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Correspondance inédite du marquis de Sade/An 3

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Texte établi par Paul BourdinLibrairie de France (p. 353-377).
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AN III


Le marquis est mis en liberté après dix mois et demi d’une détention dont il décrit les rigueurs matérielles et les angoisses. L’ordre est donné aux districts de lever le séquestre mis sur ses biens, et, quoique parent d’émigrés, il est autorisé par le comité de sûreté générale à rester à Paris pour y continuer la publication de ses ouvrages patriotiques.

Gaufridy a disparu avec un de ses fils. La révolution a fait un outlaw de ce paisible garde-notes et M. de Sade parvient avec peine à renouer avec lui. Il s’emploie aussitôt à obtenir la grâce de son régisseur, toujours par les bons offices de la citoyenne Quesnet qui a de nombreux amis et apporte tout son dévouement à servir ceux du marquis. Celui-ci remet une pétition au député Goupilleau qui s’intéresse à l’avocat et fait espérer une solution favorable. La liberté de Gaufridy est enfin obtenue, mais qu’il ne prenne point le change ! C’est à la seule pétition du citoyen Sade (elle a fait merveille car il commence à avoir le tour de main) et aux démarches de Quesnet qu’il la doit. On est fâché que l’avocat ait cru devoir faire toucher Goupilleau par une autre voie.

Le marquis se dévoue pour ses amis, mais il n’a pas le sou ; tous ses effets sont en gage et, « n’ayant plus aucun motif de conserver ses biens à d’autres », il ordonne qu’on hâte la vente de la Grand’Bastide de Saumane. Il presse de nouveau et à diverses reprises son régisseur de prendre la ferme générale de ses biens, pour un loyer qui varie avec l’occasion et pour des périodes allant de un à dix-huit ans.

M. de Sade habite rue Neuve-des-Mathurins, comme avant sa captivité, mais il a passé du numéro 871 au numéro 876. Peut-être n’est-ce là qu’une erreur car il déclare avoir gardé sa maison « pour ne pas paraître coupable en la dissolvant » et pour la conserver à sa compagne dont le dévouement l’a tiré de ce mauvais pas. Il a désormais des amis dans la Convention, grâce à elle, et sa petite part de crédit.

Reinaud est mort et M. de Sade l’a pleuré.

Malgré l’envoi des papiers ordonnant la levée du séquestre, Quinquin ne lui a plus donné signe de vie depuis le neuf thermidor. C’est un vilain homme, un égorgeur de province qui est rentré dans la poussière. Il en sort cependant pour annoncer que rien ne va, que les rentes ne sont pas payées, que la présence du citoyen Sade devient nécessaire et qu’on ne peut rien obtenir du receveur des domaines. Cette nouvelle étonne le marquis et il croit que Quinquin lui en donne à garder. Pourquoi le séquestre serait-il laissé à Mazan, alors qu’il a été levé sur tous ses autres biens ? Le district a d’ailleurs écrit à sa section et celle-ci a répondu que Sade était un excellent patriote. Cependant ce séquestre existe, au moins sur certaines parcelles, mais il concerne « l’émigré Sade » et cette équivoque se perpétue jusqu’au jour où la loi du dix-neuf thermidor, an V, fera étendre la mesure. Par paresse ou par diplomatie, pour ne pas faire penser aux enfants, peut-être pour avoir un prétexte commode à opposer aux réclamations des créanciers, on laisse sommeiller cette saisie peu dommageable, bien que Gaufridy ait promis d’agir comme il le ferait pour lui-même et que M. de Sade l’ait prié de ne pas perdre cette affaire de vue.

Rien n’est plus instructif que la correspondance que le marquis échange avec ses hommes d’affaires et ses fermiers. Elle peint au vif une situation qui s’est reproduite de nos jours et les mêmes défaillances de la conscience générale à la suite des mêmes difficultés et du même dérèglement économiques.

Les fermiers s’enrichissent ; on se jette les assignats à la tête ; la spéculation remplace le travail honnête et la démocratie, dont la fureur doctrinale s’est apaisée avec le neuf thermidor, se trouve consacrée, en pleine réaction thermidorienne, par le déplacement des richesses consécutif à la dépréciation du papier-monnaie et à la nouvelle répartition des terres. M. de Sade s’irrite de voir son fermier de la Coste faire, en une seule année, cinquante mille francs d’huile et acheter une campagne de cent mille francs, alors qu’il paie la rente de celle de son maître avec le prix de vente d’un cochon. Pour tenir la balance égale entre les anciens et les nouveaux riches, l’état recourt à une mesure qui contraint ou prétend contraindre les cultivateurs à rente sûre à payer la moitié de leur loyer en grains ou sur estimation de la récolte. M. de Sade presse aussitôt ses régisseurs d’augmenter « prodigieusement » les baux qu’ils passent, d’exiger le paiement en nature des fermiers qui ne sont pas à terme et une indemnité pour l’excès des gains qu’ils ont déjà faits.

Quinquin qui n’a rien fait ni rien donné est remplacé à Mazan par un sieur Roux, neveu de Gaufridy et administrateur au district, lequel se donne un peu de mal, ne réussit pas mieux que son devancier, se dégoûte et patauge. À Arles, l’honnête Lions est successivement accusé d’avoir vendu ses blés pour rien, alors qu’ils sont payés fort cher partout ailleurs depuis la suppression du maximum, et d’avoir envoyé dix-sept septiers de son grain à un sien parent. M. de Sade se plaint que la foudre n’écrase pas un tel fripon ! Mais je n’en finirais pas de narrer les mésaventures de ce petit bourgeois formé aux traditions de la prudence et de l’économie, dans ses rapports avec un pareil homme et en un pareil temps.

L’opération que M. de Sade a le plus à cœur est la vente du château de Mazan et de ses dépendances immédiates à madame de Villeneuve. C’est Quinquin qui a eu l’idée et le marquis croit aussitôt la chose faite. Mais ses prétentions, qui croissent sans cesse, sont en contradiction avec celles de la vieille dame, qu’il trouve ridicules. Tout est mis en œuvre pour accrocher la tante. À défaut d’une vente, on est prêt à lui louer Mazan à vie, car l’état de fermier honore tout le monde et il ne s’agit que de s’entendre sur le prix. Or il est trois fois sûr que madame de Villeneuve vivra longtemps encore et, comme son neveu aurait l’air de lui souhaiter une prompte mort en lui demandant un loyer dérisoire, il faut qu’elle paie très cher. Toute la correspondance échangée sur cette affaire est à lire, en particulier l’amusante lettre que le marquis écrit à Quinquin pour lui faire part de ses décisions successivement inébranlables et lui offrir, après beaucoup d’insultes, deux mille écus de pot de vin s’il amène la tante à jubé.

Dans ce même château de Mazan, Langlois, qui meurt de faim avec ses cent écus comptés en assignats, écrit des lettres lamentables que le marquis envoie à Gaufridy en l’encourageant à secourir ce malheureux. Nous verrons ce qu’il en sera le jour où l’avocat se décidera à le faire.

Gaufridy n’a pas assez « pateliné » M. de Murs qui s’avise de réclamer au marquis deux années arriérées de sa pension. Ce ne sont pas des procédés de parent riche et cette façon d’agir sent terriblement son aristocrate. Il faut faire entendre cela au vieillard, et, s’il persiste à vouloir être payé, le citoyen Sade le travaillera de la belle façon au comité de sûreté générale où ce débris de l’ancien régime n’est pas en très bonne odeur.

Hélas ! Le vieux seigneur ne demandera plus rien ! Il meurt, et Gaufridy, qui n’a pas songé à en avertir le marquis, est tancé vertement d’une négligence si dommageable. Il faut, pour rattraper le temps perdu, battre le fer des deux côtés. D’abord le testament est nul. De plus on fera savoir en bon lieu que les demoiselles de Chabrillan, qui sont les héritières naturelles du défunt, ne peuvent prétendre à sa succession car elles sont filles d’émigré. On cherchera enfin à éviter que la nation mette la main sur la dépouille parce que quelqu’un le peut et doit faire de préférence à quiconque : c’est le citoyen Sade, qui, lui, est parent d’émigrés, mais que la loi n’a pas privé de sa vocation héréditaire.

Le président de Montreuil s’est éteint à Paris, où l’hiver a été plus terrible que ceux de 1709 et de 1740.

