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Correspondance inédite du marquis de Sade/An 6

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Texte établi par Paul BourdinLibrairie de France (p. 409-423).
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AN VI


La fin du séjour de M. de Sade en Provence est marquée par une petite émeute à Mazan. Des jeunes gens envahissent le château, disent qu’il est commun et qu’on peut le démolir.

Gaufridy obtient du sieur Lombard qu’il renonce aux diverses parcelles du mas de Cabanes que le marquis lui a vendues. On fait une revente et l’on convient d’une indemnité.

M. de Sade et l’avocat se séparent en pleurant, à Beaucaire, après avoir arrêté, sous le titre de « notre tableau », ce qui sera fait, aliéné et compté.

Sade et Quesnet rentrent à Paris avec un sieur Bonnefoy qui leur a prêté de l’argent et qui raconte leur voyage. Le personnage est fort grotesque, mais sa lettre, bien qu’un peu suspecte à ce titre, est un document précieux sur le faux ménage. Les deux amants se sont disputés à leur ordinaire, un peu moins peut-être, et ne tarderont pas à se déparier. Quesnet est une fine mouche qui a roulé tous les théâtres de Paris et de la province et a su se faire de nombreux amis. Le marquis est grugé et a tout à gagner à une prompte rupture.

M. de Sade et son amie se sont fait suivre d’une charrette chargée d’effets et de provisions qui n’arrive pas. Elle est allée s’échouer dans la cour d’une auberge à Paris où on met bien du temps à la retrouver. Le marquis veut, à toute force, plaider contre un nommé Courtois qui s’est bénévolement entremis pour faire cet envoi.

Madame de Sade demande à son mari, qui la lui donne, l’autorisation de faire valoir ses droits dans la succession de son père.

Peu après son retour à Paris, M. de Sade apprend que l’inscription de son nom sur la liste des Bouches-du-Rhône le fait tomber sous le coup de la loi du dix-neuf fructidor, an V. La menace est extrêmement grave et les premiers effets s’en font sentir dans le Vaucluse où les biens du faux émigré vont être mis sous séquestre. Les conséquences de cette situation ne sont pas moins redoutables pour les lieutenants de M. de Sade et, notamment, pour Gaufridy qui a un passé contre-révolutionnaire et craint fort de se compromettre encore. Aussi le marquis et Quesnet s’efforcent-ils de le rassurer en faisant à Paris les démarches nécessaires, et ils pensent d’abord qu’elles seront suivies d’un prompt effet puisque les Bouches-du-Rhône ont déjà ordonné la radiation en mai 1793. Un ami s’est offert à les introduire auprès du secrétaire du ministre de la police. « Sensible » (c’est le nom que M. de Sade donne à sa compagne) ne peut croire que son bon ami Gaufridy les abandonnera : elle pleure.

Le marquis a retrouvé sa malchance en rentrant à Paris. Lions aîné, qui a accepté de lui donner huit cents francs pour solde de tout compte, tire une lettre de change à son ordre ; elle est protestée à présentation et M. de Sade accuse Lions de friponnerie sans attendre de savoir s’il veut ou non faire honneur à sa promesse. Bonnefoy, non payé, réclame son argent avec une insolence comique. De nouveaux créanciers poursuivent en Provence. Les châteaux sont pleins de troupes. On a quelque peu pillé à Saumane et brûlé des tableaux.

M. de Sade, qui jusque-là n’en avait soufflé mot, est devenu propriétaire en Beauce du domaine de la Malmaison, celui-là même où il demandera, par testament, d’être inhumé, et de la ferme de Grandvilliers située dans le canton de Voves en Eure-et-Loir. Ce sont d’anciens biens d’émigrés, sur lesquels il est resté devoir plus de six mille livres. Les agents d’affaires de ses vendeurs, les terribles Resque et Paîra, veulent être payés. Or, un de ses fermiers est en pleine déconfiture et les impositions emportent tout. La saisie est imminente. C’est « l’urgence ». Toutes les lettres du marquis et de sa compagne sont pleines de cette urgence. Gaufridy laissera-t-il la bonne Sensible manger sa salade à l’huile d’œillette ? Malgré leurs soucis, les deux amants se rappellent avec émotion les heures passées en Provence. Sensible veut marier mademoiselle Benoîte.

