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Correspondance inédite du marquis de Sade/An 4

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Texte établi par Paul BourdinLibrairie de France (p. 378-396).
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AN IV


L’année ouvre sans le fermer un long débat entre le marquis, ses régisseurs et ses fermiers pour la conversion des assignats, qui tombent à rien, en mensualités de huit cents livres (au moins) en vieux écus.

Lions est le plus maltraité dans cette bataille bien que, d’après M. de Sade lui-même, ce ne soit plus guère que d’Arles qu’on reçoive encore de l’argent avec quelque régularité. Tout lui est imputé à crime : les difficultés qu’il éprouve à faire payer en nature les arrérages du fermier Lombard, l’obligation où il est de vendre le blé au prix taxé par la municipalité d’Arles (c’est-à-dire à mille soixante-dix-sept francs huit sols huit deniers le septier, alors que le marquis prétend qu’il faut multiplier par cent vingt le prix du même septier en 1790), le soin qu’il met à observer des instructions devenues ruineuses et, quand les prévisions de la loi elle-même sont dépassées par les événements, à les exécuter trop vite en prétendant tirer sa justification des termes dans lesquelles elles ont été données ! Aussi M. de Sade lui écrit-il des lettres extravagantes et les expressions les plus douces dont il se sert pour parler de lui sont celles de Lions-Mandrin, Lions-Cartouche et Brissot-Lions. Il veut que le jeune Charles Gaufridy prenne la régie des terres d’Arles. L’avocat essaie en vain d’échapper à cette nouvelle commission dont il prévoit les conséquences, et Lions accepte un instant de continuer ses services à condition de ne correspondre qu’avec lui. Mais son temps est fini.

Roux, le nouveau régisseur de Mazan, écrit ses lettres personnelles sur le papier timbré de son administration. La vue des vignettes officielles donne mal au cœur au marquis et l’on ressent, après cent vingt années, une irritation proche de la sienne devant ce témoignage absurde, mais irréprochable, de basse mentalité jacobine et de lésinerie. C’est le signe de l’esprit nouveau, celui de l’avènement au pouvoir du petit peuple des commis, de l’orthodoxie bureaucratique et de la gratte.

Madame de Villeneuve, que Quinquin a brouillée avec son neveu, n’a ni loué ni acheté Mazan, et il est maintenant question de vendre le château en se réservant le verger et les terres, ou de le démolir pour en détailler les moellons, la menuiserie et les ferrures. Le marquis veut tirer de là un million pour payer ses dettes ou acheter une maison à la campagne. Celle de la rue Miromesnil ne sera pas pour lui. Un notaire fripon lui a subtilisé la promesse de son vendeur et l’on plaide.

Les Ripert vont rentrer ; madame Ripert et ses filles sont sorties de prison ; mais le citoyen Sade se refuse à toute entente avec ces gens qui l’ont outrageusement volé. L’imbroglio de Mazan est le résultat des cabales qu’ils ont ourdies avec Quinquin et madame de Villeneuve. Celle-ci, invitée à rendre l’argenterie de l’abbé, déclare à son neveu qu’il n’y faut plus penser.

Gaufridy reste seul pour faire face à l’avalanche de lettres arrivant de Paris. Il en est si excédé que le marquis l’accuse, avec beaucoup de vraisemblance, de ne plus les lire. L’avocat associe alors son fils Charles à sa gestion et lui laisse le soin de répondre à M. de Sade. Mais c’est bien mal connaître le marquis que de prétendre détourner ainsi sa rage épistolaire : il écrit deux fois plus et en plus mauvais termes.

Depuis la baisse des assignats, M. de Sade ne souffre pas qu’on lui envoie ses mensualités en une autre monnaie que celle d’argent. Mais, à la moindre reprise du papier, et la spéculation en amène de fréquentes, il pousse des cris perçants parce qu’il n’a pas reçu ses écus au moment même où ils étaient le plus haut.

Gaufridy, à l’entendre, ménage les fermiers, qui se sont couverts d’opprobre en devenant riches, et, tout particulièrement, Audibert, de qui il a tiré, pour sa jouissance abusive des dernières années, la somme ridicule de vingt-cinq mille livres, qui fait à peine six louis. Le marquis en veut vingt-cinq et ne rabattra pas un sou.

L’avocat a commis beaucoup d’autres fautes ! Il a, malgré les ordres, acheté une partie des provisions qu’il a envoyées au marquis (le pot d’anchois n’y était pas) avec de l’argent pris sur les revenus et non sur la vente des débris de la Coste. Les revenus sont sacrés. M. de Sade aura des confitures, mais il n’aura pas de souliers. Or il désire avoir les deux car il ne connaît rien de si bon au monde que les confitures.

Gaufridy n’a pas été mieux inspiré en confiant au citoyen Maynet, bibliothécaire à Avignon, la clef du cabinet d’histoire naturelle et du médaillier de Saumane. Ce Maynet servait de fourrier au député Goupilleau, lequel a fait main basse sur ce qui lui a plu. Il est vrai qu’à ce titre ledit Maynet était porteur d’une autorisation du marquis, mais l’avocat a manqué de finesse ; il n’avait qu’à lui dire : « Il n’y a rien là qui soit digne de vous. »

Ainsi les Gaufridy ne réussissent à rien et leur honnêteté, qui n’est pas en question, est bien plus dommageable que la friponnerie de certains autres. Charles écrit des lettres dont on peut louer quelques termes, mais qui sont surtout des modèles de verbiage. Le marquis n’aime pas les lettres sèches, c’est-à-dire celles qui ne lui apportent point d’argent. Il juge que tout est en ordre dans ses terres quand il en reçoit. S’il se fâche souvent, c’est de ne pas en avoir et il est alors inutile de l’imiter ou de chercher à le convaincre : la seule réponse à lui faire est de lui envoyer une lettre de change ; cela dissipera tous ses soupçons et légitimera tous les actes.

L’avocat ne veut pas comprendre que le citoyen Sade est vieux et qu’il n’a point à se préoccuper de ce que ses biens deviendront après sa mort. Sa femme ne l’a pas fait plus que lui-même pendant les treize années de la détention, car, au lieu de payer les dettes, elle agissait « en mère de couvent et non en mère de famille. » Pourquoi le ferait-il aujourd’hui ? Sa fille ne quitte pas madame de Sade et n’aura nul besoin de son héritage. Le cadet est à Malte et n’entretient plus aucune relation avec son père. Quant à l’aîné, c’est un artiste qui aime à courir le pays et qui mangera indubitablement ce qu’on pourra lui laisser. Autant le faire avant lui !