Gaufridy a fait une grande perte qui paraît être celle d’un de ses fils, peut-être mort tragiquement et, en tous cas, hors de chez lui car le père désire qu’on garde le silence sur cette fin. Aussi M. de Sade n’en parle-t-il à son ami que lorsque la chose est devenue publique. Mais, comme le terme de son quartier est passé, il lui rappelle qu’en pleurant les morts il ne faut pas laisser mourir les vivants. Dix jours après, ce délicat seigneur envoie le même compliment à la femme de l’avocat.

La vente, depuis longtemps projetée, de la Grand’Bastide permet au citoyen-marquis de faire une petite opération qui le peint tout entier.

Après plusieurs hausses de prix, « car les terres se vendent maintenant au poids de l’or », Gaufridy a vendu ce domaine à son beau-frère Archias pour la somme, approuvée par M. de Sade, de quarante mille francs et il envoie à celui-ci un acompte de vingt-deux mille deux cent soixante-seize livres en deux lettres de change. Il est juste de dire que si l’avocat a montré quelque empressement à traiter cette affaire avec un de ses proches, il n’en a reçu que de menus cadeaux, parmi lesquels dix livres de tabac en carottes. Mais, entre temps, le marquis a eu, d’un sieur Villars, de l’Isle, une offre d’achat à quarante-cinq mille livres. Il avise aussitôt son régisseur qu’il n’y a rien de fait, mais qu’il réservera la préférence à Archias, si celui-ci veut couvrir cette offre, et il s’engage à ne toucher aux lettres de change qu’après son acceptation. Puis, ayant réfléchi que l’occasion est bonne pour enfler la baleine, il prétend avoir autant d’acheteurs qu’il en veut à des prix dépassant soixante mille et déclare tout net qu’il faut payer le fonds sur ce pied-là ou y renoncer. Mais lui ne renonce pas à l’argent qu’il a déjà en mains. Il renvoie la lettre de change de neuf mille vingt-deux livres et garde celle de treize mille deux cent cinquante-quatre en affirmant, sur papier timbré, que la vente n’aura pas lieu si l’on ne lui consent, en sus des soixante et une mille livres demandées, un prêt de la somme qu’il a retenue. Gaufridy en assurera la restitution sur les rentrées qu’il effectuera pour son compte, et M. de Sade ajoute gravement qu’il « lit sa lettre devant témoins, qui attesteront qu’il a donné sa parole d’honneur qu’il en est bien ainsi ! » Le prêt sera, au demeurant, sans intérêt, mais le marquis abandonnera, en échange, la prochaine récolte du fonds vendu. Malgré leur mauvaise humeur, Gaufridy et Archias finissent par accepter ces prétentions. Au surplus c’est M. de Sade qui est le mauvais marchand de l’affaire, car la dépréciation du papier monnaie va réduire à rien la somme qu’il a touchée. Aussi prétend-il bientôt tirer de l’avocat un supplément aux treize mille deux cent cinquante-quatre francs dont il avait promis de se contenter, en même temps qu’il exprime d’amers regrets d’avoir consenti à l’aliénation du fonds et des fruits. Cette affaire, où le marquis n’hésite pas à se faire une arme de la position un peu fausse de Gaufridy, est conduite par lui avec le cynisme et la brutalité d’un homme qui ne voit que le but à atteindre, mais, une fois conclue, il couvre son cher avocat de fleurs et l’assure qu’il n’a jamais plus joui de sa confiance. Il reconnaît qu’il a commis une malhonnêteté, mais il y a été réduit par les funestes léthargies de son ami.

L’avilissement de l’assignat a pris une allure de chute. Fort heureusement il y a à Paris d’excellents moyens de faire valoir ses fonds, et le marquis se flatte de travailler de la grande manière l’argent qu’il a reçu ou qu’on voudra bien lui envoyer encore. C’est alors que M. de Sade, qui d’habitude n’y songe guère, se demande si le moment ne serait pas venu de racheter les rentes et les pensions dont son patrimoine est grevé et de liquider la succession de l’abbé, toujours en souffrance, en payant les quatre mille livres jadis promises aux créanciers. Cette dépense serait largement compensée par sa rentrée en possession du mobilier : les quelques livres rares qui se trouvent dans la bibliothèque du défunt suffiraient à la couvrir.

Par contre l’honnête Courtois, qui a offert, quand l’assignat était au pair, une somme de deux mille livres pour le rachat d’une redevance seigneuriale qu’aux termes de la loi il ne doit plus, devra payer, puisqu’il a la sottise de vouloir rassurer sa conscience en se rédimant, une somme de quatre-vingt mille livres. « Avec ça, écrit le marquis, je me paierai la délicieuse petite campagne où j’ai passé l’été comme locataire et qui va être vendue sur affiches à ce prix-là. »

En attendant cette aubaine, on meurt de faim à Paris et les denrées sont inabordables. Aussi M. de Sade demande-t-il à Lions de lui envoyer, dans de vieilles malles et sous de fausses étiquettes, « assez de blé pour assurer la subsistance de quatre personnes ». Il ordonne également à Gaufridy de vendre à l’encan les débris de la Coste, après avoir fait porter à Saumane ce qui peut encore lui servir. Ces objets, parmi lesquels figurent cinq bidets dont les pillards n’ont pas compris ou ont méprisé l’usage, produisent une somme de dix-huit mille trois cents livres. Le marquis, chez qui l’imaginative est pareille à un sac magique d’où l’on peut tout tirer et où tout se perd selon l’occurence, estime qu’il y a somme suffisante pour lui acheter cent livres d’huile de table et autant d’huile à brûler, cinquante livres de confitures liquides et beaucoup de chinois, dix boîtes de confitures sèches, cent bouteilles de Frontignan et un pot d’anchois de deux ou trois livres. Pendant un an au moins, il réclame ce pot d’anchois dans toutes ses lettres.

Cependant un décret de l’assemblée vient faire peser une menace nouvelle sur les parents d’émigrés, mais M. de Sade fait voir qu’on ne le prend pas sans vert. Il avait cru, on lui avait laissé croire, que ses fils avaient émigré. Eh bien ! Il n’en est rien ! Ils n’ont jamais fait semblable folie ! Le cadet est à Malte, où il n’a point cessé de servir son ordre, et l’aîné voyageait. Il vient de rentrer en France ; il a appris le métier de graveur et il en vit ; il est fort savant en botanique et a passé tout le temps qu’il est resté loin de son père à composer un herbier. Bref il n’est inscrit sur aucune liste et peut montrer à qui voudra son certificat de non inscription. Il faut que l’avocat crie cela bien haut et multiplie les occasions de répandre cette étonnante nouvelle.

Mais l’avocat a d’autres soucis, dont le premier est de savoir comment il va s’y prendre pour satisfaire aux demandes d’argent de M. de Sade. À la fin de l’année, l’assignat est si bas que le marquis prétend tirer de ses biens, pendant les douze mois qui vont suivre, non plus quelques milliers de livres, mais huit cent quatre-vingt-seize mille trois cents livres en papier-monnaie, ou leur valeur représentative en or ou en nature, « sans qu’il y ait là d’autre effroi à avoir que celui des mots. »




Le marquis, sorti de prison, craint que son ami n’ait eu à pâtir, comme lui-même, de la tourmente révolutionnaire, mais il se flatte des marques particulières d’estime que le comité de sûreté générale lui a données en le libérant. (Sans date).

Donnez-moi donc de vos nouvelles, je vous en conjure, mon cher citoyen. Votre silence depuis dix mois me met dans une horrible inquiétude. Je crains que vous ne soyez dans un état de souffrance où j’aurais le plus grand chagrin de vous savoir.

Et moi aussi, mon cher ami, j’ai été dans un cruel état de souffrance. Après tout ce que j’avais fait pour la chose publique, ils m’ont tenu trois cent douze jours en prison sans motif. Enfin mes peines sont finies, et le comité de sûreté générale, en me rendant justice, m’a même donné une grande marque d’estime en me retenant à Paris quoique ex-noble, et cela à cause de mes ouvrages patriotiques dont le comité désire que je continue d’alimenter l’esprit public. J’ai fait passer au district d’Apt copie conforme de l’ordre de ma sortie et de la levée des séquestres. J’en ai fait passer autant à Arles, à Mazan et à Saumane. Un bon certificat de résidence bien en règle va suivre dans chacune de mes terres ; ainsi il n’y a donc plus d’obstacles à ce que l’on m’envoie des fonds……


Le marquis demande de l’argent au citoyen Audibert, son fermier à la Coste, et, pour être plus sûr de l’obtenir, se vante d’avoir le bras long.

