villes ont péri ; Cadix a été quelques moments submergé par la mer ; la petite ville de Conil, à quelques lieues de Cadix, détruite de fond en comble. C’est le jugement dernier pour ce pays-là ; il n’y a manqué que la trompette. À l’égard des Anglais, ils y gagneront plus à la longue qu’ils n’y perdront : ils vendront chèrement tout ce qui sera nécessaire pour le rétablissement du Portugal.

Je n’ai point de nouvelles de M. Patu, votre compagnon de voyage. Il m’a paru fort aimable, et digne d’être votre ami. J’espère que vous ne m’oublierez pas quand vous le verrez, ou quand vous lui écrirez. Mme Denis sera très-sensible à votre souvenir. Elle est actuellement à ma petite cabane de Monrion, auprès de Lausanne, où elle fait tout ajuster pour m’y établir l’hiver, en cas que mes maladies m’en laissent la force. Si jamais vous repassiez près de notre lac, j’aurais l’honneur de vous recevoir un peu mieux que je n’ai fait. Nous commençons à être arrangés. M. de Gauffecourt est ici depuis quelques jours ; je crois que vous l’avez vu à Lyon. Il fait pour le sel à peu près ce que vous faites pour le tabac ; mais il ne fait pas de beaux vers comme vous.

J’ai l’honneur, etc.

  1. Charles Palissot, né à Nancy le 3 janvier 1730, est mort à Paris le 15 juin 1814. Sa comédie des Philosophes, en 1760, et sa Dunciade, en 1764, lui valurent quelque célébrité et beaucoup d’ennemis. À l’occasion de ses Philosophes, il eut une correspondance avec Voltaire. Il avait fait imprimer, en 1763, son Théâtre et Œuvres diverses, en trois volumes. Plusieurs autres éditions de ses Œuvres ont été données en divers formats. La dernière édition est de 1809, en six volumes in-8°. Palissot à donné une édition des Œuvres (choisies) de Voltaire, en cinquante-cinq volumes in-8°. S’il n’était que sévère envers les éditeurs de Kehl, on pourrait l’excuser ; mais il est injuste envers eux, et, ce qui est pis encore, il manque de bonne foi. Ainsi plus d’une fois il leur reproche amèrement des fautes qu’il se vante de corriger ; et il ne fait qu’exécuter les corrections indiquées dans l’errata de Kehl. Au total, malgré son goût et son esprit, il n’a pas été bon éditeur de Voltaire. (B.)