Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4165

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 40p. 436-438).

4165. — À M. D’ALEMBERT.
23 juin.

Je voudrais que Thieriot m’envoyât les nouveautés, et surtout le Mémoire de M. Lefranc de Pompignan, natif de Montauban ; et Thieriot m’abandonne.

Je voudrais avoir perdu toutes mes vaches, et qu’on n’eût pas mêlé Mme de Robecq dans la Vision, parce que c’est un coup terrible à la bonne cause, parce que tous les amis de cette dame lui cachaient son état, parce que le prophète lui a appris ce qu’elle ignorait, et lui a dit : Morte morieris[1] ; parce que c’est avancer sa mort ; parce qu’elle n’avait d’autre tort que de protéger une pièce dont elle ne sentait pas les conséquences ; parce qu’elle n’avait jamais persécuté aucun philosophe ; parce que cette cruauté de lui avoir appris qu’elle se meurt est ce qui a ulcéré M. le duc de Choiseul ; parce que je le sais, et je le sais parce qu’il me l’a écrit ; et je vous le confie, et vous n’en direz rien.

Je voudrais que mon cousin Vadé eût pu parler de la querelle présente[2] ; mais, comme il est mort deux ans auparavant, et qu’il n’était pas prophète, il ne pouvait avoir une vision.

Je voudrais voir, après ces déluges de plaisanteries et de sarcasmes, quelque ouvrage sérieux, et qui pourtant se fît lire, où les philosophes fussent pleinement justifiés et l’infâme confondue.

Je voudrais que les philosophes pussent faire un corps d’initiés, et je mourrais content.

Je voudrais pouvoir vous envoyer une seconde réponse que je viens de faire à une seconde lettre de Palissot, réponse qui passe par M. d’Argental, réponse dans laquelle je lui prouve qu’il a déféré et calomnié le chevalier de Jaucourt, ce qu’il me niait ; qu’il a confondu La Mettrie avec les philosophes ; qu’il a falsifié les passages de l’Encyclopédie, etc. Je lui parle paternellement ; je lui fais un tableau du bien que l’Encydopédie faisait à la France ; puis vient un Abraham Chaumeix qui fournit des mémoires absurdes à maître Joly de Fleury, frère de l’intendant de ma province. Joly croit Chaumeix, le parlement croit Joly ; on persécute, et c’est dans ces circonstances que vous venez percer, vous Palissot, des gens qu’on a garrottés ! vous les calomniez ! Votre feuille peut être lue de la reine et des princes qui lisent volontiers une feuille, et qui ne confronteront point sept volumes in-folio, etc. Vous faites donc un très-grand mal. Qu’y a-t-il à faire ? Votre pièce a réussi ; il faut ajouter à ce succès la gloire de vous rétracter. Il n’en fera rien, et alors j’aurai l’honneur de vous envoyer ma lettre. Je la crois hardie et sage ; nous verrons si M. d’Argental la trouvera telle.

Je voudrais savoir quel est l’ouvrage auquel vous vous occupez. On dit qu’il est admirable ; je le crois : il n’y a que vous qui écriviez toujours bien, et Diderot parfois ; pour moi, je ne fais plus que des coïonneries. Je voudrais vous voir avant de mourir. Je voudrais que Rousseau ne fût pas tout à fait fou, mais il l’est. Il m’a écrit une lettre[3] pour laquelle il faut le baigner, et lui donner des bouillons rafraîchissants.

Je voudrais que vous écrasassiez l’infâme ; c’est là le grand point. Il faut la réduire à l’état où elle est en Angleterre, et vous en viendrez à bout, si vous voulez. C’est le plus grand service qu’on puisse rendre au genre humain.

Adieu, mon grand homme ; je vous embrasse tendrement.

  1. I Rois, xxii, 16 ; Ézéchiel, xxxiii, 8.
  2. Dans la satire du Pauvre Diable.
  3. Voyez sa lettre n° 4153, et celles de Voltaire des 19 mars 1761 et 9 janvier 1765.