Correspondance de Voltaire/1759/Lettre 3945

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Correspondance de Voltaire/1759
Correspondance : année 1759GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 40 (p. 190-194).

3945. — À MADAME LA MARQUISE DU DEFFANT.
Aux Délices, 13 octobre.

Il est bien triste, madame, pour un homme qui vit avec vous, d’être un peu sourd ; je vous plains moins d’être aveugle. Voilà le procès des aveugles et des sourds décidé. Certainement c’est celui qui ne vous entend point qui est le plus malheureux.

Je n’écris à Paris qu’à vous, madame, parce que votre imagination a toujours été selon mon cœur ; mais je ne vous passe point de vouloir me faire lire les romans anglais quand vous ne voulez pas lire l’Ancien Testament. Dites-moi donc, s’il vous plaît, où vous trouvez une histoire plus intéressante que celle de Joseph devenu contrôleur général en Égypte, et reconnaissant ses frères. Comptez-vous pour rien Daniel, qui confond si finement les deux vieillards ? Quoique Tobie ne soit pas si bon, cependant cela me paraît meilleur que Tom Jones, dans lequel il n’y a rien de passable que le caractère d’un barbier.

Vous me demandez ce que vous devez lire, comme les malades demandent ce qu’ils doivent manger ; mais il faut avoir de l’appétit, et vous avez peu d’appétit avec beaucoup de goût. Heureux qui a assez faim pour dévorer l’Ancien Testament ! Ne vous en moquez point ; ce livre fait cent fois mieux connaître qu’Homère les mœurs de l’ancienne Asie ; c’est, de tous les monuments antiques, le plus précieux. Y a-t-il rien de plus digne d’attention qu’un peuple entier situé entre Babylone, Tyr et l’Égypte, qui ignore pendant six cents ans le dogme de l’immortalité de l’âme, reçu à Memphis, à Babylone et à Tyr ? Quand on lit pour s’instruire, on voit tout ce qui a échappé lorsqu’on ne lisait qu’avec les yeux.

Mais vous, qui ne vous souciez pas de l’histoire de votre pays, quel plaisir prendrez-vous à celle des Juifs, de l’Égypte et de Babylone ? J’aime les mœurs des patriarches, non parce qu’ils couchaient tous avec leurs servantes, mais parce qu’ils cultivaient la terre comme moi. Laissez-moi lire l’Écriture sainte, et n’en parlons plus.

Mais vous, madame, prétendez-vous lire comme on fait la conversation ? prendre un livre comme on demande des nouvelles ? le lire et le laisser là ? en prendre un autre qui n’a aucun rapport avec le premier, et le quitter pour un troisième ? En ce cas, vous n’avez pas grand plaisir.

Pour avoir du plaisir, il faut un peu de passion ; il faut un grand objet qui intéresse, une envie de s’instruire déterminée, qui occupe l’âme continuellement : cela est difficile à trouver, et ne se donne point. Vous êtes dégoûtée ; vous voulez seulement vous amuser, je le vois bien ; et les amusements sont encore assez rares.

Si vous étiez assez heureuse pour savoir l’italien, vous seriez sûre d’un bon mois de plaisir avec l’Arioste. Vous vous pâmeriez de joie ; vous verriez la poésie la plus élégante et la plus facile, qui orne, sans effort, la plus féconde imagination dont la nature ait jamais fait présent à aucun homme. Tout roman devient insipide auprès de l’Arioste ; tout est plat devant lui, et surtout la traduction de notre Mirabaud[1].

Si vous êtes une honnête personne, madame, comme je l’ai toujours cru, j’aurai l’honneur de vous envoyer un chant ou deux de la Pucelle, que personne ne connaît, et dans lequel l’auteur a tâché d’imiter, quoique très-faiblement, la manière naïve et le pinceau facile de ce grand homme. Je n’en approche point du tout ; mais j’ai donné au moins une légère idée de cette école de peinture. Il faut que votre ami[2] soit votre lecteur, et ce sera un quart d’heure d’amusement pour vous deux, et c’est beaucoup. Vous lirez cela quand vous n’aurez rien à faire du tout, quand votre âme aura besoin de bagatelles : car point de plaisir sans besoin.