Il est bien extraordinaire, citoyen, que m’étant mis en règle comme vous savez que je m’y suis mis à votre district d’Apt, en envoyant l’ordre de la levée de mon séquestre et des certificats de résidence et de civisme de la part de ma section, il est bien extraordinaire, dis-je, d’après tout cela, que votre silence soit toujours le même vis-à-vis de moi et que, connaissant mon affreuse position, vous ne vous occupiez pas de m’en tirer en m’envoyant sur le champ des fonds. Je vous préviens cependant, citoyen, que si vous ne m’en envoyez pas sur le champ, je vais porter mes plaintes au comité de sûreté générale qui, certainement, vous fera sommer aussitôt de me compter ce qui me revient, depuis le temps énorme que vous ne m’avez pas fait passer un sol. Vous voyez de quelle manière le comité de sûreté générale agit envers moi. Dernièrement encore, il vient de me mettre en réquisition. Je travaille sans cesse pour la chose publique, et je suis assez sûr de la justice et de la reconnaissance de ce comité pour être persuadé qu’il trouvera très mauvais qu’on ne m’envoie pas mon revenu, dès l’instant qu’il en a donné l’ordre. Or cet ordre est à votre district ; informez-vous-en, citoyen, et ne perdez pas ensuite une minute à m’envoyer des fonds, je vous prie. Faites encore votre possible pour faire tenir celle-ci à Gaufridy et obtenez-moi une réponse de lui. Je puis maintenant le très bien servir au comité de sûreté générale ; qu’il me dise ce qu’il veut que je fasse et j’agirai……

Si j’apprends que Payan agisse à son ordinaire contre moi dans tout ceci, il peut être sûr d’être recommandé par moi au comité de sûreté générale, et j’aurai bientôt prouvé que tout ce qui porte cet infâme nom n’est fait que pour trahir la patrie.

Adieu, mon cher Audibert, soyez sûr que je serai toute ma vie votre ami et votre concitoyen. Sade.

Mon adresse est :

Au citoyen Sade, homme de lettres, rue Neuve-des-Mathurins, n° 876, chaussée du Mont-Blanc.

Ce 22 brumaire de la troisième année républicaine.


Le marquis conte sa détention à Gaufridy et lui offre ses services. Il a appris la mort de Reinaud. (29 brumaire, an 3).

Je ne puis vous exprimer, mon cher citoyen, le plaisir que j’ai éprouvé en recevant votre lettre. J’étais précisément à dîner lorsque je l’ai reçue avec un Avignonais qui m’assurait, au moment même où l’on me la donnait, que vous étiez très éloigné d’Apt et que bien certainement, quelque peine que cela pût me faire, je n’entendrais pas parler de vous de longtemps. Vous sentez, votre lettre à la main, quelle a dû être l’énergie de ma réponse.

Enfin vous voilà rendu à vos dieux pénates et j’espère que ce sera pour n’en plus bouger. Nous pourrons, je crois, être tous bien sûrs que la tranquillité va renaître à jamais. La mort des scélérats a dissipé tous les nuages et le calme dont nous allons jouir va consolider toutes nos plaies.

Et moi aussi, mon cher citoyen, j’ai été incarcéré. On a osé commettre envers moi l’injustice de croire suspect à la nation celui que le régime ministériel avait mis neuf mois à Charenton comme suspect au roi. Cette inconséquence est déchirante pour une âme juste et sensible, mais enfin cela est fini et je n’y pense plus. Le comité d’instruction publique m’ayant autorisé de rester à Paris quoique noble, et cela à cause de mes ouvrages patriotiques, m’a dédommagé par cette faveur de tous les maux que les scélérats m’avaient fait souffrir. J’ai fait quatre prisons dans mes dix mois[1] ; dans la première, j’ai couché six semaines dans les commodités ; dans la deuxième, huit jours avec six personnes attaquées de fièvre maligne dont deux sont mortes auprès de moi ; dans la troisième, au milieu de la contre-révolution de Saint-Lazare, poison infect dont je ne me suis garanti que par une prudence incroyable ; ma quatrième enfin était un paradis terrestre ; belle maison, superbe jardin, société choisie, d’aimables femmes, lorsque, tout à coup, la place des exécutions s’est mise positivement sous nos fenêtres et le cimetière des guillotinés dans le beau milieu de notre jardin. Nous en avons, mon cher ami, enterré dix-huit cents, en trente-cinq jours, dont un tiers de notre malheureuse maison[2]. Enfin mon nom venait d’être mis sur la liste et j’y passais le onze, lorsque le glaive de la justice s’est appesanti la veille sur le nouveau Sylla de la France. De ce moment, tout s’est adouci et, par les soins aussi ardents qu’empressés de l’aimable compagne qui partage mon cœur et partage ma vie depuis cinq ans, j’ai été enfin délivré le vingt-quatre vendémiaire dernier…… Mais où diable avez-vous donc été, mon cher avocat ? Votre lettre ne me dit nullement si votre retraite a été forcée ou volontaire, et je vous prie de me l’expliquer quand vous pourrez. Vous ne me dites pas non plus quel est le Goupilleau que vous attendez ; s’il n’est pas encore parti, j’aurais pu le voir et lui parler de vous. Ma détention m’a donné maintenant quelques amis dans la Convention et je serai toujours bien flatté d’en profiter pour vous. Mon amie, animée des mêmes sentiments que moi, et qui connaît aussi quelques députés, brûle également de vous être bonne à quelque chose. Ordonnez-nous à l’un et à l’autre. Il y a deux Goupilleau à la Convention, et vous ne dites pas quel est celui qui doit avoir affaire à vous[3]. Il est affreux qu’on ait vendu votre récolte. En vérité, tous ces gens-là ont bien agi avec nous comme l’auraient fait des antropophages……

Je vous félicite bien sur ce que madame votre épouse et vos chers enfants sont libres. Allons, courage, tout va se rétablir en détail et nous ne penserons plus à nos maux que pour en faire frémir nos neveux……

J’ai appris avec bien du regret la mort de notre ami Reinaud. Je l’ai pleuré bien sincèrement. Je vais reprendre l’affaire des dommages et intérêts de mon pillage de la Coste……

Je crois qu’en voilà assez long pour une première, mais il fallait bien réparer le temps perdu et se féliciter surtout de se retrouver. C’est, je puis bien vous l’assurer, un des événements pour moi que j’ai regardé comme le plus agréable depuis bien longtemps, car il était très possible enfin, sous le règne de l’injustice que l’un de nous deux y restât. Mandez-moi la liste des victimes de votre canton, au moins ceux que je connais.

Je n’ai aucune nouvelle de mes tantes ni de mes cousines……


Le marquis recommence à crier misère et a toujours son pistolet chargé à portée de la main. (10 frimaire).

Eh bien ! mon cher citoyen, êtes-vous donc retombé dans votre cruelle léthargie ? Oh ! mon Dieu, comment se peut-il que vous m’abandonniez dans une aussi cruelle circonstance ! Songez donc qu’au sortir de ma prison, j’ai trouvé deux mille écus de dettes, pas un sol vaillant, ma santé dans le plus grand délabrement possible. Me voilà à l’entrée de l’hiver, obligé de faire quelques provisions et malade dans mon lit. Voilà l’état où vous me laissez ! Je ne reconnais plus là votre amitié pour moi ; mon désespoir est au comble ; je ne sais plus ni que faire ni que devenir ; assailli de partout par les gens qui m’ont prêté pendant ma détention, n’ayant pas un écu, plus un seul effet à mettre en gages, ma position est absolument sans exemple et, si vous ne venez sur le champ à mon secours, il faut que je me brûle la cervelle. Terminez donc cette vente de la Grand’Bastide de Saumane, mais vendez cela comme il faut, car vous n’ignorez pas que les biens se vendent aujourd’hui des prix fous dans votre département. Je dois avoir au moins trente ou trente-cinq mille francs de cet objet ; c’est au moins ce que m’assure un homme de ce pays-là qui connaît tout mon bien comme sa chambre……


Le marquis et Quesnet travaillent à obtenir la grâce de Gaufridy et de son fils. (16 frimaire, an III).

