Correspondance de Voltaire/1757/Lettre 3339

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Correspondance : année 1757
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 192-194).

3339. — À M. SAURIN[1].

J’entre dans vos peines, monsieur, et je les partage d’autant plus que je les ai malheureusement renouvelées, en cherchant la vérité. Le doute par lequel je finis l’article de Lamotte n’est point une accusation contre feu monsieur votre père ; au contraire, je dis expressément qu’il ne fut jamais soupçonné de la plus légère satire, pendant plus de trente années écoulées depuis ce funeste procès. J’aurais dû dire qu’il n’en fut jamais soupçonné dans le public, car je vous avouerai, avec cette franchise qui règne dans mon Histoire[2], et je vous confierai à vous seul, qu’il me récita des couplets contre Lamotte. Voici la fin d’un de ces couplets dont je me souviens :


De tous les vers du froid Lamotte,
Que le fade de Bousset[3] note,
Il n’en est qu’un seul de mon goût ;
Quel ? Qui sait être heureux sait tout.


Je ne ferai jamais usage de cette anecdote, mais vous devez sentir que mon doute est sincère ; et il faut bien qu’il le soit, puisque je l’expose à vous-même. Vous devez sentir encore de quel poids est le testament de mort du malheureux Rousseau. Il faut vous ouvrir mon cœur ; je ne voudrais pas, moi, à ma mort, avoir à me reprocher d’avoir accusé un innocent ; et, soit que tout périsse avec nous, soit que notre âme se réunisse à l’Être des êtres après cette malheureuse vie, je mourrais avec bien de l’amertume si je m’étais joint, malgré ma conscience, aux cris de la calomnie.

Il y a ici une autre considération importante. On m’avait assuré votre mort, il y a quelques années, et je vous avais regretté bien sincèrement. J’ai peu de correspondance à Paris, que je n’ai jamais aimé, et où j’ai très-peu vécu. Je n’ai appris que par votre lettre que vous étiez encore en vie. Je me trouve dans la même ville où monsieur votre père habita longtemps : car je passe mes étés dans une petite terre auprès de Genève, et mes hivers à Lausanne. Je vois de quelle conséquence il est pour vous que les accusations consignées contre la mémoire de monsieur votre père, dans le Supplément au Bayle[4], dans le Supplément au Moréri, et dans les journaux, soient pleinement réfutées. Le temps est venu où je peux tacher de rendre ce service, et peut-être n’y a-t-il point d’ouvrage plus propre à justifier sa mémoire qu’une Histoire générale aussi impartiale que la mienne. On en fait actuellement une seconde édition ; et, quoique le septième volume soit imprimé, je me hâterai de faire réformer la feuille qui renferme l’article de M. Joseph Saurin. Il y a encore, à la vérité, quelques vieillards à Lausanne qui sont bien rétifs, mais j’espère les faire taire ; et le témoignage d’un historien qui est sur les lieux sera de quelque poids.

Il ne s’agit ici d’accuser personne ; il s’agit de justifier un homme dont la famille subsiste, et dont le fils mérite les plus grands égards ; mais je ne ferai rien sans savoir si vous le voulez, et si les mêmes considérations qui ont retenu votre plume ne vous portent pas à arrêter la mienne. Parlez-moi avec la même liberté que je vous parle. Si vous avez quelque chose de particulier à me faire connaître sur l’affaire des couplets, instruisez-moi, éclairez-moi, et mettez mon cœur à son aise.

Boindin était un fou atrabilaire. Le complot qu’il suppose entre un poëte, un géomètre, et un joaillier, est absurde ; mais la déclaration de Rousseau, en mourant, est quelque chose. Je voudrais savoir si monsieur votre père n’en a pas fait une de son côté. En ce cas, il n’y aurait pas à balancer entre son testament soutenu d’une sentence juridique, et le testament d’un homme condamné par la même sentence. Enfin tous deux sont morts, et vous vivez ; c’est votre repos, c’est votre honneur qui m’intéresse.

On me mande que le libraire Lambert travaille à une édition de l’Essai sur l’Histoire générale ; vous pourriez vous informer de ce qui en est. J’enverrais à Lambert un article sur monsieur votre père. Comptez que ce sera une très-grande satisfaction pour moi de pouvoir vous marquer les sentiments avec lesquels j"ai l’honneur d’être, etc.

  1. Voyez tome XIV, page 135. Cette lettre, publié dans le Mercure en juin 1813, y est sans date. On lui donne celle de 1755 à la page 342 des Pièces inédites de Voltaire, 1820, in-8°. M. Clogenson, avec plus de raison, l’a mise en 1757 ; mais elle est peut-être postérieure au certificat du 30 mars qui est rapporté tome XIV page 135.
  2. l’Essai sur l’Histoire générale (ou Essai sur les Mœurs), édition de 1756.
  3. J.-B. de Bousset, compatriote de Rameau, mort à Paris en 1725.
  4. Cette expression désigne ici le Dictionnaire historique de Chaufepié.