Il est pareillement oiseux et tout à fait ridicule de songer à payer les créanciers, même avec du papier déprécié, si cela doit diminuer en quoi que ce soit les revenus du marquis et « mettre son estomac au croc ». Il est vrai que la création des mandats, nouvelle monnaie légale gagée sur les biens nationaux, permettrait de le faire à bon compte (car leur déconfiture est certaine) en achetant beaucoup de ces mandats avec fort peu d’argent. Mais, outre que les créanciers refusent, nonobstant la loi, de les prendre en paiement, il y aurait de grands inconvénients à habituer certains d’entre eux à recevoir quelque chose ou à les piquer par une mauvaise plaisanterie. C’est ainsi que madame de Sade, qui n’a jamais touché un sol de sa pension, si on se met soudain à la payer en mandats, la réclamera en écus quand ils seront tombés à rien. Il faut, dans tous les cas, qu’il soit bien entendu que la nouvelle monnaie (sans vouloir en dire du mal), si elle peut, à l’occasion, servir à payer ce qu’on doit, ne sera jamais acceptée en représentation de ce qui vous est dû.

Et, puisqu’il est constant que l’on doit une rente à madame de Sade, l’avocat ne manquera pas d’en jouer, tout comme si elle était exactement payée. L’emprunt forcé, pour lequel le marquis a déjà acquitté à Paris une contribution de six cents écus, va lui en fournir l’occasion, puisque cet emprunt tient compte des charges et que celle-là résulte d’un titre contre lequel on ne peut pas s’inscrire en faux. M. de Sade espère que son régisseur est bien pénétré de la nécessité de le faire « très médiocrement imposer » car il y a des gens qui se sont trouvés ruinés « pour s’être mal conduits ». Du reste il a été pillé et, pour tout arranger, la nation n’a qu’à retenir, au titre de l’emprunt, la moitié de l’indemnité qu’elle devra lui payer, lorsque le ministre, qui a perdu les pièces, les aura retrouvées !

Mais Gaufridy joue de malheur ! Il a pris au sérieux les plaintes de Langlois, qui crève de faim à Saumane avec sa rente de trois cents livres payée en papiers, et les ordres qu’il a reçus du marquis de faire quelque chose pour cet infortuné. Il lui donne une première fois trente livres, qui font sept mille francs en assignats, et une seconde fois un louis. Mais à ce coup, M. de Sade crie qu’il a perdu la tête. Un louis ! L’avocat oublie-t-il que les soixante mille livres touchées pour la vente de la Grand’Bastide en représentent à peine vingt ? Et faut-il payer en argent, quand lui, citoyen Sade, ne parvient pas à en obtenir de ses fermiers, un « mauvais sujet » qui ne mérite pas « qu’on s’apitoie sur son sort », un homme « qui l’a assez volé » et qui « pourrirait dans les cachots de Bicêtre si la pitié de son ancien maître ne l’en avait tiré », « un teneur perpétuel de mauvais propos », « un gueux qu’il faudrait enfermer dans un hôpital », un jacobin, un terroriste ! Pour comble de disgrâce, Langlois continue à se plaindre des procédés ignobles de l’avocat et la municipalité de Mazan « indignée de l’infamie qu’on lui fait » écrit à M. de Sade pour la lui signaler.

Si le marquis a beaucoup perdu sur la vente de la Grand’Bastide, il se flatte du moins d’avoir « travaillé » cet argent d’une façon un peu périlleuse, mais fort lucrative. Trois louis suffisent, il est vrai, à rembourser les treize mille deux cent cinquante livres qui ont été si cavalièrement empruntées à Archias, mais les intérêts de cette somme, représentés par la récolte que le citoyen Sade a fâcheusement abandonnée, lui ont donné plus que le capital.

Le travail qu’il exige des autres a fatigué le marquis. Il est tombé malade et il n’a pas le sou pour se faire soigner. Son état exige qu’on fasse tout ce qu’il dit et qu’on s’abstienne de lui écrire un seul mot qui puisse l’affecter désagréablement. Or Charles n’a cure de sa santé et chacune de ses lettres lui cause un transport mortel.

Il mérite pourtant plus d’honnêteté ! C’est grâce à la peine qu’il s’est donnée et surtout aux nombreuses démarches de Quesnet, qui est bien plus subtile que lui, que François Gaufridy, sur le point d’être pris par la réquisition, a pu obtenir un congé.

Mais, puisque Gaufridy oublie les services qu’il doit comme ceux qu’on lui rend, M. de Sade s’est vu contraint de lui envoyer une injonction sur papier timbré pour lui rappeler ses obligations et le mettre en demeure de les remplir. Ce papier timbré-là n’a rien de commun avec celui du citoyen Roux, et il faut que l’avocat ait l’intellect tourné vers le bizarre pour avoir vu quelque chose de mal propre dans ce procédé. Injonction n’est qu’un terme de notaire et c’est assurément prière à un ami qu’il faut lire. Voire, au lieu de faire signifier cette pièce par le juge de paix ou par un huissier, comme il en avait eu d’abord l’intention, le marquis s’est borné à la faire remettre à son régisseur par leur ami commun Paulet, contre une simple promesse d’obtempérer ! L’injonction est sage et honnête. Elle contient simplement un canevas de tout ce qu’il importe de faire jusqu’au premier mai prochain, car, à cette date, tout changera ! Oui, à cette date, avocat, il se produira quelque chose qu’on ne peut pas vous dire encore, mais dont vous aurez lieu d’être content !

En attendant, si Gaufridy n’a pas réussi à vendre Mazan, le marquis, lui, a vendu la Coste au député Rovère. Mais on doit éviter par tous les moyens que les créanciers viennent mettre la main sur le prix, éventualité dont M. de Sade s’avise après coup et qui le fait suer d’angoisse. Parmi ses créanciers se trouve la marquise dont la dot est garantie par hypothèque sur le bien vendu, mais, puisque l’argent doit être employé à acheter une autre maison de campagne dans la banlieue de Paris et qu’il sera directement touché par le vendeur, madame de Sade ne perdra point sa garantie et il n’est pas du tout nécessaire de l’avertir de l’opération. Si elle en est instruite l’avocat n’aura qu’à la complimenter d’un changement qui mettra son nouveau gage bien plus à sa portée.

Gaufridy n’a pas été oublié, car le contrat prévoit en sa faveur une gratification de mille livres qu’il touchera avec le dernier paiement. M. de Sade lui envoie, pour tromper son attente, un ouvrage de sa façon, en huit volumes, qui a paru pendant le cours de l’année précédente. L’avocat ne manquera pas d’en être satisfait.




Le marquis parle de la journée du treize vendémiaire. (15 vendémiaire).