Elle n’oublie pas, pour cela, ses propres affaires et le marquis veut ce qu’elle veut. Il envoie des titres à l’avocat pour qu’il fasse inscrire à Arles une prétendue créance hypothécaire de Quesnet et promet de payer les frais.

Le fils aîné de M. de Sade, « artiste, rue Saint-Nicolas-du-Louvre, Cloître Saint-Nicolas, n° 222 », a, lui aussi, une créance contre son cousin Sade, d’Eyguières, qui a émigré, et il veut en être payé sur les biens de son débiteur, que l’on va mettre en vente. Mais il a encouru la déchéance, faute d’avoir déposé ses titres dans le délai, et il prie le factoton de la famille de suivre cette affaire. Il regrette le midi et sa santé n’est point bonne. Il n’a pas oublié la fille de l’avocat, qui parle provençal avec un si joli accent. Son frère, le chevalier, devait porter les compliments qu’il confie au papier, mais il est à Lyon où il passera l’hiver.

Le marquis et Quesnet ont tout fait pour obtenir la radiation, mais ils n’ont eu que des déboires. L’affaire est mal enfilée. M. de Sade a été joué par la police ; il n’a joint que des sous-ordres qui ne lui ont point fait de bien, mais qui peuvent lui faire beaucoup de mal s’il s’avise de manifester son mécontentement. Il faut donc agir en Provence et c’est à Gaufridy qu’il appartient de le faire : déposer une pétition au département, s’y rendre, se montrer. Diable !

Le marquis se propose de voir Barras qui est d’Avignon. Mais n’est-il pas instruit, par ses origines, des anciennes histoires et fera-t-il paraître pour M. de Sade les sentiments d’un confrère ou ceux d’un censeur ? Le dénuement du marquis est tel (Resque et Paîra sont à ses chausses) qu’il ne peut plus attendre. Le seul moyen de le tirer de là est de vendre secrètement à Lombard une partie du mas de Cabanes en antidatant l’opération. Madame de Sade n’a jamais fait arpenter le domaine et ses enfants en ignorent la contenance exacte : ils n’y verront que du feu. Les autres créanciers ne sauront rien non plus, si l’on est prudent. Du reste on peut toujours leur faire le coup de « l’opposition plus ancienne » que l’on ignore en province, mais que le marquis a pratiqué avec succès à Paris. Il consiste à faire surgir un faux créancier qui arrête les fonds, les met dans sa poche et les restitue sous le manteau. M. de Sade s’est servi de Quesnet. Gaufridy est tout désigné pour remplir le même rôle en Provence !

Arles est encore libre tandis que les terres du Vaucluse sont déjà sous séquestre. Les agents de M. de Sade (il en paraît beaucoup et ils disparaissent de même) n’osent plus correspondre avec lui et Gaufridy reste seul attaché, mais la mort dans l’âme, à sa périlleuse mission. Il n’en est point récompensé, car le marquis, qui réclame toujours, ne fait rien pour qu’on puisse le satisfaire. Il veut louer son mas à des conditions par trop déraisonnables, ne rien mettre en état, tirer le maximum et toucher, par surcroît, une forte avance. On hausse les épaules à ces propositions. Lombard attend son heure : si l’avocat voulait prêter l’oreille à ses offres, il recevrait pour lui un cheval bridé, sellé et vingt-cinq louis pour madame. Le régisseur ne mange pas à ce râtelier, et le maître ne cède pas un sol sur ses prétentions malgré sa grande misère. Sensible s’est évanouie un quart d’heure. Elle vend ses robes. « C’est comme ça, dit-elle en pleurant, que M. Gaufridy m’aime ! » Malgré le dévouement de sa compagne, « Moïse » va mourir de faim au premier mars. Moïse, c’est le marquis lui-même.