……La malheureuse habitude que dix mois de prison m’a fait acquérir de faire des pétitions tant pour moi que mes camarades de malheur, qui tous s’adressaient généralement à moi, cette malheureuse habitude, dis-je, rend parfaitement inutile la consultation que vous voulez que je fasse pour vous. Dès en recevant votre lettre je me suis rempli de votre affaire, et j’ai rédigé une pétition pour vous au comité de sûreté générale ; j’ai fait plus, je l’ai mise au net moi-même, et voilà pourquoi vous devez trouver ma main un peu fatiguée car la multitude de vos notes nécessitait un mémoire fort long. Enfin le voilà fait……

Ici, je m’interromps pour votre affaire. Mon amie arrive du comité de sûreté générale ; elle y a fait faire, par l’écrivain qui se charge de cela, une seconde copie de la pétition que j’ai rédigée, et, d’après les conseils qu’on lui a donnés, l’une de ces copies sera remise au comité même et l’autre à Goupilleau qui, par le plus grand bonheur du monde, se trouve membre de ce comité. On trouve votre affaire fort bonne et le rôle qu’y joue votre fils très intéressant…… Nous sommes à Paris dans cette espèce d’engourdissement qui a toujours précédé les grandes crises. Les esprits sont montés de manière à ce qu’il est présumable qu’elle sera heureuse. Nous en avons bien besoin……


Le marquis a obtenu la liberté de son ami, mais c’est à la citoyenne Quesnet qu’il la doit. (22 frimaire).

Victoire, mon cher et digne ami ! Je suis assez heureux pour vous rendre à vous, à votre aimable famille et à votre tranquillité……

Je ne dois point vous laisser ignorer les soins et le véritable intérêt que la citoyenne Quesnet, mon amie, et demeurant même maison que moi, a pris à votre affaire. Elle seule l’a fait réussir, et elle sera flattée d’une petite lettre de remerciements de votre part. Goupilleau est très bien disposé pour vous et il a dit que, si votre fils n’était que caché, et point émigré, il se chargeait de le faire reparaître avec tranquillité. Dites-moi donc ce que vous voulez que je fasse sur cet objet. Je me presse pour que vous ayez ma lettre plus tôt. Je vous dirai le reste dans ma première. Je vous embrasse dans la joie de mon cœur d’avoir réussi……


Le marquis attend son argent alors que Gaufridy n’a pas attendu sa grâce. Il fait de grands projets pour vendre, et pour retenir. (2 nivôse).

Je suppose, mon cher citoyen, que vous avez dû recevoir votre liberté avant hier trente frimaire et qu’aujourd’hui, deux nivôse, vous devez être parfaitement tranquille… Tout ce que je vous demande, c’est de convenir que vous n’avez pas attendu.

Il n’en est pas de même de l’argent que j’attends de vous, mon cher citoyen……

Quinquin dit que madame de Villeneuve veut m’acheter Mazan. Ce serait une excellente affaire pour moi. Tâchez de me faire réussir cette affaire le plus tôt possible. Il me faut deux cent mille francs de Mazan en assignats ou cent trente mille livres en numéraire, et encore faut-il tâcher qu’elle me le laisse à sa mort. Pressez cette affaire, elle est très essentielle et il faut tâcher que la bonne dame ne meure pas avant que de la finir……


Le marquis accorde un souvenir à des amis guillotinés et se flatte que l’avocat ne fera à nul autre qu’à lui le mérite de sa liberté. (17 nivôse).

Je commence par quelque chose de rare, j’écris dans une chambre assez chaude, et cependant le froid que nous éprouvons est tel que (ce que je n’avais jamais vu) mon encre se gèle en écrivant et je suis obligé de la tenir au bain-marie, et avec cela point de bois ; on n’obtient qu’une voie pour deux mois au prix de quarante francs. Tout est de même ; avec vingt-cinq francs par jour on meurt de faim……

J’ai lu avec bien du chagrin dans la liste des victimes d’Orange, le nom de ceux que je connaissais et principalement celui de M. d’Autric ; c’est affreux, mais il faut encore malheureusement s’interdire toute réflexion sur cela. On gémit et l’on se tait[4]. Savez-vous que ce pauvre Dolci, mon ami intime et le fils du gentilhomme du vice-légat d’Avignon, y a passé. On l’a enterré avec dix-huit cents autres dans le jardin de la maison où j’étais en détention. Je suis fâché des démarches que vous avez fait faire près de Goupilleau par d’autres que par moi. J’espère au moins que vous serez bien convaincu que les miennes seules ont réussi et je serais bien fâché que vous eussiez dû cela à d’autres qu’à moi. Réponse tout de suite, je vous en prie ; je ne crois plus nécessaire de me servir d’adresses détournées. Vous devez être libre maintenant et je n’aime pas ce qui sent encore la prison. Je vous embrasse de toute mon âme.


Le marquis a fait traite sur l’amitié de l’avocat et non sur sa bourse. (22 nivôse).

Je suis enchanté, mon cher citoyen, que vous ayez enfin reçu ce que je désirais tant que vous receviez. Vous avez dû voir que je n’y ai pas perdu de temps et c’est tout ce que je voulais. La citoyenne Quesnet a été très sensible à votre lettre ; elle me charge de vous le témoigner et de vous dire qu’elle se réunira toujours à moi quand il s’agira de vous être bon à quelque chose……

Tranquillisez-vous sur les frais que vous supposez que j’ai faits et ne me parlez jamais de cela, et parce que je n’en ai fait aucun, et parce qu’en eussè-je fait, ce n’est qu’à votre amitié seule et non à votre bourse qu’il conviendrait de l’acquitter ; mais je n’en ai point fait, ainsi dormez en paix……


Le marquis se plaint du froid qu’il fait, de l’état de sa santé, ébranlée par la vue de la guillotine, et de celui, plus fâcheux encore, de sa bourse. Le vieux président de Montreuil est mort. (2 pluviôse, an III).

J’ai reçu du mieux qu’il m’a été possible, mon cher citoyen, les deux aimables amis qui vinrent avant-hier, trente nivôse, m’apporter votre lettre du dix. Ils avaient affaire chez le député Rovère, où je n’ai pu les mener, ne le connaissant point du tout[5]. Je leur ai offert de les mener chez Goupilleau, chez lequel ils ne m’ont point paru pressés d’aller…… Il me suffit qu’ils viennent de votre part pour que je fasse pour eux certainement tout ce qui dépendra de moi, mais mes moyens sont bien petits dans ce moment-ci. L’un d’eux, le plus jeune, en sa qualité de neveu de la demoiselle Rousset, n’avait pas besoin d’autre recommandation près de moi. J’ai été fort aise de voir un parent de cette aimable et ancienne amie……

Nous avons déjà passé les degrés de 1740 et 1709. On n’a pas d’idée du froid qu’il fait ; et nous manquons de tout. L’eau même est aujourd’hui plus chère que n’était autrefois le vin. Avec tout cela, je ne me porte pas bien, ma détention nationale, la guillotine sous les yeux, m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient jamais fait toutes les bastilles imaginables. Envoyez-moi donc de l’argent, je vous en conjure, et ce qui s’appelle tout de suite……

Madame de Sade vient de perdre son père. Ne l’aviez-vous pas vu en Provence ? Adieu, je vous embrasse et vous demande de l’argent à corps et à cris. Sade.


Le marquis prend part à la douleur de l’avocat, mais le supplie de ne pas oublier son argent.

……Je conçois vos regrets, vos chagrins et vous plains bien sincèrement de la perte terrible que vous avez faite. Je ne vous en parlais pas, vous me l’aviez défendu. Maintenant que cela me paraît public, et que nos compatriotes eux-mêmes me l’ont dit, je vous en fais mon douloureux compliment avec toute la sensibilité dont vous me savez pénétré pour vous. Mais, mon cher et bon ami, en pleurant les morts, ne laissez pas mourir les vivants, et c’est pourtant où votre terrible négligence me réduit. Mon argent, je vous en conjure.

Je vous embrasse. Sade.

Ce 12 pluviôse.


Le marquis entreprend madame Gaufridy d’une façon assez inopportune.

Citoyenne,

Le silence désespérant de votre époux me contraint à m’adresser à vous pour vous supplier de m’en donner des nouvelles. Voilà deux mois que je meurs de faim et que je ne puis arracher de lui ni un sol ni même une réponse. Il ne m’est absolument plus possible d’attendre davantage. J’ai, par vingt lettres consécutives, instruit votre mari de mon affreuse position et il ne me répond seulement pas. Je vous conjure de l’engager à m’envoyer sur le champ mon quartier de janvier et à presser la vente en question. Je vais sous huit jours me trouver obligé de partir et d’arriver chez vous pour y subsister, puisque je ne puis arracher un sol du citoyen Gaufridy.

J’ai pris la plus grande part aux malheurs qui vous sont arrivés, citoyenne, et l’intérêt puissant que votre époux sait que j’y ai pris, en le convainquant de mes sentiments, devrait me valoir de lui, au moins, un peu plus d’activité quand il s’agit de mes plus pressants besoins.

J’attends votre réponse et de l’argent avec la plus vive impatience et vous offre en attendant, citoyenne, l’hommage de mon respect. Sade.

