Correspondance de Voltaire/1765/Lettre 5989

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Correspondance : année 1765
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 43p. 531-533).

5989. — À M. DAMILAVILLE.
16 avril.

Il est donc enfin décidé, mon cher frère, que le roi daignera donner un dédommagement à notre veuve[1]. Je vous assure qu’il aura l’intérêt de son argent en bénédictions. Un roi fait ce qu’il veut des cœurs : tous les protestants sont prêts à mourir pour son service. Il faut bien peu de chose aux grands de ce monde pour inspirer l’amour ou la haine.

Je ne suis pas assez au fait des affaires pour décider sur la prise a partie ; mais si cette prise réussissait, ce serait un terrible coup. Je ne crois pas qu’il y en ait d’exemple depuis le massacre de Cabrières et de Mérindol ; mais cette cruelle affaire était bien d’un autre genre : il s’agissait de l’abus sanguinaire des ordres du roi, de dix-huit villages mis en cendres, et de huit à neuf mille sujets égorgés.


Tantum relligio potuit suadere malorum !

(Lucrèce, liv. I, v. 102.)

Vous saurez que le bruit avait couru à Toulouse que l’arrêt des maîtres des requêtes ne regardait que la forme, et que moi, votre frère, je serais admonété pour m’être mêlé de cette affaire. 11 se trouve au contraire que c’est moi qui ai l’honneur d’admonéter tout doucement messieurs : mais les meilleurs admonéteurs ont été M. d’Argental et vous.

Si nous pouvons parvenir à faire une seconde correction à ceux qui ont pendu l’ami Sirven et sa femme, nous deviendrons très-redoutables. Ne trouvez-vous pas singulier que ce soit du fond des Alpes et du quai Saint-Bernard que partent les flèches qui percent les Toulousains tuteurs des rois[2] ?

Il est bien triste assurément que Gabriel ait laissé échapper quelques exemplaires de la Destruction, mais je ne crois pas que ce soit cette imprudence qui ait produit les difficultés qu’Archimède éprouve. Il me semble que l’enchanteur Merlin n’aurait jamais pu s’empêcher de présenter ce livre à l’examen, et n’aurait point hasardé d’être déchu de sa maîtrise. Il me paraît que la douane des pensées est beaucoup plus sévère que celle des fermiers généraux, et qu’il est plus aisé de faire passer des étoffes en contrebande que de l’esprit et de la raison. La maxime du Père Canaye[3] subsiste toujours : Ponit de raison chez les Welches. Ils sont de toute façon plus welches que jamais.

Il n’y a qu’un très-petit nombre de Français ; pusillus grex, comme dit l’autre[4] ; cependant ce petit troupeau augmente tous les jours. J’ai vu depuis peu des officiers et des magistrats qui ne sont point du tout welches, et j’ai béni Dieu. Entretenons le feu sacré.

Je vous salue, je vous embrasse en esprit et en vérité : je m’unis à vous plus que jamais dans la sainte tolérance. Écr. l’inf…

  1. Le roi accorda 36,000 livres à toute la famille ; voyez la lettre suivante.
  2. Les parlements se disaient tuteurs des rois.
  3. Voyez la note, tome XXIII, page 564.
  4. Luc,. ii, 32.