……Un acharnement déplacé vient d’armer les sections de Paris contre la Convention. Préparé à cet événement, Paris était hérissé de troupes et d’artillerie. Le cinq octobre, à quatre [heures] du soir, la canonnade commença ; elle durait encore après minuit. Il y a beaucoup de dégâts dans les rues voisines de la Convention et dans lesquelles l’action s’est passée. On assure que le nombre des morts et des blessés est considérable ; il doit l’être. L’avantage est du côté de la Convention ; les sections sont désarmées et les troupes de ligne font le service de Paris. J’y ai peut-être fait une perte affreuse ; qui vous savez y était et je n’ai point de nouvelles de ce jeune homme[1]. Adieu, mon bon et cher ami.


Le marquis reproche à l’avocat de s’être moqué de lui en lui envoyant trente-six francs.

Je, soussigné, reconnais avoir reçu du citoyen Gaufridy la somme de trente-six francs numéraire, à compte sur celle de trois cent mille livres assignats qu’il me faut pour mon année.

Sade.
Paris, ce 6 brumaire.

Nous ne vivons plus, mon cher citoyen, dans un siècle où les mauvaises plaisanteries soient permises. Tout devient chaque jour trop sérieux pour se permettre des farces et je vous demande avec la plus vive instance de vouloir bien ne pas m’en faire. Vous sentez bien que je ne puis prendre autrement l’envoi ridicule que vous venez de me faire ; je vous jure qu’avec tout autre qu’avec vous j’eusse[2] renvoyé sur le champ les trente-six francs. En allant à la poste, je me doutais du fait, je me disais : « Voici encore un tour de notre ami ; je gage qu’il me fait venir à la poste pour toucher vingt-cinq ou trente mille francs. Que diable veut-il que je fasse d’un mois de ma dépense ? » Oui, voilà quelle était ma réflexion, mais il faut avouer que vous avez surpassé mon espoir. Peu s’en est fallu, je l’avoue, que je ne déchirasse en mille morceaux vos chiffons et que je vous les renvoyasse en pièces, mais vos droits et vos titres à mon amitié m’ont empêché de le faire……

Je souhaite le bonjour à M. Gaufridy et ne puis m’empêcher de lui dire que ce qu’il vient de faire à mon père est une mauvaise plaisanterie qui n’est guère de saison[3]


Le marquis, annotant une lettre de la citoyenne Ripert, compose sans le vouloir une bonne scène comique.

Vous verrez comme j’ai répondu à cette lettre. Il y a cependant quelques articles auprès desquels j’ai mis des notes, et sur lesquels je vous prie de porter des réflexions s’ils sont vrais ; il faut prendre garde à cela.

Citoyen,

J’attendais tous les jours l’arrivée de mon mari pour vous écrire. Au moment où le citoyen Gaufridy arrive à Mazan pour affermer votre bien, je voulais le porter à différer jusqu’à l’arrivée de mon mari. Vous savez qu’il est le seul qui connaisse parfaitement vos biens et en état de vous les bonifier et de vous faire une offre raisonnable à votre ferme. Cependant, n’ayant rien obtenu du citoyen Gaufridy, je m’adresse à vous pour cela. Votre intérêt le demande, l’exige même. Car je dois vous dire que ceux qui se présenteront pour votre ferme sont les dilapidateurs de votre bien [Cela est-il vrai ?], qui, sous le prétexte de fermiers, espèrent achever de le ruiner, après l’avoir dévasté sous le nom de patriotes. [Si cela était, il faudrait bien prendre garde à cela]. Je ne vous laisserai pas ignorer que vos correspondants de Mazan, gens pauvres et bons terroristes, sont nos ennemis communs puisque, ayant persécuté mon mari comme chargé de vos affaires et lui ayant causé sa fuite, [ils] ont été avec ses dignes amis faire fracturer dans votre maison [Il ne faut pas, ce me semble, prendre ces gens-là pour fermiers] et vous ravir ce qui vous valait le plus. Il est de votre plus grand intérêt de ne pas faire passer votre bien à des gens qui, dans la révolution, auraient voulu vous anéantir et vous perdre, mais, au contraire, de le donner à une personne que vous connaissez, qui, depuis longtemps, administre vos biens, sur laquelle vous avez de tous les temps compté comme sur vous-même [Que j’ai, au contraire, regardé de tous temps comme un coquin] et qui a toujours regardé vos intérêts comme les siens propres. J’espère de votre amitié que vous ferez surseoir à cette affaire ou que, dans tous les cas, vous nous donnerez la préférence. Je ne vous laisserai pas ignorer, non plus, combien votre présence au pays serait nécessaire et de notre intérêt. Vos affaires ne vous le permettant pas, le citoyen votre fils gagnerait beaucoup auprès de sa tante à y venir. [J’ai prié ici la dame Ripert de se mêler de ses affaires]. Vous ne sauriez croire, citoyen, combien votre arrivée nous causerait de joie et serait de votre intérêt. Je finis, citoyen, pour faire des vœux au ciel pour la conservation de vos jours ainsi que de votre chère famille et me fais un honneur d’être, citoyen, votre très humble et très obéissante servante.

Marie-Anne Dublet, épouse Ripert.

Mazan, 29 novembre.

Répondu sommairement à cette lettre :

Que le citoyen Gaufridy avait eu raison de faire tout ce qu’il avait fait ; que ma confiance en ses opérations était entière ;

Qu’il fallait qu’elle eût bien de l’impudeur pour oser mettre son mari sur les rangs après les torts si graves qu’il avait envers moi ; que j’aimerais mieux jeter mon terrain dans le Rhône que d’en confier plus longtemps la régie à un tel dilapidateur et que je la suppliais de ne plus m’écrire, etc.


Lions puîné consent à ne pas abandonner les affaires de M. de Sade malgré les procédés malhonnêtes de celui-ci. (Arles, 24 brumaire, an IV).

……J’ai aussi reçu par le courrier d’hier une lettre du citoyen Sade en réponse aux différentes lettres que je lui ai écrites pour le remercier et ne vouloir plus me mêler de ses affaires. Voici en peu de mots ce qu’il me marque : « Non, citoyen, non, vous êtes trop honnête pour quitter mes affaires avant l’époque où tout galant homme peut se permettre de les abandonner, c’est-à-dire : 1° avant la vente du total de mon blé ; 2° avant l’exécution du paiement en numéraire de la fin de novembre de la paie des herbes dues par Lombard ; 3° enfin vous ne quitterez point mes affaires avant que d’avoir fait exécuter le décret du paiement en nature à Lombard. Je vous demande très instamment de presser cette opération et d’employer tous les moyens possibles pour que cet homme s’exécute. Il est plus que jamais dans le décret, etc., etc., etc. »

Malgré la résolution que j’avais prise de ne vouloir plus absolument me mêler de ses affaires, je me propose de lui répondre de me prêter aux trois objets ci-dessus, sous la condition expresse que ses procédés seront à l’avenir plus honnêtes. À la moindre dureté que je reçois de sa part, je le campe-là. Je ne suis pas surpris de la gentille réponse qu’il vous a faite. Si je vous faisais part de certaines qu’il m’a écrites, vous en seriez plus qu’indigné……


Madame de Villeneuve rabat les prétentions du marquis sur la vaisselle de l’abbé par une argumentation péremptoire. (Avignon, 23 ventôse an IV).

