Correspondance inédite/Lettre à son fils Léon

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À SON FILS LÉON


25 décembre 1905 — 9 janvier 1906.

Aujourd’hui seulement j’ai reçu ta lettre, et aujourd’hui même je te réponds. Je savais plus ou moins tout ce que tu m’as écrit, mais ton récit est si bien que j’ai ressenti encore plus vivement toute l’horreur de la chute morale de notre société. Pour le moment, la situation s’est modifiée extérieurement, mais cette colère des hommes, contenue par des moyens extérieurs, est aussi horrible.

Je ne lis pas les journaux, mais, malgré moi, par les récits de mes familiers et de mes visiteurs — et les uns et les autres sont nombreux — je sais tout ce qui se passe et ne puis me retenir de poursuivre mes occupations, qui n’ont aucun rapport avec la révolution. J’ai écrit un article La fin de notre ère, qui a paru, il y a deux semaines, à l’étranger, et maintenant j’écris... j’écris uniquement per animani lavavi. Si tu as les Pensées des sages, lis la pensée d’aujourd’hui, du 27 décembre.

Cette pensée : que seule l’amélioration individuelle peut amener celle de tous les hommes — de même que pour chauffer l’eau d’une marmite il faut que chaque goutte soit chauffée ; — est un tel truisme qu’il est inutile de le répéter, car jamais personne ne le discute. Et cependant, bien que le reconnaissant et disant : « Naturellement ! » tous continuent à dire et à commettre des vilenies, ne comprenant pas que cette activité sociale non seulement n’aida jamais à améliorer le sort des hommes mais l’empire de la façon la plus absolue et la plus certaine. Elle l’empire, car ainsi que nous le voyons maintenant, le niveau moyen de la moralité baisse considérablement, et l’abaissement du niveau moral est avantageux et propice à tous les hommes immoraux. C’est pourquoi les hommes sont d’autant plus immoraux qu’ils s’occupent avec plus de zèle de la transformation sociale.

Que donc faire ?

Les hommes irréligieux n’ont qu’à faire ce qu’ils font : se joindre à un parti quelconque, et lutter, haïr, nuire. Et les hommes religieux, vivre leur propre vie, en tâchant de remplir devant Dieu leurs devoirs, parmi lesquels est celui d’avoir pitié des hommes, de les aimer, de les secourir autant que possible, au lieu d’instituer telle ou telle douma ou assemblée constituante et autres sottises pareilles.

Et la preuve qu’il en est ainsi, c’est que, dès qu’on est occupé des conditions extérieures, outre qu’on s’embrouille soi-même, qu’on ne sait plus ce qui est bien et ce qui est mal, on se trouve aussitôt en rapports hostiles avec les hommes, tandis que si l’on ne pense qu’à ses devoirs envers Dieu, alors tout est clair, facile. Il n’y a d’autres obstacles que les obstacles intérieurs qui peuvent être vaincus, et non seulement on n’éprouve pas d’hostilité envers les hommes, mais, au contraire, on ressent de l’amour pour eux, on le provoque en soi.

C’est pourquoi je ne désire qu’une chose pour toi et pour tous les hommes : qu’ils comprennent que sans religion l’homme est un être méchant, vilain, malhonnête, et que le plus important pour lui, s’il n’est pas religieux, c’est d’établir en lui le rapport religieux envers la vie et de traiter d’après ce rapport tous les phénomènes de la vie.

La nécessité de faire cela se sent particulièrement dans un temps comme le nôtre.

Je te le conseille beaucoup, beaucoup.

L. Tolstoï.