Correspondance de Voltaire/1757/Lettre 3297

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Correspondance : année 1757
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 162).
3297. — À MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOURG.
À Monrion, 20 janvier.

J’ai eu cinquante relations, madame, de cette abominable entreprise d’un monstre[1] qui, heureusement, n’était qu’un insensé. Si l’excès de son crime ne lui avait pas ôté l’usage de la raison, il n’aurait pas imaginé qu’on pouvait tuer un roi avec un méchant petit canif à tailler des plumes. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est que ce bâtard de Ravaillac avait trente louis d’or en poche. Ravaillac n’était pas si riche. Vous savez qu’il avait été laquais chez je ne sais quel homme de robe nommé Maridor, et que son frère servait actuellement chez un conseiller des enquêtes. Ce conseiller a dénoncé ce frère de l’assassin, et ce frère est probablement très-innocent. Le monstre est un chien qui aura entendu aboyer quelques chiens des enquêtes, et qui aura pris la rage. C’est ainsi que le fanatisme est fait. À peine le roi a-t-il été blessé. Cette abominable aventure n’aura servi qu’à le rendre plus cher à la nation, et pourra apaiser toutes les querelles. C’est un grand bien qui sera produit par un grand crime.

Fontenelle est mort à cent ans[2]. Je vous souhaite une vie encore plus longue.

Je passe mon hiver à Monrion près de Lausanne. Cela me fait retrouver mes Délices beaucoup plus délices au printemps. Où pourrais-je être mieux que dans le repos, la liberté, et l’abondance ?

  1. Damiens ; voyez tome XV, page 389 ; et tome XVI, page 92.
  2. Moins un mois et deux jouis ; voyez tome XIV, page 71.