……En recevant votre lettre du huit courant, j’ai parfaitement cru, mon cher neveu, qu’ayant réfléchi sur le contenu de votre précédente, vous veniez le démentir et rendre un peu plus de justice aux intentions que je vous avais manifestées dans la mienne, dans lesquelles je n’avais consulté que vos intérêts, et que toutes vos observations chimériques ne m’empêchent point de voir encore, mais point du tout. Vous venez m’étonner d’une autre manière, par une légende de réclamations auxquelles je ne devais pas m’attendre. J’aurais bien désiré que, dans vos prétentions, vous eussiez pris toute autre tournure et mis un peu plus de modération, que vous m’eussiez simplement exposé les embarras que vous avait laissés le commandeur, et vous reposer un peu plus sur mon cœur et les bonnes dispositions que j’avais pour vous et les vôtres que je ne voulais point oublier.

En invoquant aussi fortement que vous le faites le devoir et la justice, vous me forcez à vous dire, avec la franchise et la rondeur que vous devez connaître en moi, que, mon frère l’abbé étant mort sans tester, le commandeur se trouvant engagé par des vœux qui le frappaient de mort civile, je devenais la seule héritière légitime, que j’étais absolument la maîtresse de tout garder sans qu’on pût me le contester ni m’obliger à rendre compte, que le commandeur n’a joui que parce que je l’ai bien voulu, qu’il m’a priée lui-même de lui céder cet héritage, où il y avait beaucoup de dettes pour lesquelles je pourrais être inquiétée, et qu’il pouvait mieux s’en charger et y faire face, à quoi je consentis bien volontiers, voyant que cet abandon lui faisait plaisir. Je ne demandai absolument rien. Ce fut lui qui m’offrit la vaisselle du défunt, qui me força même à la prendre, comme la moindre marque d’amitié et de reconnaissance sans qu’il fût question du moindre chargement ni déclaration quelconque. Je ne l’aurais pas reçue, pouvant m’en passer alors. Comment donc y prétendez-vous aujourd’hui seul des droits que vous êtes prêt à contester sans merci ? Il est vrai que le commandeur n’a pas fait honneur aux dettes, mais est-ce ma faute ? Lui ai-je offert cet héritage ? L’eût-il accepté sous ma garantie ? Par quels actes en ferez-vous conster ? Il y avait beaucoup de dettes, cela est vrai, mais dans quel temps pouvait-on plus facilement se libérer ? Cela n’aurait pas empêché que je n’y eusse égard, autant que je l’aurais pu. J’avais cru trouver un moyen de vous manifester mes bonnes dispositions pour vous dans ce que je vous proposais. Vous y avez trouvé des dangers et toutes sortes d’inconvénients. J’en suis désolée. Cela n’empêcherait pas, si je le puis, que je ne pense encore à vous, mais, pour cette vaisselle, n’y pensons plus. Je me suis vue forcée de m’en servir dans les cruelles circonstances, l’état de privation totale où je me suis trouvée pendant plus de trois ans ; je ne suis guère même encore à mon aise, tant s’en faut. J’avais assez de mes infirmités journalières sans me voir exposée chaque moment à des demandes imprévues de tout genre. Croyez, mon cher neveu, que vous n’êtes pas le seul dans l’embarras. J’en ai aussi ; cependant je pense à tous mes proches. L’état de mes deux filles me tient fort à cœur. Je voudrais pouvoir vous rendre tous heureux ; n’en doutez pas plus que [de] tous les sentiments avec lesquels je vous embrasse tous. Sade-Villeneuve.


Le marquis, un peu déconfit par la réponse de sa tante, prétend faire valoir ses droits et fait un savant distinguo sur l’emploi de la nouvelle monnaie légale. (13 germinal).

……Vous désirez la réponse de madame de Villeneuve à votre modèle de lettre transcrit par moi mot à mot. La voilà. Je vous prie d’admirer comme cette épître est douce, honnête, peu égoïste, et surtout jésuitique. Je n’ai point répondu à cette charmante lettre, parce que je me serais mis en colère et que le respect m’a contenu. Pesez maintenant dans votre sagesse ce qu’il faut faire, mais agissez. Je ne veux point perdre cette argenterie, et je vous prie instamment de prendre tous les moyens qui pourront m’empêcher d’être la dupe de cette affaire. Si vous voulez que j’écrive une lettre, vous m’en enverrez le modèle, mais je crois tous ces moyens-là beaucoup trop doux. Il faut en employer de meilleurs……

Vous avez déjà sans doute entendu parler du nouveau papier monnayé connu sous le nom de mandat et qui va remplacer les assignats. Comme il est défendu de refuser et de mépriser cette nouvelle monnaie, je n’en dirai mot et me conformerai à la loi. Je la crois très avantageuse pour ceux à qui, comme à moi, l’on doit des pensions, car le débiteur ayant un louis à me payer ne me donnera plus un assignat de vingt-cinq francs, mais un mandat de vingt-quatre qui, d’après la loi, me vaudra tout autant que quatre gros écus. Ainsi, sous ce rapport, j’approuve infiniment le mandat, mais, sous celui des baux à passer ou des paiements de fermier à recevoir, je pense très différemment et vous supplie très instamment de continuer à exiger du numéraire de ceux qui vous en ont promis……


M. de Sade a mis au net ses idées touchant l’usage des mandats et instruit Charles Gaufridy de ses intentions envers ses enfants et sa femme. (30 germinal).