Ce 22 pluviôse, an III.


M. de Sade charge deux amis de l’avocat de lui remettre un pli qu’il n’avait pas osé confier à la poste.

……Il y a deux choses que je n’ai jamais osé confier à la poste et dont je vais vous parler dans cette lettre de la remise de laquelle je suis sûr.

1° Pourquoi une certaine cassette que vous m’envoyâtes, il y a deux ans, et que j’avais laissée pleine à la Coste, m’est-elle arrivée vide ? Que sont devenus, et les papiers, et les objets qu’elle contenait ?

2° Lors de mon arrestation, on m’a saisi huit ou dix lettres de vous, que les imbéciles membres de mon comité révolutionnaire trouvèrent suspectes. On ne veut pas me rendre ces lettres ; j’ai vainement employé Goupilleau pour les ravoir, c’est impossible. Mais n’en appréhendez absolument rien ; premièrement parce qu’au fait elles ne contenaient rien de suspect, et, secondement, parce que Goupilleau m’a protesté qu’on ne réveillerait jamais ces atrocités-là. Depuis lors, j’ai épluché votre commerce et j’ai brûlé tout ce qui pouvait paraître louche. Observons-nous, chacun de notre côté, et ne mettons jamais les affaires publiques dans notre correspondance. Le moment n’est pas tranquille ; il y a une lutte affreuse, cela ne se terminera pas sans encore quelques catastrophes[6]. Raisons puissantes pour s’observer.

Il s’en faut de beaucoup que j’aie fait à vos amis toutes les honnêtetés que j’aurais voulu leur faire, mais ils ont réussi sans moi, et je n’ai pu que les inviter à manger une couple de fois. J’étais à leurs ordres ; je leur avais dit, mais ils ne m’ont point employé.

Je les charge de vous peindre ma détresse, elle est au comble……


Le marquis tance vivement Gaufridy qui ne l’a pas avisé de la mort de M. de Murs et le somme de faire immédiatement valoir ses droits à l’héritage.

……Comment ? Vous, sur qui toute ma confiance repose, vous, mon ami, vous que je charge universellement de tous mes intérêts, vous ne m’avertissez pas de la mort de M. de Murs, et il faut que ce soit par des étrangers que j’apprenne cette nouvelle ! Oui, il y a cinq mois que M. de Murs est mort, et vous ne m’en dites rien ; il est mort et c’est moi qui, par la loi, dois en hériter, et vous ne m’en dites rien ! Je sais toute l’histoire de son testament, et ce n’est pas par vous que je la sais. Oh ! mon ami, ce procédé est inconcevable de votre part et je n’y reconnais pas vos sentiments pour moi !

La loi du dix-sept nivôse de l’an II de la république sur le partage des successions casse le testament de M. de Murs et en remet en ma faveur toutes les dispositions. Les citoyennes de Chabrillan ne peuvent hériter comme filles d’émigrés parce qu’elles représentent un émigré ; mais moi, quoique père d’émigré, je ne représente point un émigré et mes droits sont certains. Représentez-vous donc sur le champ pour les faire valoir ; cet héritage m’appartient en entier, et votre maudite négligence, passez-moi le terme, va me le faire perdre.

Est-il possible, grand Dieu, que vous vous soyez endormi sur cet objet ! Pressez-vous, je vous en conjure ; arrivez la loi à la main, et tout est à nous ! Si vous laissez traîner cela, la nation va s’emparer de tout et je n’aurai rien……


Le marquis envoie à Gaufridy la copie d’une lettre que madame de Villeneuve lui a écrite pour lui proposer de louer Mazan et celle de la réponse qu’il a faite à Quinquin.

Copie de la lettre que vient de m’écrire madame de Villeneuve.


Avignon, 24 fluviôse, an III de la R. F.

Cher neveu, je suis sur la fin de mes affaires avec la nation. Quinquin me parle toujours de votre terre de Mazan et de vos besoins. Comme je n’ai pas envie de rester dans cette ville, je désirerais aller rester à Mazan. Si vous voulez me louer toute votre terre, je vous en fais une offre de quinze mille livres pour ma vie durant. Si cette proposition vous convient, vous me le marquerez et les quinze mille livres vous seront comptées à l’instant de ma prise de possession. Je vous prie de me répondre de suite, parce qu’on me propose d’autres effets. Je vous embrasse tendrement.

Signé : Sade Villeneuve……

Copie de ma réponse à Quinquin :


Reconnaissant votre écriture, citoyen, dans la lettre que je viens de recevoir de madame de Villeneuve, en date d’Avignon du vingt-quatre pluviôse, c’est à vous que j’en adresse la réponse, en vous remerciant d’avoir pensé à moi, quoique je ne vous doive pourtant pas grande reconnaissance pour le très mauvais marché dans lequel vous voudriez m’engager et que je suis bien éloigné de faire.

Certes, il faut que vous supposiez madame de Villeneuve bien près de sa fin pour l’engager à ne m’offrir que quinze mille livres à vie d’une terre dont le rapport est de quatre mille livres, c’est-à-dire donc que dans quatre ans vous la croyez morte. Eh bien ! moi, cher citoyen, qui désire et qui suis très persuadé que madame de Villeneuve a plus de quatre ans à vivre, je suis fort loin d’accepter un pareil arrangement ! Et voici au contraire comme je vous le propose, et comme je vous prie de le lui offrir de ma part.

Je suis au moment d’affermer Mazan, huit mille francs, et c’est là sa valeur, eu égard aux assignats et à l’extrême cherté des vivres : d’une autre part, je dois, suivant le cours de la nature, supposer encore dix ans de vie à madame de Villeneuve. Or, dix fois huit mille francs font bien quatre-vingt mille francs. Que madame de Villeneuve, vu le besoin que j’ai d’argent, m’en compte soixante et dix ; Mazan est à elle pour sa vie durant. C’est le seul et unique arrangement que je puis faire et il y a mille écus pour vous si vous réussissez.

Que madame de Villeneuve m’envoie de l’or ou des écus et Mazan est à elle pour trente mille francs, pour vingt-cinq même en numéraire au dernier prix, et soixante et dix en assignats.

Que madame de Villeneuve fasse mieux ! C’est le château de Mazan qui lui plaît ; je le lui donne à vie pour les quinze mille francs qu’elle m’offre, ou deux mille écus en numéraire, mais le seul château et jardin.

Qu’elle fasse mieux encore ! Elle est riche à présent ; elle a des filles ; qu’elle m’achète à perpétuité ma terre de Mazan, ses filles en jouiront après elle ; je la lui donne pour cent mille francs en numéraire, ou deux cent cinquante mille francs en assignats, et deux mille écus de pot de vin pour vous.

Voilà, mon cher citoyen, les seuls arrangements que je puisse faire. Je serais un fou d’en faire d’autres et vous ne le voudriez pas.

C’était sans doute pour me faire toper à un si mauvais arrangement que vous ne vous pressiez ni de m’envoyer de l’argent ni de retirer des mains de la nation les revenus qu’elle m’avait injustement accaparés. Votre politique était excellente, mais j’ai malheureusement des yeux de lynx et je vous ai vu venir de vingt lieues loin.

Adieu, mon cher citoyen. Croyez bien que, malgré notre brouillerie, je ne vous en estime pas moins et ne vous en suis pas moins attaché : faites réussir mes propositions et vous recevrez de mes sentiments des preuves bien moins équivoques encore.

Que madame de Villeneuve fasse mieux encore ! Elle aime Mazan ? Eh bien ! qu’elle y soit ma fermière. Ce noble état aujourd’hui honore tout le monde. Je lui donne pour huit mille francs par an, et je vous réponds qu’elle y gagnera.

Au reste, mon extrême confiance en mon ami Gaufridy fait que je dois lui soumettre à l’instant la proposition de madame de Villeneuve. En conséquence, je lui envoie par ce courrier copie de la lettre que je viens de recevoir d’elle. S’il jugeait que la proposition eût le sens commun, je le laisse le maître de l’accepter, mais, à vous dire le vrai, je crois qu’il la verra des mêmes yeux que moi, c’est-à-dire… archi-extravagante !……

Je reçus en son temps les tristes cent écus qu’il vous plût m’envoyer pour tout produit d’une terre affermée quatre mille francs et dont je n’avais pas touché un sol depuis quatre ans, et, certes, je reconnais à cet envoi sublime l’extrême soin que vous preniez de mes affaires, ou plutôt l’extrême envie que vous aviez de servir ma tante, et je lui suis trop attaché pour vous en savoir mauvais gré. Salut et fraternité.