Si vous aimez un tableau très-fidèle de ce vilain monde, vous en trouverez un quelque jour dans l’Histoire générale des sottises du genre humain (que j’ai achevé très-impartialement). J’avais donné, par dépit, l’esquisse de cette histoire, parce qu’on en avait imprimé déjà quelques fragments ; mais je suis devenu depuis plus hardi que je n’étais ; j’ai peint les hommes comme ils sont.

La demi-liberté avec laquelle on commence à écrire en France n’est encore qu’une chaîne honteuse. Toutes vos grandes Histoires de France sont diaboliques, non-seulement parce que le fond en est horriblement sec et petit, mais parce que les Daniel sont plus petits encore. C’est un bien plat préjugé de prétendre que la France ait été quelque chose dans le monde, depuis Raoul et Eudes jusqu’à la personne de Henri IV et au grand siècle de Louis XIV. Nous avons été de sots barbares, en comparaison des Italiens, dans la carrière de tous les arts.

Nous n’avons même que depuis trente ans appris un peu de bonne philosophie des Anglais. Il n’y a aucune invention qui vienne de nous. Les Espagnols ont conquis un nouveau monde ; les Portugais ont trouvé le chemin des Indes par les mers d’Afrique ; les Arabes et les Turcs ont fondé les plus puissants empires ; mon ami le czar Pierre a créé, en vingt ans, un empire de deux mille lieues : les Scythes de mon impératrice Élisabeth viennent de battre mon roi de Prusse, tandis que nos armées sont chassées par les paysans de Zell et de Wolfenbuttel.

Nous avons eu l’esprit de nous établir en Canada, sur des neiges, entre des ours et des castors, après que les Anglais ont peuplé de leurs florissantes colonies quatre cents lieues du plus beau pays de la terre ; et on nous chasse encore de notre Canada.

Nous bâtissons encore de temps en temps quelques vaisseaux pour les Anglais, mais nous les bâtissons mal ; et, quand ils daignent les prendre, ils se plaignent que nous ne leur donnons que de mauvais voiliers.

Jugez, après cela, si l’histoire de France est un beau morceau à traiter amplement, et à lire !

Ce qui fait le grand mérite de la France, son seul mérite, son unique supériorité, c’est un petit nombre de génies sublimes ou aimables, qui font qu’on parle aujourd’hui français à Vienne, Stockholm et Moscou. Vos ministres, vos intendants, et vos premiers commis, n’ont aucune part à cette gloire.

Que lirez-vous donc, madame ? Le duc d’Orléans régent daigna un jour causer avec moi au bal de l’Opéra ; il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté. J’avais alors un souverain mépris pour Rabelais[3]. Je l’ai repris depuis, et, comme j’ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j’avoue qu’aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m’a fait un plaisir extrême. Si vous en voulez faire une étude sérieuse, il ne tiendra qu’à vous ; mais j’ai peur que vous ne soyez pas assez savante, et que vous ne soyez trop délicate.

Je voudrais que quelqu’un eût élagué en français les Œuvres philosophiques de feu milord Bolingbroke. C’est un prolixe personnage, et sans aucune méthode ; mais on en pourrait faire un ouvrage bien terrible pour les préjugés, et bien utile pour la raison. Il y a un autre Anglais qui vaut bien mieux que lui : c’est Hume[4], dont on a traduit quelque chose avec trop de réserve. Nous traduisons les Anglais aussi mal que nous nous battons contre eux sur mer.

Plût à Dieu, madame, pour le bien que je vous veux, qu’on eût pu au moins copier fidèlement le Conte du Tonneau[5], du doyen Swift ! C’est un trésor de plaisanteries dont il n’y a point d’idée ailleurs. Pascal n’amuse qu’aux dépens des jésuites ; Swift divertit et instruit aux dépens du genre humain. Que j’aime la hardiesse anglaise ! que j’aime les gens qui disent ce qu’ils pensent ! C’est ne vivre qu’à demi que de n’oser penser qu’à demi.

Avez-vous jamais lu, madame, la faible traduction[6] du faible Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac ? Il m’en avait autrefois lu vingt vers qui me parurent fort beaux ; l’abbé de Rothelin m’assura que tout le reste était bien au-dessus. Je pris le cardinal de Polignac pour un ancien Romain[7], et pour un homme supérieur à Virgile ; mais, quand son poëme fut imprimé, je le pris pour ce qu’il est : poëme sans poésie, et philosophie sans raison.