Cependant la bonne Sensible ne mène pas aussi grand bruit qu’on le croirait par les lettres de son ami et fait beaucoup plus de besogne. Elle repart en campagne pour François Gaufridy qui est de nouveau menacé par la réquisition et met une énergie farouche à ne pas vouloir être soldat. Son fils, (car elle en a un, et il a pris la place de ceux du marquis) est plus affectionné qu’elle-même à ses amis de Provence. Elle attend mademoiselle Benoîte à Paris, embrasse mademoiselle Gothon et M. Charles, n’oublie rien ni personne, pense à son hypothèque, à « l’urgence », aux confitures, à l’huile, au vin cuit et presse Gaufridy d’agir pour la radiation, car c’est décidément sur place qu’il faut le faire.

Mais le marquis apprend qu’il a suffi à un de ses agents de montrer le certificat de radiation délivré par les Bouches-du-Rhône en mai 1793 pour empêcher que le séquestre fût mis à Saumane. Comment se fait-il que l’avocat n’ait pas agi de même à Mazan ? Est-ce donc pour cela que les deux amis se sont quittés les larmes aux yeux à Beaucaire ? Tout est perdu si l’on reste coi. Il est temps de prouver au département que la radiation des Bouches-du-Rhône était définitive, que l’inscription n’avait été prise que sur une déclaration erronée de la municipalité de la Coste, que les certificats produits attestent la résidence permanente du citoyen Sade dans la section des Piques. Sensible se rend chez Barras et l’on prépare un mémoire pour l’avocat sur tous ces points. Il réparera provisoirement ses torts en envoyant de l’argent.

L’affaire n’est pas si simple, et le conseil que M. de Sade a pris à Paris ne le laisse pas ignorer à son confrère. Le marquis est inscrit sur la liste générale des émigrés sous les prénoms de Louis Alphonse Donatien, avec la mention : « (Vaucluse. Apt. 13 décembre 1793. » Or, c’est le treize décembre 1792 que l’inscription a été prise par les Bouches-du-Rhône, et la radiation prononcée par ce département n’a pas été faite sur la liste envoyée à celui de Vaucluse au moment de la scission. Il s’en suit que la loi est applicable et la peine de mort encourue, si l’on ne justifie, par pièces signées et scellées, de l’identité des deux inscriptions. Encore la radiation déjà obtenue risque-t-elle fort de n’être considérée que comme provisoire, ce qui ne mettrait pas obstacle à l’application de la loi.

Entre temps le marquis a su que son fils aîné avait confié à l’avocat le recouvrement de sa créance sur l’émigré Sade, d’Eyguières, et qu’il veut acheter, par le même intermédiaire, un domaine national de soixante mille livres. Ceci ne lui plaît point. Les affaires de ce jeune homme prendront le temps que son régisseur lui doit, et il serait d’ailleurs peu bienséant qu’il s’en occupât, étant donnés les termes où les deux Sade sont ensemble. Il faut donc trouver une défaite et l’avocat a d’autant plus d’intérêt à le faire qu’il ne sera jamais payé. Mais Louis Marie de Sade est déjà en Provence et il y répand le bruit que son père va lui céder ses biens moyennant une pension. Cette nouvelle accable le marquis ! L’arrivée du jeune comte sur ses terres va faire penser au chevalier et, par voie de conséquence, à lui-même. Il envoie aussitôt l’ordre de démentir la cession de ses biens « par voie d’affiches », puis fait partir, à l’adresse de tous ses agents, une injonction sur timbre de ne permettre à aucun tiers, fût-il son fils ou paré de ce titre, de s’ingérer dans ses affaires. Ce garçon est fort capable d’aller signer le bail d’Arles à sa place et d’empocher l’argent pour aller retrouver Bonaparte qui le protège. C’est au demeurant un cœur froid, un égoïste sur qui on ne doit faire aucun fond. Gaufridy a gravement offensé le marquis en le recevant et plus encore en le chargeant de solliciter pour François. C’est une injure à Quesnet et c’est aussi une sottise, car s’il n’y a pour l’avocat aucun danger à s’occuper des affaires du père, qui n’est qu’un faux émigré, il s’expose beaucoup avec le fils, qu’il soit « inscrit ou non ». Ce scélérat a osé faire écrire à M. de Sade par une coquine qui le mène par le bout du nez.