Ce 4 ventôse, an III.

Je prends la liberté d’observer au citoyen Quinquin qu’il est très singulier qu’il m’ait laissé ignorer la mort de M. de Murs, mon oncle.


Le marquis qualifie d’indécente la proposition de sa tante, mais enjoint toutefois à l’avocat de l’accepter s’il estime que la vieille dame ne peut pas aller à deux ans. (4 ventôse).

Je vous envoie sur le champ copie de la lettre que vient de m’écrire madame de Villeneuve. Vous y verrez l’indécente proposition qu’elle me fait. Je vous envoie de même la copie de ce que j’ai répondu à Quinquin.

Cependant voyez-la sur le champ, je dis plus, tâtez-lui le pouls et, si vous imaginez qu’elle ne puisse pas aller à deux ans, concluez sur le champ. Vous voyez par ma lettre à Quinquin que, quoique je refuse, je vous laisse pourtant le maître d’accepter si vous jugez que son état soit tel que le marché devienne bon pour moi……

On prétend que la susdite madame de Villeneuve a autant de part que moi à la succession Murs ; soit, mais vos torts de n’avoir pas fait acte de représentation dès qu’il a eu les yeux fermés n’en sont pas moins réels et, après tout ce que vous m’aviez promis sur cela, je ne conçois pas comment vous vous étiez endormi…… Cela me tourne la tête……


« Copie de la lettre du citoyen Sade, de Paris, adressée au citoyen Archias, d’Aix, à la date du 17 germinal », pour lui faire connaître qu’il ne lui vend plus sa bastide, mais qu’il garde une partie du prix déjà touché.

Je dois vous prévenir, citoyen, que l’extrême envie que le citoyen Gaufridy a de vous vendre une bastide m’appartenant dans le terroir de Saumane, va, si vous y cédez, vous entraîner dans une mauvaise affaire et cela par l’excellente raison qu’il n’est plus, depuis le vingt-quatre ventôse, au pouvoir du citoyen Gaufridy de vendre cette bastide, puisqu’elle l’a été par moi le vingt-trois ventôse au soir. Oui, citoyen, j’ai vendu, le vingt-trois ventôse au soir, soixante mille francs la bastide dont vous m’offriez quarante ; d’où vous voyez que les différentes augmentations que vous m’avez fait proposer depuis étaient parfaitement inutiles. Dès le vingt-trois ventôse au matin, j’écrivis à Gaufridy de suspendre toute vente, et voilà quel était mon motif : j’avais fait affaire avec un autre, et j’y avais gagné vingt mille francs. Que Gaufridy vous montre ma lettre datée du vingt-trois ventôse, et qu’il a sûrement reçue puisque j’avais pris la précaution de la faire charger, vous y verrez bien positivement les mots : « Suspendez toute vente attendu que, venant de trouver soixante mille francs de ma bastide, je ne puis la laisser ni pour quarante ni pour quarante-cinq », et depuis je n’ai jamais changé de langage. Le pouvai-je, puisque la bastide était vendue ? Par une autre lettre du vingt-sept ventôse, également chargée, j’ai renvoyé à Gaufridy neuf mille vingt-deux francs à compte d’une somme de vingt-deux mille deux cent soixante-seize francs que vous lui aviez dit de m’envoyer à compte du prix de cette bastide. Ce renvoi fait sur le champ vous prouvait que je ne pouvais conclure avec vous. À l’égard des treize mille deux cent cinquante-quatre francs restants, je les ai gardés pour éviter les frais et les dangers du renvoi et, sachant que Gaufridy avait au moins (si ce n’est plus) cette somme à me faire passer sur mes revenus dans le cours du reste de l’année 1795 (v. s.), je l’ai chargé de vous compter directement, afin que vous receviez, et sans frais, et sans risque.

Je suis désespéré, citoyen, de n’avoir pu conclure avec vous. S’il n’avait été question que d’un millier d’écus, la confiance et l’amitié que j’ai pour Gaufridy m’auraient certainement fait passer par dessus, mais quinze à vingt mille livres valaient la peine d’y prendre garde, et Gaufridy lui-même a trop d’attachement, et à ma personne, et à mes intérêts, pour avoir voulu me faire finir une autre ou une aussi mauvaise affaire. Si je puis vous être bon à quelque chose dans Paris, je vous prie, citoyen, de ne me point épargner et de me croire avec estime, et fraternité votre concitoyen. Sade.


Le marquis écrit, sur papier timbré, à Gaufridy pour lui exposer à quelles conditions son beau-frère Archias pourra encore devenir acquéreur de la bastide de Saumane.

Le désir que j’ai de donner à cette lettre-ci le plus de force et d’authenticité possible, mon cher citoyen, et l’intention où je suis qu’elle annule par son contenu tout ce qui a été précédemment écrit à ce sujet, et notamment ma dernière chargée, en date du dix-sept germinal, par laquelle je vous enjoignais de ne point vendre[7]…… fait que je vous écris la présente sur papier timbré. Elle va contenir mes dernières intentions après lesquelles vous trouverez bon que je ne vous parle plus de cette affaire. Je vous rappellerai à ma lettre timbrée et tout sera fini…… Certes je ne manque pas d’acquéreurs, et, quand je vous offre de finir avec les vôtres, je puis, sans me vanter, vous répondre que c’est bien une préférence que je vous donne ; il fallait assurément que cette bastide fût bien connue et sa vente bien publique, puisqu’il est vrai qu’il n’y a pas un Provençal à Paris qui, chaque jour, ne vienne me faire des offres, et je vous jure et proteste que, parmi toutes, j’en ai aujourd’hui une de soixante-cinq mille livres, mais je n’en profiterai point pour rompre avec vous et cette bastide est à vos acquéreurs, s’ils veulent accepter les conditions suivantes :

Conditions expresses de la vente et sans l’accord desquelles il n’y a rien de fait :

1° Il sera compté soixante et un mille francs de la bastide en question, exactement et positivement en réponse à celle-ci car je n’attendrai cette réponse que jusqu’au vingt floréal prochain, après laquelle époque la bastide sera vendue à un autre.

2° Cette somme, bien assurée à la poste, me sera envoyée par lettre de change à mon ordre et à vue sur de bons négociants de Paris et sans aucune retenue.

3° La somme de treize mille deux cent cinquante-quatre francs que j’ai gardée ne sera ni imputée ni retranchée sur celle de soixante et un mille francs que je demande ; elle me sera prêtée par les acquéreurs auxquels le citoyen Gaufridy sera tenu de la rendre partiellement et à mesure qu’il recevra de mes fermiers jusqu’à concurrence ; il sera fait de ce prêt un acte particulier en faveur des prêteurs dans lequel on comprendra, si l’on veut, les intérêts et dans lequel on statuera l’unique mode de remboursement partiel que j’indique ici.

4° La récolte pendante et tous les fruits à prétendre jusqu’au premier janvier m’appartiendront et l’acquéreur n’entrera en jouissance qu’à la dite époque du premier janvier 1796 (v. s.)

Telles sont les seules conditions auxquelles je veuille et puisse vendre ma bastide, et vous remarquerez bien qu’au vingt floréal elle est vendue si je n’ai pas les soixante et une mille livres complètes sur mon bureau.

Sade.

Ce 20 germinal de la 3e année républicaine.


Le marquis annonce le succès de sa petite opération et console l’avocat. (12 floréal).

Je m’empresse de vous apprendre, mon cher citoyen, que voilà, Dieu merci, toute discussion terminée relativement à la bastide. Vous n’avez jamais voulu comprendre, et j’espère cependant que vous comprenez à présent, que toute la discussion roulait sur le besoin que j’avais de garder les treize mille deux cent cinquante-quatre francs primitivement envoyés. Vous vouliez que je les gardasse à compte, et moi je ne voulais pas qu’ils entrassent dans ce compte. Eh bien ! Tout est arrangé ! Le citoyen Perrin qui est à Paris, lequel par parenthèse est très aimable, m’a fait l’amitié de me venir voir à la campagne où je suis, et il m’a dit que je pouvais compter qu’Archias son ami ne refuserait pas de me prêter cette somme……

Allons, mon cher citoyen, déridez-vous donc maintenant et ne m’accusez plus, comme vous le faites, de vous avoir ôté ma confiance. Croyez qu’elle vous est et qu’elle vous sera perpétuellement acquise, mais, je ne vous le cache pas, quand vous voulez faire la sourde oreille sur des objets qu’il m’est extrêmement essentiel de vous faire entendre, cela me désespère. Reprenez donc votre gaieté, reprenez votre confiance et votre amitié, et surtout continuez-moi vos soins……

Je ne vous pardonne pas la phrase suivante :

« Je n’aurais jamais dû m’attendre que vous aggraveriez mes chagrins ; s’ils vous sont devenus indifférents, du moins vous ne devriez pas être injuste. »

Jamais, mon cher et ancien ami, jamais, croyez-le, vos chagrins ne me seront indifférents et jamais je ne serai injuste à votre égard. Mais je tenais à mes soixante quatorze mille deux cent cinquante-quatre francs, savoir soixante et un mille francs pour m’acheter une maison et treize mille deux cent cinquante-quatre pour y vivre tranquille le reste de cette année……


M. de Sade apprend que ses fils n’ont jamais émigré, au moment même où un nouveau décret va rendre sa position dangereuse, et il veut que Gaufridy publie cette nouvelle.