……J’ai la plus grande confiance aux mandats, mais les papiers m’embrouillent, et, n’ayant pas l’esprit de les connaître, je ne veux plus absolument recevoir de vous que du numéraire. Je vous prie, mon cher Charles, de vous bien pénétrer de cette grande vérité, parce que rien au monde ne m’en fera départir. J’ai les plus mauvais yeux du monde, je lis mal les chiffres et les mots des papiers, tout cela m’embrouille, me dérange, et, avec les écus, je ne cours aucun de ces risques……

Terminons maintenant par l’examen de votre proposition de solder tous mes créanciers avec du mandat et de libérer ainsi mon revenu. Le fond de cette proposition est excellent sans doute, il ne s’agit que de répondre à la question suivante : « Le pouvez-vous sans diminuer mon revenu ? » Certes, si vous me faites perdre par ce remboursement trois mille livres de rente pour m’en gagner quatre ou cinq, il faut faire l’opération sur le champ, mais si vous me gênez, vous me grevez dans ce moment-ci seulement pour faire avoir un bien plus libre à mes enfants, je m’oppose à cet arrangement, et voici pourquoi je m’y oppose. J’ai trois enfants en tout, une fille que je ne vois point, à laquelle on fait avoir de très grands torts avec moi et pour laquelle je ne veux pas faire le plus petit sacrifice. D’ailleurs elle ne sera jamais à plaindre ; idole de sa mère, qui provoque contre moi tous les torts dont je me plains, elle aura de ce bien-là plus qu’il ne lui faudra pour vivre. Mon second fils est à Malte, fixé là et y trouvant à vivre, on ne saurait moins inquiet de moi, ne me donnant aucun soin, ne m’écrivant même pas. Je doute que nous le revoyions jamais. Celui qui me reste est mon aîné, garçon très aimable et qui me voit très souvent ; je l’aime fort. Lui, j’en suis bien sûr, sera toujours content de ce que je lui laisserai, mais non pas de la position où je lui laisserai son bien. Très actif, idolâtre des arts, uniquement occupé de la peinture et de la musique, ce jeune homme ne me déguise pas qu’aussitôt que la paix sera faite il ne veut avoir d’autre patrie que le monde. Il voudrait même, si je ne le retenais, partir tout de suite pour la Nouvelle-Angleterre. Maître de ce que je lui laisserai, il le vendra incontestablement et ira le manger au bout de l’univers. Est-ce bien la peine, je le demande, de lui arrondir le gâteau ? Je me résume et je dis donc : si l’opération que vous proposez, laquelle est très bonne au fond, a pour objet d’augmenter mon revenu, faites-la ; si elle doit le diminuer, et ne l’augmenter que pour les autres, n’y pensez plus. Une de mes plus grosses créancières est madame de Sade, mon épouse. Je lui dois cent soixante mille livres, mais qu’elle s’est engagée à ne jamais répéter de mon vivant. Je lui dois les intérêts de cette somme qui, modérés par transaction sous seing privé à quatre mille francs par an, élèvent aujourd’hui la dette à vingt-quatre mille francs, parce que, depuis six ans qu’est passée cette transaction, je ne lui ai pas donné un sol. Assurément c’est bien le cas de lui payer ces vingt-quatre mille francs en mandats, mais il y a ici une observation essentielle à faire. Elle ne m’a jamais demandé ces intérêts-là ; piquée de mon procédé, elle recevra les mandats parce qu’elle ne pourra pas faire autrement ; mais, quand les écus reparaîtront, accoutumée à être payée, elle voudra continuer de l’être et ses prétentions, que je n’aurai plus d’armes pour combattre, me ruineront alors. Je vous soumets cette considération, pesez-la bien avec votre père et je suivrai vos avis……

On m’assure, je prie votre père d’éclaircir cela, que la succession de madame de Raousset ne pouvait me fuir, et que jamais madame de Villeneuve n’a dû ni pu s’en emparer. Voyez tous deux, s’il y a quelques moyens de rentrer là-dedans……


Le marquis, sous la menace d’une nouvelle loi contre les parents d’émigrés, rappelle à Gaufridy le discours qu’il doit tenir à quiconque l’entreprendrait là-dessus. (27 floréal).

Au milieu de toutes les horreurs d’un traitement douloureux et pénible où me tiennent deux médecins pour ma santé, ayant à peine la permission de lire et d’écrire, j’obtiens pourtant d’eux de vous tracer ce petit mot.

Une nouvelle loi paraît contre les ascendants d’émigrés. J’ai à prendre quelques précautions contre cette loi parce que l’opinion publique, en Provence seulement, m’a, quelques instants, cru bien faussement du nombre. Je vous ai fait, en conséquence, passer il y a six mois le certificat de non émigration de l’aîné, voici maintenant celui du cadet. « Mais, vous objectera-t-on peut-être, il y a deux ans que le citoyen Sade ne se défendait point de l’émigration de ses enfants, mais seulement d’y avoir participé. » « Assurément, citoyens, répondrez-vous, rien n’est plus facile que de faire disparaître l’incohérence que vous trouvez entre ces deux éditions. Le citoyen Sade est depuis quinze ans séparé de sa femme et de ses enfants, sans aucune espèce de communication avec eux. Au sortir des différentes détentions où l’enchaînèrent si longtemps, tantôt le despotisme des rois, tantôt celui de Robespierre, le citoyen Sade demanda toujours des nouvelles de ses enfants sans que jamais sa famille daignât seulement lui répondre ; il y a de cela des preuves juridiques. Qu’est-il arrivé ? Il a dit les faits au comité de sûreté générale d’où son sort dépendait en ce temps et il a ajouté : « On me cache leur existence, mais, s’ils sont émigrés, vous voyez bien que ce n’est pas ma faute. » On en a été convaincu ; en conséquence, il a obtenu sa sortie, la levée des séquestres et a fait passer des certificats analogues dans les départements où il a du bien. Sur ces entrefaites, son beau-père, le grand meneur de toutes ces brouilleries de famille, vint à expirer ; le voile se déchire, le citoyen Sade sait le sort de ses enfants, il se convainc qu’ils n’ont jamais émigré et, sur l’avis d’une nouvelle loi à cet égard, il envoie les titres probants. Voilà, citoyens, terminez-vous, en déployant votre révérence, et vos doutes éclaircis, et la contradiction pulvérisée…… »

Mon traitement finit le vingt juin. Abstenez-vous jusque-là de longues lettres et surtout de rien qui puisse me donner de l’humeur, car, dans l’état où je suis, la moindre révolution me ferait crever……


Le marquis démontre à Charles Gaufridy que sa dernière lettre porte le triple caractère de l’impudeur, de la fausseté et de la méchanceté. (19 prairial).