« L’urgence » est devenue « irrévocable ! » Après l’octroi d’un court délai, et malgré « l’opposition plus ancienne », Resque et Paîra ont fait saisir les revenus de Beauce, puis les meubles du marquis. Celui-ci court se cacher. Il est, en outre, à la veille de perdre un œil.

Un homme nouveau et bien dévoué, le citoyen Bourges d’Avignon, a remis une pétition au département de Vaucluse, mais on lui répond que les lois postérieures à la première radiation empêchent celle-ci d’être tenue pour définitive tant qu’il n’en sera pas décidé autrement par l’administration centrale. Aussi M. de Sade veut-il obtenir de Gaufridy qu’il se rende à Arles, pendant qu’il en est temps encore, pour passer le bail. Mais la famille de l’avocat refuse absolument de le laisser partir et le marquis en est instruit par une lettre « foudroyante ». Le temps de la chevaleresque amitié est fini ! Mais quelle est la raison d’un pareil refus ? Est-ce le bruit que M. de Sade va céder ses biens à son fils qui cloue l’avocat sur son fauteuil ? Il a bien été question de quelque chose de semblable avec la marquise, mais jamais avec ses enfants. Ou serait-il exact que Gaufridy se plaigne qu’on le laisse patauger avec les créanciers du Comtat, tandis que le marquis ne songe qu’à garder pour lui ses revenus d’Arles ? La véritable raison est la peur. Le régisseur est un barbon de soixante-cinq ans que sa femme tient en tutelle. Le danger qu’il redoute n’existe pas : le marquis dîne tous les jours avec des gens très haut placés (notamment dans la police) et nul ne lui a dit qu’il y eût du péril à le recevoir. Il est prêt à faire certifier cela par plusieurs membres du gouvernement. La poltronnerie de l’avocat est honteuse. C’est le mal du pays et il en est atteint plus que quiconque ! Se souvient-il, du moins, du temps où il défendait Dieu dans leurs discussions ? Eh bien ! S’il y a une divinité le marquis sera vengé, dût-elle ne servir à rien d’autre ! Gaufridy ne veut même plus ouvrir ses lettres, mais elles lui parviendront par une voie détournée, avec de terribles imprécations contre celui qui s’aviserait de les retenir. Là-dessus le marquis attaque Charlotte Archias, la belle-sœur de l’avocat, qui est fort dévote. Il lui rappelle les promesses de son ami, la rente qu’il reçoit (si tant est cependant qu’il la reçoive) pour un travail dont il ne s’acquitte plus, les commandements de la religion auxquels ce malheureux est en train de manquer. Si cette diversion, menée par les chemins du ciel, ne réussit pas, Quesnet d’abord, M. de Sade ensuite, partiront pour la Provence et sauront bien faire rougir l’avocat de ses procédés.

