Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4320

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 46-48).

4320. — À M. Le COMTE D’ARGENTAL.
Aux Délices, 1er novembre.

Je reçois, mon respectable et charmant ami, votre lettre du 27 d’octobre. Il m’arrive rarement d’accuser les dates avec cette exactitude ; mais ici la chose est très-importante pour le tripot, et le tripot ne m’a jamais été si cher.

Celui[1] qui griffonne ma lettre (car je ne peux pas griffonner ce matin, et je vais dire pourquoi), celui, dis-je, qui griffonne prétend qu’il fit le paquet de Tancrède le 24 d’octobre ; et moi, je crois que ce paquet fut envoyé le 21. Il est toujours très-sûr qu’il fut adressé à M. de Chauveiin, avec un Pierre ; et si vous ne l’avez pas reçu, voilà une de ces occasions où il est heureux que M. le duc de Choiseul ait les postes dans son département.

Je m’imagine que M. et Mme d’Argental ne seront pas mécontents de ma docilité et de mon travail ; et s’il y a encore quelque chose à faire, ils n’ont qu’à parler. J’ai écrit une grande lettre[2] à Mme d’Argental sur les décorations de la Grève ; je me flatte qu’elle sera entièrement de mon avis, et que nous ne serons pas réduits à imiter en France les usages abominables de l’Angleterre.

Voici pourquoi je n’écris pas de ma main : c’est que je suis dans mon lit, après avoir joué hier, vendredi au soir, le bonhomme Mohadar assez pathétiquement ; mais je n’ai pas approché du sublime de Mme Denis. J’aurais donné une de mes métairies pour que {{corr|M  |Mlle} Clairon fût là. La fortune, qui me favorise depuis quelque temps, malgré maître Aliboron dit Fréron, m’a envoyé parmi les voyageurs qui viennent ici un Arabe qui a sa maison à quelques lieues de Saïd, lieu de la scène. Figurez-vous quel plaisir de jouer devant un compatriote ! il parle français comme nous. Il paraît que notre langue s’étend à proportion que notre puissance diminue.

Je vous ai demandé de vouloir bien me faire tenir par M. de Courteilles la plus ancienne et la plus nouvelle copie de '. Fanime que vous ayez ; et sur-le-champ vous aurez mon dernier mot.

Voudriez-vous avoir la charité de vous informer s’il est vrai qu’il y ait une Mlle Corneille[3], petite-fille du grand Corneille, âgée de seize ans ? Elle est, dit-on, depuis quelques mois à l’abbaye de Saint-Antoine. Cette abbaye est assez riche pour entretenir noblement la nièce de Chimène et d’Émilie ; cependant on dit qu’elle est comme Lindane[4], qu’elle manque de tout, et qu’elle n’en dit mot. Comment pourriez-vous faire pour avoir des informations de ce fait, qui doit intéresser tous les imitateurs de son grand-père, bons ou mauvais ?

Je suis plus fâché que vous de donner l’Histoire de Pierre le Grand volume à volume, comme le Paysan parvenu[5] ; mais ce n’est pas ma faute, c’est celle de la cour de Pétersbourg, qui ne m’envoie pas ses archives aussi vite que je les mets en œuvre ; il faut me founir de la paille, si on veut que je cuise des briques[6]. La préface fut faite dans un temps où j’étais très-drôle ; le système de de Guignes m’a paru du plus énorme ridicule. Je conseille à l’abbé Barthélémy[7] de tirer son épingle du jeu ; je voudrais, de plus, déshabituer le monde de recourir à Sem, Cham, et Japhet, et à la tour de Babel. Je n’aime pas que l’histoire soit traitée comme les Mille et une Nuits.

En vérité, vous devriez bien inspirer à M. le duc de Choiseul mon goût pour la Louisiane. Je n’ai jamais conçu comment on a pu choisir le plus détestable pays du nord[8], qu’on ne peut conserver que par des guerres ruineuses, et qu’on ait abandonné le plus beau climat de la terre, dont on peut tirer du tabac, de la soie, de l’indigo, mille denrées utiles, et faire encore un commerce plus utile avec le Mexique.

Je vous déclare que, si j’étais jeune, si je me portais bien, si je n’avais pas bâti Ferney, j’irais m’établir à la Louisiane.

À propos de Ferney, j’ai vu M. l’abbé d’Espagnac. Croiriez-vous bien que M. de Fleury, intendant de Bourgogne, m’a amené le fils de mon ennemi, Omer de Fleury ? Je l’ai reçu comme si son père n’avait jamais fait de plats réquisitoires.

Mon divin ange, et vous, madame Scaliger, autre ange, je suis à vos pieds.

  1. Jean-Louis Wagnière.
  2. Lettre 4299.
  3. Fontenelle, mort en 1757, avait partagé sa fortune entre quatre légataires, dont deux (Mme de Marsilly et de Latour-du-Pin de Martainville) étaient petites-filles de Thomas Corneille. Ce testament fut attaqué par Jean-François Corneille et ses deux sœurs, qui avaient pour aïeul un Pierre Corneille, avocat à Rouen, et cousin de l’auteur tragique, et qui perdirent leur procès. Leurs adversaires leur donnèrent cependant quelques secours. Jean-François Corneille, qui, pendant cinq ans, n’eut d’autre ressource pour lui, sa femme, et leur fille, qu’une place de mouleur en bois à 24 francs par mois, se retrouva bientôt dans l’indigence. Il s’adressa, en prenant le titre de neveu du grand Corneille, aux comédiens français, qui donnèrent à son profit, le 10 mars 1760 (jour de la réception de Lefranc de Pompignan à l’Académie française), une représentation de Rodogune et des Bourgeoises de qualité. Le produit fut de six mille livres, avec lesquelles Jean-François Corneille éteignit quelques dettes, et paya les premiers mois de pension de sa fille à l’abbaye Saint-Antoine. Voltaire venait probablement de recevoir l’ode de Le Brun (voyez lettre 4324), lorsqu’il pria d’Argental de prendre des informations sur Mlle Corneille. Marie-Françoise Corneille, fille de Jean-François, née le 22 avril 1742, avait alors dix-huit ans. Voltaire se chargea de son sort, la fit venir chez lui, où elle reçut de l’éducation, lui assura une rente, la dota richement, en la mariant, le 13 février 1763, à un gentilhomme de son voisinage, nommé Dupuits. La générosité de Voltaire lui attira quelques désagréments, comme on le verra. Les descendants de Thomas Corneille, qui avaient, après le gain de leur procès, fait peu de chose pour leurs parents, ne firent rien pour leur parente en 1760 ; loin de là, l’abbé de Latour-du-Pin alla jusqu’à solliciter une lettre de cachet pour faire enlever Mlle Corneille de chez Voltaire (voyez la lettre à Damilaville, du 14 mais 1764).

    Jean-François Corneille avait, depuis le commencement de 1760, un emploi de 48 livres par mois. Chamousset lui procura, la même année, une commission dans les hôpitaux de l’armée, et, en 1761, une place de facteur de la petite poste de Paris, récemment établie. Plus tard, J.-F. Corneille eut un bureau de tabac à Évreux. Il était venu à Ferney en avril 1762. (B.)

  4. Personnage de l’Écossaise ; voyez tome V.
  5. La première édition de ce roman de Marivaux est de 1734, cinq volumes in-12.
  6. Exode, v. 7.
  7. J.-J. Barthélémy, alors membre de l’Académie des belles-lettres, si connu, plus tard, par le Voyage du jeune Anacharsis.
  8. Le Canada.