……Vers le milieu de 1790, l’histoire de ma séparation avec madame de Sade jeta un froid infini entre elle et moi, entre moi et ses enfants. Ceux-ci le virent et s’éloignèrent. Embarrassés du parti qu’ils prendraient entre un père et une mère séparés, ils crurent que le plus simple était de quitter Paris et le service. Tous deux alors nous quittèrent et se séparèrent. Je frémis pour l’émigration, je fis part de mes craintes à madame de Sade, à sa famille, et l’on ne me répondit que par un silence qui redoublait encore mon effroi et qui n’était pourtant que l’effet de la méchanceté de cette famille qui savait parfaitement que ces enfants n’étaient point émigrés, mais qui voulait me le laisser croire, ou pour me tenir toujours dans un état de stupeur qui m’empêchât de me trop jeter dans la révolution, ou pour se réserver peut-être un prétexte à me remettre en prison. Telles furent les circonstances où je fus arrêté. Je crus alors que c’était pour cela. Le séquestre mis sur mes biens semblait légitimer mes craintes, et cependant il n’en était rien. Jamais la prétendue émigration de mes enfants ne me fut alléguée ; les plus graves, les plus calomnieuses imputations de mon comité révolutionnaire n’en parlaient pas ; le comité de sûreté générale en un mot me fit passer, sur mes demandes, des motifs bien différents de cela et où l’émigration n’était pour rien ; vint ma sortie, et le séquestre, vous le savez, fut levé par ordre du comité de sûreté générale, ce qui n’aurait sûrement pas été obtenu si mes enfants eussent été dans le cas de l’émigration. Je m’informe, je fais soigneusement compulser toutes les listes d’émigrés du département… pas un mot d’émigration pour messieurs de Sade-Mazan. Et de fait, je défie qu’on les trouve, ou l’un, ou l’autre, sur aucune liste.

Telle était la situation de mon esprit, lorsqu’un jour, il y a de cela un mois, mon fils aîné entra dans ma chambre. Je n’ai pas besoin de vous peindre de quel mélange de crainte, de surprise et de joie fut composé le mouvement que je ressentis.

« Mon père, me dit ce jeune homme en m’embrassant, ni mon frère ni moi n’avons jamais émigré. Lui est à Malte depuis cinq ans, il sert son ordre et l’émigration ne porte point sur les chevaliers de cet ordre[8]. Quant à moi, mon père, guidé par les mêmes motifs que mon frère, ne sachant, l’un ou l’autre, quel parti embrasser entre ma mère et vous, j’ai quitté le service. J’aime les arts, j’y ai fait de tels progrès que la gravure et la botanique me font aujourd’hui gagner ma vie. J’ai parcouru la France, les montagnes, les sites pittoresques ; enfin j’ai travaillé. Je reviens, et reviens muni de tous les papiers et certificats qui peuvent vous convaincre de la vérité de ma parole. Je loge section des Tuileries, je travaille tous les jours au muséum, je fais le service dans ma section, je mange le pain de ma section. Que l’on ose m’accuser d’émigration et l’on verra comme j’y répondrai. Au premier jour, j’écrirai moi-même au citoyen Gaufridy pour le convaincre et lui dire que, si jamais l’on osait m’accuser de ce crime, je suis en fonds pour dissiper tous les nuages. »

Dans ces circonstances, mon cher citoyen, nous sommes tous convenus, et c’est l’avis de nos conseils de Paris, de vous dire de rester en repos sur cet objet et de vous laisser attaquer. Si l’on ose, nous ferons alors pleuvoir les défenses ; en attendant, on vous invite à dire sans affectation, lorsqu’on parlera de ce décret :

« Il est bien heureux pour M. de Sade que ses enfants ne soient pas dans ce cas. — Mais comment ? on les avait dit émigrés ! — Le fait est faux ; je vous défie de les trouver sur aucune liste. Le cadet est à Malte, et un chevalier de cet ordre n’émigre point en étant à son poste ; quant à l’aîné, il est avec son père, il a voyagé dans l’intérieur de la France, il a acquis des connaissances en gravure, en botanique, qui lui servent à gagner sa vie. Il est membre de la section des Tuileries, et en donnera les preuves quand on voudra. »

Ensuite vous verrez venir, en avertissant tout bas ceux qui voudraient faire du train qu’ils s’observent, parce qu’on ne dira mot, mais que, s’ils font si fort les méchants, on a des moyens sûrs de les faire taire et peut-être repentir de leur calomnieuse imputation, parce que la loi qui punit les calomniateurs va paraître et qu’on en profitera.

Voilà votre thème fait, mon cher citoyen ; réfléchissez bien à tout cela, et faites-nous part de vos réflexions. Nos conseils les attendent pour vous affermir dans le plan que nous vous traçons ici et pour agir de concert avec vous.

À l’égard de ma fille, vous savez qu’elle n’a jamais quitté sa mère……


Le marquis ne peut admettre d’aller en sabots quand ses fermiers vont en voiture, « Ce 13 prairial, premier juin v.s., l’an III de la république française, de J.-C. 1795. »

J’espère que c’est dater, cela, et que je ne mérite plus le reproche que vous me faites de ne jamais dater !……

Il est absurde, révoltant, odieux à mes fermiers de vouloir me payer en assignats la même somme qui m’était autrefois donnée en or. Ainsi, sans exagération, ces herbages, affermés, en écus, trois mille deux cents[9], doivent en donner neuf à dix en assignats ; voilà ce que M. Lions ne veut pas entendre, et voilà pourtant ce que je vous supplie de lui graver le plus avant possible dans l’esprit. Songez en un mot que je mangerai cette année trente mille francs d’assignats bien comptés, et que, pour ces trente mille francs, réduit à une servante et un laquais, je meurs ce qui s’appelle de faim, je ne mange de la soupe qu’une fois par décade, le reste du temps des haricots. Je ne me permets aucun plaisir, j’ai le même habit depuis cinq ans et je ne peux pas donner un verre d’eau à un ami. L’hiver, je suis en sabots, l’été en chaussures de lisière, et je mange trente mille francs. Ce que je vous dis sont des faits ; il est vrai que je me console du dénuement dans lequel je suis par la douce idée que mes fermiers sont logés, dit-on, comme des princes et achètent tous les jours des bastides à mes dépens……

Voilà encore une guerre entre Marseille et Toulon. Mandez-moi si votre fils a marché et s’il s’en sera bien tiré[10]. La suite de votre lettre me rassure ; j’y vois que vous me dites l’avoir avec vous, je vous en félicite de tout mon cœur……


Le marquis, bien qu’ils soient sans conteste en règle avec la loi, se sert du nom de « Vogel » pour désigner ses fils.

Je réponds, mon cher citoyen, le vingt-deux prairial, à votre lettre du six présent mois, au retour d’un petit voyage que je viens de faire à Paris, car je crois vous avoir mandé que je suis pour tout l’été à la campagne, hors du bruit, du trouble et du théâtre révolutionnaire dont la moitié des gens qui y montent ne descendent que pour aller grimper sur celui de M. Guillotin, où je n’ai pas encore envie de me faire voir……

Je suis bien aise que vous vous soyez bien rempli de la chose à dire concernant les Vogel (vous retiendrez que les Vogel sont les deux personnes en question qui me sont chères, et, quand vous en parlerez, vous ne vous servirez que de ce nom)……

Vogel l’aîné n’ayant jamais habité la Provence ne croit pas avoir besoin d’un certificat de ce département. Il n’a eu besoin que d’un certificat de non émigration pris au département où il est né et où il habitait, et ce certificat, il l’a eu ; et comment ne l’aurait-il pas eu puisqu’il n’est très certainement sur aucune liste d’émigrés ?……


Le marquis souffre de la vie chère, mais s’entend assez bien à faire travailler son argent, en attendant d’aller se retirer à Saumane. (18 thermidor).

