Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4554

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 304-305).

4554. — À M. JEAN SCHOUVALOW.
Ferney, par Genève, 24 mai.

Monsieur, j’ai reçu par Mme la comtesse de Bentinck, digne d’être connue de vous et d’être votre amie, la lettre dont vous m’avez honoré en date du 11-22 avril. Je savais déjà, monsieur, que vous aviez reçu sept lettres à la fois de M. de Soltikof, écrites en divers temps. Je vous en ai écrit plus de douze depuis le commencement de l’année[1]. Il y a longtemps que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m’écrire que les infidèles dans les postes et dans les voitures publiques sont une suite des fléaux de la guerre ; je m’en suis aperçu plus d’une fois avec douleur. La triste aventure de M. Pouschkin a été encore un nouvel obstacle à notre correspondance, et à la continuation des travaux auxquels je me suis voué avec tant de zèle. J’ai tout abandonné[2], pour m’occuper uniquement du second tome de l’Histoire de Pierre le Grand. J’ai été assez heureux pour trouver à acheter les manuscrits d’un homme qui avait demeuré très-lontemps en Russie. Je me suis procuré encore la plupart des négociations du comte de Bassevitz. Aidé de ces matériaux, j’en ai supprimé tout ce qui pourrait être défavorable, et j’en ai tiré ce qui pourrait relever la gloire de votre patrie. Je vais porter quelques nouveaux cahiers à M. de Soltikof. Je vous jure que si j’avais eu de la santé, je vous aurais épargné, et à moi-même, tant de peines et tant d’inquiétudes ; j’aurais fait le voyage de Pétersbourg, soit avec M. le marquis de L’Hospital, soit avec M. le baron de Breteuil ; mais puisque la consolation de vous faire ma cour, de recevoir vos ordres de bouche, et de travailler sous vos yeux, m’est refusée, je tâcherai d’y suppléer de loin, en vous servant autant que je le pourrai. M. de Soltikof me tient quelquefois lieu de vous, monsieur ; il me semble que j’ai l’honneur de vous voir et de vous entendre quand il me parle de vous, quand il me fait le portrait de votre belle âme, de votre caractère généreux et bienfaisant, de votre amour pour les arts, et de la protection que vous donnez au mérite en tout genre. Soyez bien sûr que de tous ces mérites que vous encouragez, celui de M. de Soltikof répond le mieux à vos intentions. Il passe des journées entières à s’instruire, et les moments qu’il veut bien me donner sont employés à me parler de vous avec la plus tendre reconnaissance. Son cœur est digne de son esprit ; il échaufferait mon zèle, si ce zèle pouvait avoir besoin d’être excité.

Je crois pouvoir ajouter à cette lettre que, depuis les reproches cruels que m’a faits un certain homme[3] d’écrire l’histoire des ours et des loups, je n’ai plus aucun commerce avec lui. Je sais très-bien qui sont ces loups ; et si je pouvais me flatter que la plus auguste des bergères, qui conduit avec douceur de beaux troupeaux, daigne être contente de ce que je fais pour son père, je serais bien dédommagé de la perte que je fais de la protection d’un des gros loups de ce monde.

J’ai l’honneur d’être avec l’attachement le plus inviolable et le plus tendre respect, monsieur, de Votre Excellence le très-humble, etc.


Le vieux Mouton broutant au pied des Alpes.

  1. On n’en a que deux ; voyez lettres 4410 et [[Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4505 |4505]].
  2. Il avait interrompu son travail sur les tragédies de P. Corneille.
  3. Frédéric II ; voyez page 43.