Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4351

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 76-80).
4351. — DE M. DIDEROT.
Paris, 28 novembre 1760.

Monsieur et cher maître, l’ami Thieriot aurait bien mieux fait de vous entretenir du bel enthousiasme qui nous saisit ici, à l’hôtel de Clermont-Tonnerre, lui, l’ami Damilaville, et moi, et des transports d’admiration et de joie auxquels nous nous livrâmes, deux ou trois heures de suite, en causant de vous et des prodiges que vous opérez tous les jours, que de vous tracasser de quelques méchantes observations communes que je hasardai entre nous sur votre dernière pièce. C’est bien à regret que je vous les communique ; mais puisque vous l’exigez, les voici.

Rien à objecter à votre premier acte. Il commence avec dignité, marche de même, et finit en nous laissant dans la plus grande attente.

Mais l’intérêt ne me semble pas s’accroître au second, à proportion des événements. Pourquoi cela ? Vous le savez mieux que moi : c’est que les événements ne sont presque rien en eux-mêmes, et que c’est de l’art magique du poëte qu’ils empruntent toute leur importance. C’est lui qui nous fait des terreurs, etc.

Tant qu’Argire ne me montrera pas la dernière répugnance à croire Aménaïde coupable de trahison, malgré la preuve qu’il pense en avoir ; tant que la tendresse paternelle ne luttera pas contre cette preuve, comme elle le doit ; tant que je n’aurai pas vu ce malheureux père se désoler, appeler sa fille, embrasser ses genoux, s’adresser aux chefs de l’État, les conjurer par ses cheveux blancs, chercher à les fléchir par la jeunesse de son enfant, tout tenter pour sauver cette enfant, l’acte n’aura pas son effet. Je ne prendrai jamais à Aménaïde plus d’intérêt que je n’en verrai prendre à son père. Tâchez donc qu’Argire soit plus père, s’il se peut, et que je connaisse davantage Aménaïde. Ne serait-ce pas une belle scène que celle où le père la presserait de s’ouvrir à lui, où Aménaïde ne pourrait lui répondre ?

Le troisième acte est de toute beauté. Rien à lui comparer au théâtre, ni dans Racine, ni dans Corneille. Ceux qui n’ont pas approuvé qu’on redit à Tancrède ce qui s’était passé avant son arrivée sont des gens qui n’ont ni le goût de la vérité, ni le goût de la simplicité ; à force de faire les entendus, ils montrent qu’ils ne s’entendent à rien. Dieu veuille que je n’encoure pas la même censure de votre part !

Ah ! mon cher maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène, à demi renversée sur les bourreaux qui l’environnent, ses genoux se dérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombants, comme morte ; si vous entendiez le cri qu’elle pousse en apercevant Tancrède, vous resteriez plus convaincu que jamais que le silence et la pantomime ont quelquefois un pathétique que toutes les ressources de l’art oratoire n’atteignent pas.

J’ai dans la tête un moment de théâtre où tout est muet, et où le spectateur reste suspendu dans les plus terribles alarmes.

Ouvrez vos portefeuilles ; voyez l’Esther du Poussin paraissant devant Assuérus : c’est la Clairon allant au supplice. Mais pourquoi. Amenaïde n’est-elle pas soutenue par ses femmes, comme l’Esther du Poussin ? Pourquoi ne vois-je pas sur la scène le même groupe ?

Après ce troisième acte, je ne vous dissimulerai pas que je tremblai pour le quatrième ; mais je ne tardai pas à me rassurer. Beau, beau.

Le cinquième me parait traîner. Il y a deux récitatifs. Il faut, je crois, en sacrifier un et marcher plus vite. Ils vous diront tous comme moi : Supprimez, supprimez, et l’acte sera parfait.

Est-ce là tout ? Non, voici encore un point sur lequel il n’y a pas d’apparence que nous soyons d’accord. Tancrède doit-il croire Aménaïde coupable ? et s’il la croit coupable, a-t-elle droit de s’en offenser ? Il arrive. Il la trouve convaincue de trahison par une lettre écrite de sa propre main, abandonnée de son père, condamnée à mourir, et conduite au supplice : quand sera-t-il permis de soupçonner une femme, si l’on n’y est pas autorisé par tant de circonstances ? Vous m’opposerez les mœurs du temps et la belle confiance que tout chevalier devait avoir dans la constance et la vertu de sa maîtresse. Avec tout cela il me semblerait plus naturel qu’Aménaïde reconnût que les apparences les plus fortes déposent contre elle ; qu’elle en admirât d’autant plus la générosité de son amant ; que leur première entrevue se fît en présence d’Argire et des principaux de l’État ; qu’il fût impossible à Aménaïde de s’expliquer clairement ; que Tancrède lui répondît comme il fait, et qu’Aménaïde, dans son désespoir, n’accusât que les circonstances. Il y en aurait bien assez pour la rendre malheureuse et intéressante.

Et lorsqu’elle apprendrait les périls auxquels Tancrède est exposé, et qu’elle se résoudrait à voler au milieu des combattants et à périr s’il le faut, pourvu qu’en expirant elle puisse tendre les bras à Tancrède, et lui crier : Tancrède, j’étais innocente ; croyez-vous alors que le spectateur le trouverait étrange ?