J’avoue, monsieur, que c’est avec autant de douleur que d’embarras que je réponds à la lettre de neuf pages en date du huit prairial que vous venez de prendre la peine de m’écrire. Cette lettre porte à la fois des caractères d’impudeur, de fausseté et de méchanceté qui m’affligent dans un jeune homme auquel j’avais mis avec plaisir toute ma confiance. Je reviens sur les qualifications. Votre lettre porte un caractère d’impudeur. Tout régisseur qui, en recevant la procuration de l’homme pour lequel il régit, lui répond par cette courte analyse : « Vous vous croyez quelque chose ? Eh bien ! vous êtes dans l’erreur, croyez-moi ; prenez un sac sur vos épaules et allez à la quête, car vous êtes ruiné ! » (vous conviendrez que tel est l’esprit de votre lettre), tout régisseur, dis-je, qui débute par ce ton est décidément un homme très ingrat, et je suis fâché qu’en commençant vous me donniez, dès les premiers jours, cette opinion de vous. Ce fut ainsi que Fage commença et ce fut pour une semblable lettre que j’accourus lui arracher ma procuration et le démasquer dans toute la province. Quoiqu’assez près parent de Fage, je ne voudrais pas que vous adoptiez son ton ; il n’est pas fait pour prendre, encore moins fait pour vous.

Votre lettre porte des caractères de fausseté, car dans le tableau que vous me faites de mon revenu vous me réduisez à néant, et voici celui de M. votre père, fait depuis la perte des droits seigneuriaux. Je copie mot à mot sa lettre :

Il vous reste à la Coste 
         3.125

à Arles 
         4.916

à Saumane 1.700 dont nous allons retrancher
 les 1.200 de la bastide vendue 
         500


        11.741

et cela toutes charges déduites.

Il me semble qu’il y a quelque légère distance entre cette somme et le néant épouvantable où me jette votre abominable épître.

Cette épître porte, je l’ai dit encore, le caractère de la méchanceté ; je le prouve. Il était écrit dans mes quatre dernières lettres (apparemment que vous ne prenez pas même la peine de les lire) : « Je suis dans des remèdes violents ; je vous prie d’ici à la fin de juin de ne point m’écrire de longues lettres et surtout de ne me rien dire qui puisse me donner du chagrin, mon médecin m’ayant assuré qu’il ne faudrait qu’une révolution dans l’état où je suis pour m’envoyer au tombeau. » Il est donc très méchant à vous de choisir ce moment pour m’écrire neuf pages d’horreurs dont le résultat est que je puis m’arranger pour faire une besace et aller demander l’aumône……

Monsieur, je vous demande avec instance de prendre bien garde à ce que vous dites lorsque vous parlez de la vente de la Grand’Bastide. Il ne vous appartient pas d’en parler comme vous le faites ni d’oublier que c’est votre père qui l’a vendue et que c’est à votre oncle qu’elle l’a été. Je m’impose tout silence sur cet objet ; je compte quelquefois les dix louis que ce bien m’a rendus, et, pour sécher mes larmes, je me dis : « C’est un homme qui se disait mon ami qui m’a laissé faire ce marché et il s’autorise de ce que je lui disais : « Faites-le ! » Les Romains condamnèrent à mort l’affranchi qui perça le cœur de Néron. Néron, cependant, avait ordonné à cet affranchi de le tuer, et Néron était l’objet de l’exécration de l’empire !…… »

Je ne sais pourquoi vous me parlez de ce que je puis devoir à madame de Sade. Vous a-t-elle chargé de me parler de sa dette ou est-ce la profonde vénération dont vos parents sont bien mal à propos pénétrés pour elle qui vous engage à la joindre au tableau ? Je vous demande instamment de la tenir très à l’écart dans toutes nos affaires ; le moyen le plus sûr d’être mon ennemi étant d’être dans ses bonnes grâces, soit dit en passant et pour toujours……


M. de Sade, qui attend de l’argent, fait passer une lettre circulaire « à tous les citoyens qui peuvent porter le nom de Perrin, banquiers ou négociants, dans les différents hôtels garnis de la rue de Grenelle-Honoré et notamment, je crois, à celui de la Paix, en face de la rue des Deux-Écus. »

Je prie les citoyens qui, dans l’hôtel où j’envoie, peuvent porter le nom de Perrin de vouloir bien indiquer au citoyen Sade où il pourra trouver le citoyen François Perrin qui arrive de Marseille et avec lequel le citoyen Sade doit avoir quelque relation sitôt que le dit citoyen François Perrin sera arrivé.

Le 29 prairial, l’an IV.


Gastaldy, médecin de la section de la Fontaine-de-Grenelle, certifie que la santé de M. de Sade ne peut s’accommoder des avanies qu’on lui fait et de la privation d’argent où on le tient.

Je, soussigné, officier de santé, membre de la société de santé de Paris, certifie et déclare que je donne mes soins au citoyen Sade qui est atteint d’une maladie grave et compliquée dont la durée ne saurait être déterminée, que la nature des symptômes et leur ancienneté nécessitent un traitement long et dispendieux, que cette considération doit engager les personnes qui lui sont affidées et qui prennent soin de son bien à ne lui faire éprouver aucun retard dans l’envoi de ses revenus, procédé qu’ils ne pourraient avoir sans nuire infiniment à la santé du dit citoyen en le forçant à des privations ou à des inquiétudes très dangereuses dans sa situation.

En foi de quoi j’ai délivré le présent certificat à Clichy, près Paris, ce 6 messidor, quatrième année républicaine.


Le marquis aime mieux mourir que de dépendre plus longtemps des affreuses paresses de l’avocat.

J’ai écrit à Grégoire, à Perrin, au diable, pour savoir la raison qui engage ces gens-là à ne pas m’envoyer l’argent que votre fils dit leur avoir été remis le huit prairial. Personne ne me répond ; tout cela, je ne vous le cache pas, est me jouer bien cruellement et cependant je suis malade au lit, entouré de médecins, de drogues qui me ruinent et pas un sol. Il est indigne à vous de me tenir dans cette situation ; avant que de vous en aller courir les champs avec vos pucelles, vous auriez bien dû au moins assurer ma subsistance. De l’argent, de l’argent, de l’argent, ou je prie les médecins de m’achever !……

J’aimerais mieux mourir que de ne pas faire changer cette pernicieuse administration. Mon médecin dit que tous mes maux ne viennent que de l’inquiétude affreuse où vous me tenez ; tout le monde me plaint de dépendre ainsi de vos caprices et certes il faut que cela change et cela changera, je vous le jure bien. Vous vous arrangerez comme vous voudrez avec ceux qui me succéderont, mais pour moi je cède tout : les charges et les bénéfices. Il ne m’est, ma foi, plus possible d’y tenir ; tous les chagrins, toutes les inquiétudes que vous m’avez donnés depuis le trois avril 1790 m’ont plus dérangé la santé que mes douze ans de Bastille. J’en regrette le séjour ; j’y étais sûr de mon dîner au moins et je ne le suis jamais avec vous……

Oh ! mon Dieu, me savoir malade et me laisser languir ainsi !.. Je me tais, car ce procédé m’irrite à un point que j’aime mieux vous laisser interpréter mon silence que de vous peindre l’état où vous plongez mon âme. De l’argent, de l’argent, de l’argent ! Vous me mettez au désespoir.