La grande affaire semble néanmoins avoir fait un pas. Déjà Sensible a obtenu de Barras et de Merlin qu’ils apposent sur la requête du marquis la mention « prompt rapport », mais elle est un peu galvaudée et reste longtemps sans effet auprès de la police. Enfin M. de Sade affirme avoir reçu un arrêté de mise en surveillance auquel Gaufridy n’a plus qu’à joindre (il s’en acquittera comme notaire) l’attestation que tout ce qu’il a fait depuis trente ans, que tous les certificats de résidence délivrés depuis la Terreur concernent bien Donatien Aldonze François Sade, lequel est sans le sou et réduit à l’emprunt. Les noms que donne le marquis sont ceux qui figurent, dans le même ordre, sur l’extrait de son acte de naissance qu’il a sous les yeux. Cependant il affirme, dans une autre lettre, qu’Aldonze n’a jamais été son nom et que, quoi qu’en ait dit feu son oncle l’abbé, c’est sous celui d’Alphonse qu’il a été inscrit sur les registres de la ci-devant paroisse de Saint-Sulpice. Il est vrai que les extraits dont il se sert lui ont été délivrés par sa mairie et qu’ils ne font aucune mention du protocole et du « bavardage » (tels que les mots : « hôtel Condé », « haut et puissant seigneur ») qui rendraient la production de l’acte original inopportune.

Mais c’est maintenant entre les divers certificats de résidence produits par le marquis qu’il y a discordance dans les prénoms ! Les uns le désignent sous ceux d’Aldonze François, les autres sous celui de François seul, d’autres enfin sous ceux de François Aldonze Donatien Louis, et le ministre de la police fait connaître que le bureau de révision a ajourné son rapport jusqu’à ce que la concordance ait été restituée et l’identité établie entre le Sade inscrit et provisoirement rayé sur la liste des Bouches-du-Rhône et le citoyen résidant dans la ci-devant section des Piques.

Sade estime pourtant que la radiation n’est plus qu’une question de jours. D’autre part Charlotte Archias a obtenu de son beau-frère qu’il partît pour Arles. Le bail va donc être passé. Mais il faut louer pour dix ans en exigeant beaucoup du preneur pendant les premières et en lui faisant pour les autres autant d’avantages qu’il le voudra. Les vaches grasses seront pour le citoyen Sade et les maigres pour ses héritiers.

Devant tant d’alibiforains, Gaufridy se méfie : il demande à voir l’arrêté de mise en surveillance avant de partir. Hélas ! le marquis ne l’a pas ! On l’oblige à avouer des choses dangereuses. La surveillance était promise, mais contre paiement. Il n’a pas pu payer et il attend encore. Si Gaufridy n’envoie pas douze cents livres, il perd son ami !

Cependant le fermier provisoire d’Arles a eu vent de tout ce micmac. Il déclare qu’il ne paiera aucun loyer tant que le marquis restera inscrit sur la vingt-neuvième liste d’émigration du département. Le receveur des domaines s’émeut à son tour et réclame pour lui les termes arriérés. Le séquestre a gagné le mas de Cabanes sans même avoir été prononcé.

La situation du marquis est horrible. Il n’a point de souliers ; ses derniers meubles sont engagés. C’est en vain qu’il écrit, une seconde fois, à mademoiselle Charlotte : tout a été perdu faute d’argent. Le créancier de Bar a pris la place de son homme d’affaires Resque, qui a montré trop d’indulgence. Sensible est à bout d’emprunt ; elle lit par dessus l’épaule du marquis et lui reproche la bassesse de son langage. Hélas, M. de Sade a perdu tout orgueil ! Il parle à un ami. Dans quinze jours il se brûle la cervelle.

La réponse de Charles est dépourvue d’artifice. Son père a failli jadis être incarcéré à Arles. Jusqu’à la radiation, la loi est formelle : les fermiers ne peuvent payer. Les plaintes et les injures du marquis sont l’effet d’un délire momentané. Non seulement l’avocat et son fils n’ont rien touché, mais ils se garderaient de toucher quoi que ce fût contre le vœu de la loi. Le marquis seul est inexcusable de vouloir compromettre l’honneur, la liberté et la vie d’un père de famille.




Bonnefoy, ci-devant géomètre à Colombe et futur épicier, raconte le voyage qu’il a fait avec M. de Sade et la citoyenne Quesnet. (Paris, ce 6 brumaire, an VI).