Voilà, monsieur et cher maître, les puérilités qu’il a fallu vous écrire. Revenez sur votre pièce ; laissez-la comme elle est, et soyez sûr, quoi que vous fassiez, que cette tragédie passera toujours pour originale, et dans son sujet, et dans la manière dont il est traité.

On dit que Mlle Clairon demande un échafaud dans la décoration : ne le souffrez pas, mort-dieu ! C’est peut-être une belle chose en soi ; mais si le génie élève jamais une potence sur la scène, bientôt les imitateurs y accrocheront le pendu en personne.

M. Thieriot m’a envoyé de votre part un exemplaire complet de vos Œuvres. Qui est-ce qui le méritait mieux que celui qui a su penser et qui a le courage d’avouer depuis dix ans, à qui le veut entendre, qu’il n’y a aucun auteur français qu’il aimât mieux être que vous ?

En effet, combien de couronnes diverses rassemblées sur votre seule tête ? vous avez fait la moisson de tous les lauriers, et nous allons glanant sur vos pas, et ramassant, par-ci par-là, quelques méchantes petites feuilles que vous avez négligées, et que nous nous attachons fièrement sur l’oreille, en guise de cocarde, pauvres enrôlés que nous sommes !

Vous vous êtes plaint, à ce qu’on m’a dit, que vous n’aviez pas entendu parler de moi au milieu de l’aventure scandaleuse qui a tant avili les gens de lettres et tant amusé les gens du monde. C’est, mon cher maître, que j’ai pensé qu’il me convenait de me tenir tout à fait à l’écart ; c’est que ce parti s’accordait également avec la décence et la sécurité ; c’est qu’en pareil cas il faut laisser au public le soin de la vengeance ; c’est que je ne connais ni mes ennemis ni leurs ouvrages ; c’est que je n’ai lu ni les Petites Lettres sur les grands philosophes[1], ni cette satire dramatique[2] où l’on me traduit comme un sot et comme un fripon ; ni ces préfaces où l’on s’excuse d’une infamie qu’on a commise, en m’imputant de prétendues méchancetés que je n’ai point faites, et des sentiments absurdes que je n’eus jamais.

Tandis que toute la ville était en rumeur, retiré paisiblement dans mon cabinet, je parcourais votre Histoire universelle[3]. Quel ouvrage ! c’est là qu’on vous voit élevé au-dessus du globe qui tourne sous vos pieds, saisissant par les cheveux tous ces scélérats illustres qui ont bouleversé la terre, à mesure qu’ils se présentent ; nous les montrant dépouillés et nus, les marquant au front d’un fer chaud, et les enfonçant dans la fange de l’ignominie pour y rester à jamais.

Les autres historiens nous racontent des faits pour nous apprendre des faits. Vous, c’est pour exciter au fond de nos âmes une indignation forte contre le mensonge, l’ignorance, l’hypocrisie, la superstition, le fanatisme, la tyrannie ; et cette indignation reste lorsque la mémoire des faits est passée.

Il me semble que ce n’est que depuis que je vous ai lu que je sache que de tout temps le nombre des méchants a été le plus grand et le plus fort ; celui des gens de bien, petit et persécuté ; que c’est une loi générale à laquelle il faut se soumettre ; que de toutes les séductions la plus grande est celle du despotisme ; qu’il est rare qu’un être passionné, quelque heureusement qu’il soit né, ne fasse pas beaucoup de mal quand il peut tout ; que la nature humaine est perverse ; et que, comme ce n’est pas un grand bonheur de vivre, ce n’est pas un grand malheur que de mourir.

J’ai pourtant lu la Vanité, le Pauvre Diable, et le Russe ; la vraie satire qu’Horace avait écrite, et que Rousseau et Boileau ne connurent point, mon cher maître, la voilà. Toutes ces pièces fugitives sont charmantes.

Il est bon que ceux d’entre nous qui sont tentés de faire des sottises sachent qu’il y a, sur les bords du lac de Genève, un homme armé d’un grand fouet dont la pointe peut les atteindre jusqu’ici.

Mais est-ce que je finirai cette causerie sans vous dire un mot de la grande entreprise[4] ? Incessamment le manuscrit sera complet, les planches gravées, et nous jetterons tout à la fois onze volumes in-folio sur nos ennemis.

Quand il en sera temps, j’invoquerai votre secours.

Adieu, monsieur et cher maître. Pardonnez à ma paresse. Ayez toujours de l’amitié pour moi. Conservez-vous ; songez quelquefois qu’il n’y a aucun homme au monde dont la vie soit plus précieuse à l’univers que la vôtre ; et Pompignianos semel arrogantes sublimi tange flagello.

Je suis, etc.


Diderot,

  1. Ouvrage de Palissot ; voyez tome XXXIX, page 365.
  2. La comédie des Philosophes, par le même.
  3. Intitulée depuis Essai sur les Mœurs, etc.
  4. L’Encyclopédie, qui avait été suspendue (voyez la note, tome XXIV, page 132), et dont les dix derniers volumes de texte parurent en 1765.