Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4549

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 300-301).

4549. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
21 mai.

Mes anges, mon noble courroux contre maître Le Dain et consorts commence à s’apaiser un peu, puisque maître Loyola a eu sur les doigts ; mais cette noble colère renaît contre tout prêtre, à l’occasion d’un beau procès qu’on me fait pour des murs de cimetière. Je bâtissais une jolie église dans un désert ; je n’essuie que des chicanes affreuses pour prix de mes bienfaits. Ce qu’il y a de pis, c’est que cet abominable procès me fait perdre mon temps, trésor plus précieux que l’argent qu’il me coûte. Adieu le Czar, adieu l’Histoire gènèrale, et tragédie, et comédie, et amusements de la campagne, et défrichements. Il faut combattre, et je suis très-malade : voilà mon état.

Je vous enverrai pourtant, mes divins anges, ce Droit du Seigneur, ou l’Écueil du Sage ; mais voici ce qui m’est arrivé. J’en avais deux copies ; on a fait partir deux seconds actes, au lieu du premier et du second, dans le paquet destiné à celui qui doit faire présenter cet anonyme. Dès que la méprise sera réparée, et qu’un de mes seconds actes sera revenu, vous aurez les cinq. Mais, hélas ! à présent je ne suis ni plaisant ni touchant, je ne suis que M. Chicaneau : voilà une triste fin. Il valait mieux mourir d’une tragédie que d’un procès.

Priez Dieu, mes anges gardiens, que j’aie assez de tête pour soutenir tout cela. Il me semble qu’il faut de la santé pour avoir l’esprit courageux. Mon cœur ne se ressent point de mon état ; il est plus à vous que jamais.