Correspondance de Voltaire/1757/Lettre 3299

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Correspondance : année 1757
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 163-164).

3299. — À MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA[1].
À Monrion, près de Lausanne, 28 janvier.

Madame, j’ai l’honneur d’envoyer à Votre Altesse sérénissime la meilleure relation[2] que j’aie reçue de l’attentat commis contre la personne de Louis XV, qui ne s’attendait pas à voir reparaître les Ravaillac. Celui-ci n’est apparemment qu’un bâtard de la maison de Ravaillac, qui s’est imaginé pouvoir tuer un roi avec un petit canif à tailler des plumes. Ce qu’il y a de vraiment déplorable dans cette aventure, c’est que ce malheureux n’a été poussé à un tel crime que pour avoir entendu des discours atroces, qui ont fait germer dans son cœur la résolution du parricide. Pierre Damiens n’était qu’un vil fanatique de la populace, comme l’ont été les assassins des princes d’Orange, du grand roi Henri IV, et tant d’autres. Son crime n’a été que le fruit de quelques discours séditieux et emportés, sans but et sans dessein ; du moins on n’a pas, jusqu’à présent, découvert la moindre apparence de complot. C’est un chien qui a gagné la rage de quelques chiens convulsionnaires et jansénistes qui aboyaient au hasard. Les jésuites triomphent de voir les rois assassinés par d’autres que par eux et par les jacobins. C’est à présent le tour des jansénistes. Que d’horreurs, madame, et que le meilleur des mondes possibles est affreux !

Quatre cent mille soldats vont donc inonder le nord de l’Allemagne ! Il faudra toute la prudence de Votre Altesse sérénissime pour que le contre-coup d’un choc si terrible ne se fasse pas sentir jusque dans vos États. Vous êtes au milieu des parties belligérantes ; puissiez-vous leur inspirer l’esprit de paix et de justice qui anime votre cœur ! Je fais, du fond de ma retraite, mille vœux pour toute votre auguste maison et pour Votre Altesse sérénissime, qui connaît mon profond respect et mon tendre attachement.

  1. Éditeurs, Bavoux et François.
  2. Le n° 3285.