Ce 6 messidor, au bout de vingt-huit jours sans un seul écu, ni papier dans ma poche, vivant à crédit et en vendant.

Et pendant ce temps, M. Perrin, ou M. Je-ne-sais-pas-qui, se goberge avec mon argent et l’agiote afin de doubler la masse à son profit.


Le marquis supplie Charles Gaufridy de ne pas se fâcher de ses cris et de ses soupçons : cela soulage et ne tire pas à conséquence.

……Il est très mal à vous, permettez-moi de vous le dire, de me vouloir faire dire une chose à laquelle je n’ai jamais pensé. Je jure et je proteste n’avoir jamais eu l’idée de vous accuser, vous ou les vôtres, de me voler. Ce n’est point par intérêt que votre père a pris mes affaires, c’est par amitié ; nous nous connaissons dès la plus tendre enfance, cela donne le droit de s’aimer, de se dire mutuellement beaucoup de choses, mais jamais à l’un celui de voler, encore moins à l’autre celui de soupçonner qu’il l’est……

Je vous proteste qu’il m’a été dit, et je vous prouverai en temps et lieu, que vous envoyez de l’argent à madame de Sade. Et pourquoi donc, si je croyais que ce fût vous qui le gardiez, ne le dirai-je pas tout de même ? Mais je vous proteste qu’on me l’a dit. Ne me prouvez-vous pas d’ailleurs, par l’extrait même de la lettre de madame de Sade que vous m’envoyez, qu’elle compte infiniment sur votre attachement. Cette phrase y est tout au long. Eh bien ! J’ai donc pu croire que vous lui donniez des preuves de cet attachement. Vous m’assurez que non ; j’aime mieux vous croire à présent, mais il n’en est pas moins vrai qu’on me l’a dit……

Adieu, mon cher Charles. Pour Dieu, ne vous fâchez pas quand je me fâche, car, si nous nous fâchons tous deux, qui nous raccommodera ? Je veux avoir le droit de crier, de tempêter comme si l’on m’écorchait quand vous ne m’envoyez pas d’argent, et votre seule réponse à cela doit toujours être une lettre de change. Mille et mille choses à votre père. Je vois bien que vos lettres vont me priver des siennes ; je le prie pourtant que non ; je veux souvent être instruit par lui de sa santé et de ses affaires, et, quand j’aurai à vous gronder, c’est à lui à qui je porterai mes plaintes……


Copie de la lettre écrite par le citoyen Sade, de Paris, au citoyen Archias, d’Aix, pour le retard qu’il met à lui faire passer ses fonds. (21 messidor, an IV).

C’était avec la plus grande raison, citoyen, que je me plaignais à vous et que je me plains encore de ce qu’ayant reçu de Charles Gaufridy, le six prairial, quatre cents francs pour moi, vous n’ayez imaginé de me les faire passer que le trente, ce dont vous convenez vous-même dans votre lettre du douze messidor, que je reçois aujourd’hui dix-neuf. De quel droit, je vous prie, avez-vous gardé mon argent vingt-six jours ? S’il vous a rapporté de l’argent, vous me devez ces intérêts-là et je les demande.

Mais certes combien ne dois-je pas encore me surprendre plus du second procédé que vous me préparez, quand vous m’écrivez le douze pour me tranquilliser sur quatre cents francs reçus le huit messidor ! Il y a encore une fois douze jours que vous avez de l’argent à moi, et que, non seulement vous ne me l’envoyez pas, mais vous ne daignez pas même m’avertir que je vais recevoir, d’où il résulte que vous allez encore garder mon argent un mois, vous qui regorgez, pendant que moi je meurs de faim ; et voilà, citoyen, ce que j’appelle une collection de procédés très malhonnêtes à mon égard.

Preuve de ce que j’avance :

Extrait de la lettre du citoyen Gaufridy en date du premier messidor :

« En même temps que celle-ci, il part une lettre pour Marseille pour vous faire compter huit cents francs en écus. »

Comment se peut-il donc, citoyen, que le douze vous n’ayez pas encore entendu parler d’une somme de huit cents francs écus à vous remise le premier messidor, ou le deux au plus tard, et que, dans votre lettre du douze, vous ne me parliez pas de cette somme ? C’est que vous travaillez mon argent, n’est-ce pas, citoyen ? Eh bien ! Moi qui en ai besoin pour vivre, et non pour le travailler, je vous prie de ne me pas choisir pour votre vache à lait et de m’envoyer mon argent à la même minute et dans la même monnaie où il vous est compté, ce qui n’est pas arrivé la dernière fois où votre sieur David Émeric m’a donné plus de moitié d’écus dont personne ne veut à Paris.

Je vous salue fraternellement. Sade.

Le 21 messidor, l’an IV.

Si, malheureusement, à celle-ci vous alliez me répondre : « Eh bien ! monsieur, cherchez une autre voie, je ne veux plus vous faire passer de l’argent ! », alors je serais très convaincu de ce dont je ne fais que douter, et je me dirais : « MM. Archias et Perrin ont donc bien constamment tort, puisqu’ils se fâchent, et ils me trouvent très extraordinaire de ne vouloir pas me prêter à leurs spéculations ! »

C’est une vermine bien insolente que ces petits rentiers obscurs, n’est-ce pas, monsieur Mondor ? Ils n’ont que le petit mauvais esprit de ne vouloir pas être dupes et de tels sots sont bien ennuyeux !

J’ai l’honneur de vous saluer de tout mon cœur, monsieur.

Je vous prie de ne pas perdre une minute et me faire passer mes huit cents francs.


Copie de la réponse d’Archias à la lettre ci-dessus.

Malgré que nous ayons lieu de présumer que M. de Sade était dans le vin ou dans le délire lorsqu’il nous a écrit la lettre que nous lui renvoyons ci-joint, et que, sous ce rapport, nous ne devrions pas nous en occuper, nous voulons cependant bien lui répondre, afin que, si par hasard notre lettre lui parvient dans un des moments où il peut faire usage de sa raison, il soit honteux de nous avoir écrit en termes si indécents. S’il en était autrement, nous en conclurions que M. Sade n’est qu’un fou ou un sot.

M. Sade voudra bien se persuader que nous ne sommes ni les agents ni les valets de personne, que, pour obliger M. Gaufridy, pour qui nous avons toute estime et considération bien méritée, et non pour M. Sade, que nous connaissons de très ancienne date, nous avons bien voulu faire compter à Paris les quatre cents et huit cents livres dont s’agit, et qu’imaginer que nous ayons des idées aussi étroites et si peu de moyens pour nous occuper de spéculer sur l’intérêt de dix-huit jours sur une somme aussi modique, ne peut être qu’une des mille rêveries dont le cerveau extravagant de M. Sade fourmille.


