Correspondance de Voltaire/1764/Lettre 5810

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Correspondance : année 1764
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 43p. 365-366).

5810. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
2 novembre.

Les neiges sont sur nos montagnes, et me voilà redevenu aveugle ; Dieu soit béni !

Mon divin ange me parle de Mlle Doligny[1] et de Mlle Luzy[2] ; je le supplie de mander quels rôles il faut donner à l’une et à l’autre ; j’exécuterai vos ordres sur-le-champ. En attendant, elles peuvent apprendre ceux que vous leur destinez.

M. le maréchal de Richelieu aura peut-être oublié qu’il m’a écrit que je pouvais disposer de tous ces rôles ; mais heureusement j’ai sa lettre, ainsi que j’ai des preuves convaincantes que le Testament politique n’est point du cardinal de Richelieu. Je brave monsieur le maréchal, et Mme la duchesse d’Aiguillon, et M. de Foncemagne, et le dépôt des affaires étrangères. Je leur réponds à tous[3], et vous croyez bien que ce n’est pas pour leur dire des choses qui leur déplaisent. Ma réponse est bien respectueuse, bien flatteuse, mais, à mon gré, bien curieuse. J’espère qu’elle vous amusera, et que M. le duc de Praslin n’en sera pas mécontent. J’y dis un petit mot sur les livres qu’on impute à de pauvres innocents[4].

Au reste, mon cher ange, je n’ai point prétendu que M. le duc de Praslin débutât, dans une séance du conseil, en disant : Le Portatif n’est pas de V : mais il est indubitable, il est démontré, que le Portatif est de plusieurs mains ; et si vous en doutez, je vous enverrai l’original de Messie, avec la lettre de l’auteur, tous deux de la même écriture. Alors, étant convaincu de la vérité, vous la ferez mieux valoir ; et M. le duc de Praslin, convaincu par ses yeux, serait plus en droit de dire dans l’occasion : « V, n’a point fait le Portatif ; il est de plusieurs mains. »

Je sais qu’on fait actuellement une très-belle édition de ce Portatif en Hollande, revue, corrigée, et terriblement augmentée. C’est un ouvrage très-édifiant, et qui sera fort utile aux âmes bien nées.

Au reste, que peut-on dire à V. quand V. n’a donné cet ouvrage à personne, et quand il a crié le premier au voleur, comme Arlequin dévaliseur de maisons ? V. est intact, V. s’enveloppe dans son innocence[5] ; V. reprendra les roués en considération, quand il pourra avoir au moins la moitié d’un œil. V. remercie tendrement son ange pour notre gendre, lequel est assigné à comparoir au grand conseil, et à plaider contre les religieux corsaires de Malte. Nous sommes très-disposés à en passer par ce que monsieur l’ambassadeur de Malte voudra. Je suis persuadé que l’ordre dépenserait beaucoup d’argent à cette affaire, et y gagnerait très-peu de chose. V. remercie surtout pour la grande affaire des dîmes, dans laquelle heureusement son nom ne sera point prononcé : ce nom fait un assez mauvais effet quand il s’agit de la sainte Église.

Sub umbra alarum tuarum[6].

  1. Mlle Doligny, née le 30 octobre 1746, débuta le 3 mai 1763, et se retira en 1783. Elle avait épousé Dudoyer, auteur du Vindicatif, et est morte en 1823.
  2. Mlle Luzy débuta le 26 mai 1763, et se retira en 1781.
  3. Voyez Doutes nouveaux sur le Testament, attribué au cardinal de Richelieu tome XXV, page 277.
  4. Voyez tome XXV, page 305.
  5. Horace a dit, livre III, ode xxix, vers 54-55 :

    · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Mea
    Me virtute involvo.

  6. Psaume xvi, verset 8.