Nous sommes arrivés, monsieur, sans accidents, il y a eu quelque peu d’humeur en route, mais pas autant que je l’aurais cru. Ils m’ont dit l’un et l’autre qu’ils ne vivraient pas longtemps ensemble et ce que j’ai appris depuis notre arrivée me le confirme. Je compte les voir demain pour la dernière fois. Il est vraiment à désirer pour M. de Sade qu’il se sépare d’elle, ou qu’elle se sépare de lui. C’est la plus méchante femme qui existe ; elle est fausse comme un jeton, mais cela ne me surprend pas ; quand on a passé la plus grande partie de sa vie sur les théâtres des provinces et de Paris, on est au fait de jouer la comédie dans toutes les circonstances. Je ne crois pas que M. de Sade sorte d’avec elle comme il y est entré. Je crains bien que tous ses effets ne soient perdus pour lui ; elle est maligne et a pour elle des gaillards qui prendront bien ses intérêts. Il a, par dessus tout cela, la même réputation à Paris qu’en Provence. Tout cela joint ensemble ne pourra faire qu’un mauvais effet pour lui……

Je compte sur la promesse que vous m’avez faite, concernant le billet de Silvan, et vous prie de me faire savoir, si cela est possible, les prix que pourront valoir les bonnes huiles, les amandes princesse, des figues première et seconde qualité, les raisins secs, les bons anchois, les olives, les pruneaux et le vermicelle. Le tout au prix marchand, attendu que je me propose de faire l’épicerie au lieu d’un café……


Le marquis et « Sensible » sont encore pleins des souvenirs de Provence. (26 brumaire).

……Je ne reçois de nouvelles de personne ; je crois que la route de Provence n’existe plus ; je l’ai pourtant laissée très belle. Je me console avec Sensible en disant de vous « Il nous aime ; il ne nous abandonnera pas et s’il n’écrit point c’est qu’il agit. »

Sensible et moi nous vous suivons partout, nous vous voyons dans votre cabinet, descendre au salon, aller à la campagne et nous résumons de là qu’il est charmant d’avoir vu ses amis chez eux. On se les représente avec plus de plaisir ; on les suit avec plus d’intérêt.

Nous vous embrassons tous deux de bien bon cœur, ainsi que votre aimable et respectable famille. Je vous désirais hier à dîner. Caché dans un petit coin, vous auriez vu avec quelle âme, avec quelle sensibilité, elle voulait marier mademoiselle Benoîte avec un homme qui dînait avec nous et qu’elle croyait lui convenir ; mais, comme je ne suis pas du même avis, attendu que je ne crois pas que cet homme lui convienne, je n’appuyais pas la motion ; mais la bonne Sensible aime bien ses amis, voilà ce qu’on peut bien affirmer……


Le comte de Sade, fils aîné du marquis, remercie l’avocat d’avoir empêché son père de faire un mauvais marché. (Paris, ce 15 frimaire, an VI)*.

……Mon pere m’a dit qu’on avait retrouvé son nom sur une liste des emigrés. Cela est bien mechant il n’aura pas de peine a faire effacer cela ; quoiqu’on ne puisse pas confondre le nom du pere et celui du fils cependant pour eviter absolument toute espece d’equivoque qu’elle qu’elle puisse être marquez moi si vous auriez besoin de mes certificats de non-emigration sur la liste de mon departement et sur celle generale de tous les departements je les ai ici tout pret, tous les 2, ainsi que mes certificat de residence s’il en etait besoin.

J’ai reçu quelques nouvelles de votre pays depuis mon retour ici on m’a ecrit que vous aviez empeché mon pere de faire un mauvais marché, sans me dire ce que c’etoit, je n’imagine pas que ce soit pour une vente puisqu’il ne peut pas vendre, mais quelque chose que ce soit c’est une obligation de plus que vous a la famille et lui meme le premier……


Le marquis apitoie l’avocat sur le sort de Sensible.