……Tout ce que vous me mandez sur votre santé m’afflige bien sincèrement, mais ne m’étonne point. C’est une dette qu’il nous faut tous payer aux troubles, aux chagrins dans lesquels on nous a si longtemps fait vivre. Dieu veuille que tout cela ne recommence pas, ainsi que l’on nous en menace, et qu’un gouvernement militaire dont on nous effraie ne remplace sous un plus beau nom toutes les horreurs du règne révolutionnaire. Voilà la constitution, voilà la paix et cependant on nous fait craindre ici que nous ne soyons pas encore aux portes du bonheur. Dieu sait quand nous en jouirons[11]…… Toutes les denrées de six francs sont aujourd’hui de soixante, et il nous arrive ici tous les jours que, quand nous donnons quinze francs à l’homme qui vient de nous faire une commission jadis bien payée quinze sols, le malotru vous les jette au nez. Beaucoup de denrées ont encore infiniment dépassé cette proportion ; les confitures, l’huile et les bougies que je vous demande, par exemple, sont, en raison des accaparements qui en ont été faits, dans une proportion de trente à un. Il n’y a guère que le vin qui n’ait fait que tripler ; les choses de luxe sont sans exemple : un chien, six cents francs ; un cheval, trente, quarante et même cinquante mille francs ; la course d’un fiacre, de vingt-cinq sols a passé à cent francs ; un habit de drap, mille écus. La vie la plus sobre en un mot, celle que je mène, pot-au-feu de section, pain de section, légumes cinq jours la semaine, pas un spectacle, pas une fantaisie, mon amie, une cuisinière et moi, eh bien ! soixante francs par jour y blanchissent !……

Assurément, je vous loue fort d’avoir refusé le remboursement des capitaux[12] ; tel qui les reçoit dans ce moment-ci, se ruine évidemment, mais pouvons nous refuser ? C’est ce dont je doute, quand ce n’est point viager. Je crois qu’on peut vous forcer à prendre ; sachez cela au juste ; refusez tant que vous pourrez et, quand vous ne pourrez absolument pas, faites-moi passer ces fonds-là tout de suite, parce qu’en attendant que les choses s’arrangent il y a ici d’excellentes façons de faire actuellement travailler son argent et j’en profiterai jusqu’à ce que je puisse acheter quelque fonds…… Puisque nous voilà à Mazan, parlons du château. Dès que madame de Villeneuve ne sent pas l’excellent marché que je lui proposais de lui donner cette maison pour vingt-cinq mille francs sa vie durant, et cela parce que Quinquin l’obsède et l’anime contre moi, puisque, dis-je, elle ne sent pas cela, offrez-lui pour vingt mille francs et, si elle refuse, mettez des affiches et vendez cette maison au prix où elles sont aujourd’hui. Je puis tirer un argent infini de cette masse de pierres que je n’habiterai sûrement jamais. Non que je renonce à la Provence, j’y finirai vraisemblablement mes jours, mais c’est Saumane que je veux habiter ; je suis fou de Saumane, j’irai certainement, si je le puis, y finir mes jours et je vous en recommande d’après cela la maison on ne saurait davantage. J’ai encore pour quatre ans d’ouvrage à Paris, au bout desquels, si Dieu me prête vie, il est bien sûr que j’irai mourir à Saumane. Ménagez-moi l’esprit des habitants dans cette vue et dites-moi ce qu’on en pense là. Souvenez-vous bien qu’en vendant Mazan à madame de Villeneuve ou à tout autre, je ne vends que la seule maison, sa cour et son jardin parterre. Il faut bien se garder de vendre autre chose et conserver surtout avec grand soin le jardin fruitier qui, dit-on, est un vrai Pérou……


Le marquis n’est peut-être pas un financier bien exact, mais il sait que l’argent paie les soins qu’on lui donne quand il est malade. (9 fructidor).

Vous n’imaginez pas le tort que vous me faites en ne m’envoyant pas ces trois sommes : le surplus de la vente des débris, les indemnités d’Audibert et la vente du château. Je gagnerais ici des sommes immenses avec cet argent ; rien que les soixante mille livres de la bastide, en attendant que je paye la maison achetée, me rapportent trois mille six cents francs par mois. Vivrais-je sans cela avec dix-sept ou dix-huit mille francs que vous m’avez envoyés pour mon année 1795 ? Il y a des placements uniques à faire dans ce moment-ci, quand on s’y entend, et vous me ruinez en ne m’envoyant pas les trois sommes que je vous demande. Pressez cela, je vous en conjure.

La subsistance de 1796. Je vous l’ai dit dans ma dernière, il me faut absolument soixante-dix mille francs assignats pour cette année-là ; je n’en puis pas rabattre un sol ; ou cela ou douze mille francs en or, et certes j’aimerais bien mieux ce dernier arrangement. Mettez-vous bien dans l’esprit à présent qu’un billet de cent francs ne vaut que vingt sols. Il n’y a plus à présent à Paris d’autre calcul que celui-là, et toutes les denrées se vendent à raison de ce malheureux calcul. Il faut, je viens d’en faire faire le calcul, très exactement cent cinq mille livres en assignats pour payer les revenus d’un homme qui jouit de dix mille livres de rentes. Vous voyez donc que d’après cela je ne vous demande pas trop[13]……

Je vous prie de m’indiquer les moyens de vous envoyer franc de port deux exemplaires d’un ouvrage en huit volumes que je viens de faire imprimer[14], un pour vous, l’autre pour votre meilleur ami. Cet ouvrage, duquel on attend, prétend-on, beaucoup, vous intéressera peut-être. Je n’attends que votre réponse pour vous le faire passer et vous embrasse.




  1. Les Madelonnettes, les Carmes, Saint-Lazare et Picpus.
  2. Le nombre des victimes de la Terreur, à Paris, à été de deux mille six cent vingt-sept ; mais les exécutions en série ont eu lieu surtout après le 25 prairial an II, c’est-à-dire après le transfert de la guillotine à la « Barrière du Trône renversé », sur la plainte des voisins de la place de la Révolution incommodés par l’odeur du sang. Pour parer à un nouvel inconvénient de ce genre, un trou cubique fut creusé sous la machine. Mille trois cent six suppliciés de la place du Trône sont enterrés dans le cimetière privé de l’Oratoire, 35, rue de Picpus.
  3. Philippe Charles Aimé Goupilleau, dit « de Montaigu », et J.-Fr. Goupilleau de Fontenay. C’est du premier, qui a été, à deux reprises, chargé de mission en Vaucluse, qu’il s’agit.
  4. Je m’en voudrais de ne pas rapprocher de ce qui précède le passage suivant d’un billet sans date du marquis :
       « Mon opinion sur les citoyennes d’Autric ».
     ……Si l’une de ces demoiselles avait « huit mille livres de rente » et qu’elle voulût de moi, je l’épouserais sur le champ. Mais il faut huit mille livres de rente pour épouser une femme, parce que, divorçant, je dois en payer quatre à madame de Sade et qu’il m’en faut bien quatre pour loger, nourrir et entretenir une nouvelle femme. Si vous répondez à cette plaisanterie, parlez de moi comme d’un autre et dites : « L’homme qui propose d’épouser une d’Autric, etc., etc. ».
  5. Ceci dément l’assertion, souvent imprimée, que le marquis aurait dû sa mise en liberté à Rovère.
  6. La réaction thermidorienne, la dépréciation des assignats, le manque de denrées devaient conduire aux journées des douze germinal et premier prairial an III.
  7. Déchirure.
  8. Il en a, du moins, été ainsi jusqu’au vingt et un vendémiaire, an VI.
  9. Livres, et non écus.
  10. « Les patriotes » toulonnais, insurgés depuis le vingt-cinq floréal, tentèrent d’abord de marcher sur Marseille, puis furent battus par l’armée thermidorienne sur la route qui relie les deux villes. On sait qu’au même moment les bandes royalistes des « Compagnons du Soleil » égorgeaient à Nîmes, à Avignon, à Marseille, les prisonniers montagnards dont elles s’étaient emparées. Le gouvernement était entre deux et la vertu nulle part.
  11. La constitution de l’an III est toujours en discussion au moment où le marquis écrit. Le décret des Deux-Tiers va provoquer l’émeute du treize vendémiaire.
  12. Le capital des rentes qu’on lui doit.
  13. Il est à peine besoin de signaler la discordance qui existe entre les chiffres donnés par le marquis.
  14. « Aline et Valcour » ou « Le Roman philosophique ».