Correspondance de Voltaire/1764/Lettre 5607

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Correspondance : année 1764
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 43p. 173-174).

5607. — M. LE COMTE D’ARGENTAL.
2 avril.

Il faut que je demande les ordres de mes anges sur une affaire d’État de la plus grande importance. Je sais que la grande règle des conspirateurs est de n’admettre jamais dans leur complot que ceux qui peuvent les servir, et de tuer sans miséricorde tous ceux qui peuvent se douter de la conspiration. Il y a plusieurs mois que je balance sur la manière dont je dois m’y prendre pour assassiner M. de Chauvelin l’ambassadeur. Il prétend, depuis un an, que je lui ai promis quelque chose pour le mois d’avril, et que ce n’est pas un poisson d’avril que je lui ai promis. Il était alors très-vraisemblable qu’Octave et Antoine[1] paraitraient avant Pâques ; la destinée a voulu que le Couvent d’Èphèse[2] eût la préférence. Enfin nous voici au mois d’avril ; voyez, mes anges, si vous voulez que M. de Chauvelin soit de la conspiration : son caractère semble l’en rendre digne ; cela est absolument du ministère des affaires étrangères. Je ne ferai rien sans vos ordres. J’ai résisté une année entière ; il ne sait rien du tout, et je ne rendrai la place quie quand vous m’aurez ordonné de capituler. En ce cas, il faudra qu’il fasse serment, par écrit, lui et sa jeune femme, de ne jamais révéler la conspiration.

Il n’en est pas de même de M. de Thibouville ; il croit fermement, avec Mlle Clairon, que je travaille à Pierre le Cruel. Il est bon de fixer ainsi les incertitudes des curieux ; mais le fait est que je ne puis travailler à rien ; je suis très-malade ; la fin de l’hiver et le commencement du printemps m’ont infiniment affaibli, et je crois qu’il faut dire adieu à toute espèce de vers et de prose. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que j’avais fourni quelques matériaux assez curieux pour votre Gazette. J’ai encore un petit cahier à vous envoyer, supposé que vous ayez été contents des premiers ; mais, après cela, je ne sais pas ce que je deviendrai : les nouveautés me manquent, et les forces aussi.

Je vous supplie de vouloir bien me donner des nouvelles de la santé de M. le duc de Praslin ; je suis fàché de le voir goutteux avant le temps, car il me semble que la goutte n’est bonne qu’à mon âge : il ne faut jamais qu’un ministre soit malade. C’est une chose affreuse que de souffrir et d’avoir à travailler, cela mine l’esprit et le corps. Il n’y a que l’entière liberté de n’avoir jamais rien à faire que ce que je veux, et d’être le maître de tous mes moments, qui m’ait fait supporter la vie. Portez-vous bien, mes divins anges.

P. S. Voyez d’ailleurs, avec M. le duc de Praslin, si vous voulez que j’assassine M. de Chauvelin, ou que je lui révèle le secret. Je sais bien qu’assassiner est le plus sûr, mais c’est un parti que je ne peux prendre sans votre permission expresse.

  1. Le Triumvirat.
  2. Olympie.