Le marquis affirme à Charles Gaufridy que ce ne sont pas les patriotes, mais les aristocrates, qui l’ont fait arrêter sous Robespierre. (27 messidor).

……Je vous prie de croire, citoyen, que mon fils ose se présenter partout, et partout la tête très haute ; qu’en conséquence l’expression dont vous vous servez : « S’il n’ose pas venir à Apt », est extrêmement déplacée. Tout ce que mon fils aîné demande, c’est de trouver quelqu’un qui veuille lui tâter les flancs sur cet objet. Ce serait une occasion pour lui de prouver l’extrême degré où il est en règle et c’est ce qu’il veut.

À l’égard du cadet, il est à Malte avec permission du gouvernement. Les certificats que je vous ai fait passer à cet égard devaient assez vous convaincre pour vous faire supprimer l’indécente expression : « S’il n’ose pas ».

À l’égard de moi, citoyen, je vois que vous êtes peu au fait de ce qui me regarde en me disant qu’on blâmait et qu’on arrêtait votre père parce qu’il régissait les biens d’un aristocrate. Ayez donc la bonté de savoir que c’est l’aristocratie qui m’a fait arrêter et non les patriotes, que ceux qui, sous Robespierre, m’ont fait mettre en prison sont les mêmes que ceux qui m’avaient fait mettre à la Bastille. Il était certes bien impossible que ceux qu’on appelait alors les patriotes fissent arrêter le citoyen Sade qui, depuis longtemps, présidait leur assemblée, qui allait aux Jacobins, qui faisait l’éloge de Marat au milieu de Paris et qui fit à la Convention la fameuse pétition du culte de laquelle on partit pour tout renverser. Oui, citoyen, c’est l’aristocratie déguisée, et cela est bien reconnu aujourd’hui, qui m’a fait arrêter, parce que je me montrais trop dans le patriotisme. C’est elle qui, méchamment, me banda les yeux sur mes enfants, du sort desquels elle était maîtresse et qu’elle savait bien pouvoir faire remontrer et reparaître sans crainte au besoin……


Le marquis proteste à Charles Gaufridy de l’honnêteté de son « injonction » et jure, par l’héritage de son père, qu’il lui donnera bientôt la preuve de son attachement.

……Il n’y a absolument rien qui doive vous donner de l’humeur dans l’injonction ; si c’est le mot qui vous fâche, rayez-le et mettez à la place celui de prière à un ami, mais le notaire n’aurait pas rédigé l’acte avec ce titre. C’est lui qui a fait mettre celui d’injonction. Au nom de Dieu, attachons-nous aux choses, et ne chicanons pas les mots ! Cette injonction est indispensable ; elle est nécessitée par les événements présents et futurs ; elle l’est par les circonstances. Au nom de Dieu, qu’elle ne vous fâche pas et conformez-vous y ! Il est affreux que vous ne vouliez pas m’entendre. Non, je ne puis pas faire autrement ; il faut que l’injonction ait lieu dans toute sa force et teneur, il le faut, il le faut, et ce sont les circonstances qui m’y forcent ! Patientez donc jusqu’au mois de mai ; à cette époque je vous proteste que vous serez content……

Mon amitié, ma confiance en vous et votre famille, loin de diminuer, s’augmente et vous en aurez de bonnes preuves en mai. F..! laissez-moi donc tranquille jusque-là, et coupez-moi les deux c… si vous n’êtes pas content à cette époque ! Je vous regarderais comme un malhonnête homme et comme un lâche si vous quittiez mes affaires jusque-là, et je vous réponds qu’alors vous n’aurez pas envie de les quitter……

Y a-t-il rien de si plaisant que la première phrase de votre lettre : « J’allais vous envoyer cent louis, mais vos lettres m’en empêchent ? » C’est-à-dire : « J’allais vous envoyer cent louis, mais vos lettres, qui ne rabâchent que de l’extrême besoin que vous en avez, font que je ne vous les enverrai pas. » Dites-moi, mon cher Charles, si c’est à Apt qu’on apprend cette logique-là ? Je l’eusse[4] prise pour celle des Ostrogoths ou des Vandales et suis, je vous avoue, bien étonné qu’un garçon, qui paraît aimable et bien élevé comme vous, ose employer un argument de cette barbarie. Envoyez vite vos cent louis si vous voulez que je vous le pardonne……


Le marquis annonce à l’avocat qu’il a vendu sa terre de la Coste au député Rovère. (25 fructidor, l’an IV).

Le malheur de ma situation est de ne pouvoir jamais réussir à vous persuader de ce que j’éprouve. Lorsqu’il y a six mois je vous écrivis pour vous presser de vendre le château de Mazan, parce qu’il était essentiel que je m’acquittasse de l’emprunt que je venais de faire pour l’acquisition d’un bien plus à ma convenance que le château de Mazan, vous longeâtes à votre ordinaire, vous ne fîtes que des démarches lentes ; mon objet ne se vendit point et mon créancier ne m’en mit pas moins l’épée dans les reins. Dans ces fatales circonstances, j’eus recours à vous et n’y trouvai pas plus de ressources. J’ai donc été forcé de vendre moi-même et j’ai vendu. Mais ce n’est pas le château de Mazan que j’ai vendu : l’objet est plus important. Je viens, mon cher Gaufridy, de terminer, avant-hier au soir, la vente de ma terre de la Coste et ce bien est aujourd’hui à M. de Rovère, représentant du peuple. Tout ce qui est dû ou à recueillir jusqu’au premier vendémiaire m’appartient ; tout ce qui vient après cette époque est à lui ; tous les débris et les grands tonneaux actuellement existant, ou à la Coste, ou à votre disposition dans Apt, lui appartiennent ; les autres me restent. Voilà pourquoi j’ai prié hier votre fils, dans une note, de vous prévenir de mettre sur le champ le calice et autres petits effets précieux, s’il en existe, en main tierce, pour me les envoyer tout de suite. Je vous recommande infiniment cet objet. Mettez cela aux diligences tout de suite……




  1. Il s’agit vraisemblablement du fils aîné du marquis. M. de Sade parlera, dans une de ses lettres, des attaches de ce jeune homme avec Bonaparte, dont la journée du treize vendémiaire avança la fortune.
  2. « J’eus », dans le texte.
  3. Ce dernier paragraphe est de la main du fils aîné du marquis.
  4. « L’eus », dans le texte.