Indépendamment des tableaux admirables qui se trouvent dans Lucrèce, et qui feront passer son livre à la dernière postérité, il y a un troisième chant dont les raisonnements n’ont jamais été éclaircis par les traducteurs, et qui méritent bien d’être mis dans leur jour. Nous n’en avons qu’une mauvaise traduction[8] par un baron des Coutures. Je mettrai, si je vis, ce troisième chant en vers, ou je ne pourrai[9].

En attendant, seriez-vous assez hardie pour vous faire lire seulement quarante ou cinquante pages de ce des Coutures ? Par exemple, livre III, page 281, tome Ier, à commencer par les mots on ne s’aperçoit point[10], il y a en marge, xiie argument. Examinez ce xiie argument jusqu’au xxviie, avec un peu d’attention, si la chose vous paraît en valoir la peine.

Nous avons tous un procès avec la nature, qui sera terminé dans peu de temps ; et presque personne n’examine les pièces de ce grand procès. Je ne vous demande que la lecture de cinquante pages de ce troisième livre ; c’est le plus beau préservatif contre les sottes idées du vulgaire ; c’est le plus ferme rempart contre la misérable superstition. Et, quand on songe que les trois quarts du sénat romain, à commencer par César, pensaient comme Lucrèce, il faut avouer que nous sommes de grands polissons, à commencer par Joly de Fleury.

Vous me demandez ce que je pense, madame ; je pense que nous sommes bien méprisables, et qu’il n’y a qu’un petit nombre d’hommes répandus sur la terre qui osent avoir le sens commun ; je pense que vous êtes de ce petit nombre. Mais à quoi cela sert-il ? À rien du tout. Lisez la parabole du Bramin[11], que j’ai eu l’honneur de vous envoyer ; et je vous exhorte à jouir, autant que vous le pourrez, de la vie, qui est peu de chose, sans craindre la mort, qui n’est rien.

Comme vous n’avez guère que des rentes viagères, l’ennuyeux ouvrage[12] dont vous me parlez tombe moins sur vous que sur un autre. Sauve qui peut ! Demandez à votre ami[13] si, en 1708 et en 1709, on n’était pas cent fois plus mal ; ces souvenirs consolent.

La première scène de la pièce de Silhouette a été bien applaudie, le reste est sifflé ; mais il se peut très-bien que le parterre ait tort. Il est clair qu’il faut de l’argent pour se défendre, puisque les Anglais se ruinent pour nous attaquer.

Ma lettre est devenue un livre, et un mauvais livre ; jetez-la au feu, et vivez heureuse, autant que la pauvre machine humaine le comporte.

  1. Roland le furieux, poëme traduit de l’Arioste par J.-B.. Mirabaud, mort en 1760 à quatre-vingt-cinq ans, a paru, pour la première fois, en 1741, quatre volumes in-12.
  2. Le président Hénault.
  3. Voyez la lettre à Mme  du Deffant, du 12 avril 1760.
  4. David Hume. — Jean-Bernard Mérian avait publié, en 1758, l’Essai philosophique sur l’entendement humain, et, en 1759, il mit au jour l’Histoire naturelle de la religion, ouvrages traduits par lui de l’anglais de Hume.
  5. Voyez tome XXVI, page 206.
  6. Par J.-P, de Bougainville, 1759.
  7. Voyez, tome VIII, le début du Temple du Goût.
  8. La traduction de La Grange n’avait pas encore paru ; voyez tome XVIII page 374.
  9. Ce projet n’a pas eu de suite.
  10. Le passage de la traduction par des Coutures, auquel Voltaire renvoie, commence, dans la traduction de La Grange, par ces mots : « D’ailleurs un mourant ne sent pas, » etc. ; et, dans le texte, par ce vers, qui est le 606e du livre III :

    Nec sibi enim quisquam moriens sentire Videtur.

  11. Voyez cet ouvrage, tome XXI, page 219.
  12. Il s’agissait de dix ou douze édits que le gouvernement venait de publier, relativement à de nouvelles taxes.
  13. Le président Hénault.