……Nous laisserez-vous encore longtemps manger de la salade à l’huile d’œillet, et Sensible, la pauvre Sensible qui vous aime tant, souper avec un verre d’eau au sucre, la pauvre Sensible qui, en allant hier à la police par un temps épouvantable disait : « C’est parce que M. Gaufridy s’inquiète et se tracasse de cette affaire que j’y vais, au moins ; ce n’est pas pour vous ?… » Hein ? Laisserez-vous sans jupe et sans souper encore longtemps une créature si douce, si bonne et qui vous aime tant ? Mille choses à tout ce qui vous appartient et à vous pour la vie. Datez donc vos lettres. Ce 7 décembre.


Madame de Sade est obligée à Gaufridy de ce qu’il a fait pour rompre la vente d’une partie du bien d’Arles.

Comme votre lettre, monsieur, ne demandait point de réponse, j’ai tardé jusqu’à aujourd’hui. Je serais cependant fâchée que vous crussiez que je ne suis pas sensible à ce que vous avez fait pour rompre un marché onéreux à M. de Sade et à ses enfants. Ce qui m’étonne, c’est la peine que cet acquéreur d’une partie du bien d’Arles a eu de se désister de cette vente, car vous lui rendiez au contraire un grand service puisqu’il aurait payé deux fois son prix, car je ne me suis point désistée de mon opposition ni ne me désisterai point sur les biens de M. de Sade pour mes reprises. Il est incroyable d’après cela qu’il se présente des acquéreurs.

Vous pouvez être sûr que je [ne] vous compromettrai en rien et que ma reconnaissance de votre attachement aux intérêts de mes enfants est toujours à la tête des sentiments d’estime et de considération avec lesquels je suis votre concitoyenne. Cordier-Sade.

Ce 21 nivôse, an VI.


Le marquis travaille, sans grand succès, à faire lever le séquestre ; il craint que Barras ne le connaisse et ne se souvienne des vieilles histoires ; il donne à l’avocat plusieurs moyens de duper madame de Sade et les créanciers ; sa fille est venue dîner chez Sensible : elle est bête et bridée comme un oison. (27 nivôse).

Vous vous impatientez, mon cher avocat, je le conçois, mais moins que nous, je vous en donne bien ma parole, et, si nous avions prévu que cette affaire fût aussi longue et aussi désagréable, nous n’aurions pas passé l’hiver à la campagne, ce qui nous fait quatre fois la semaine dépenser dix francs de voiture, et souvent le dîner à l’auberge quand nous ne trouvons pas nos amis ou chez eux ou disposés à nous en donner. Je vous l’ai dit, l’affaire a été mal enfilée, et c’est maintenant le diable pour s’en tirer ; voilà la route mieux prise, mais elle sera longue. On nous a renvoyé d’abord de Ponce à Pilate, enfin nous voilà chez le premier secrétaire de la police, qui a promis hier à Sensible que mon affaire serait placée au premier rapport, mais, en même temps, il lui a dit d’obtenir un ordre du directoire pour faire activer le ministre de la police. Autre longueur. Nous allons pourtant suivre ce conseil. On nous donne une lettre pour un ami de Barras et cet ami présentera, dit-on, mon mémoire à ce directeur, lequel en conséquence, s’il a envie de m’obliger, activera le ministre, ou le contraire, s’il n’a pas envie de me faire plaisir. Autre inquiétude, autre désespoir pour moi, d’être ainsi en évidence. Barras, qui est d’Avignon, me connaît-il ? S’il me connaît, comment me connaît-il ? Et que fera-t-il d’après les impressions qu’il peut avoir ? Quoi qu’il en puisse être, j’ai mon innocence et mon excellente conduite révolutionnaire pour moi, et cela me fait aller le front levé… Mais les anciennes aventures… vis-à-vis d’un homme du pays ?.. Enfin, j’étais de même en évidence sous Robespierre et l’ancien n’a rien fait alors. Il faut espérer qu’il ne fera rien de même ici…… Tournez-vous du côté d’Arles, on vous offre déjà deux mille francs de pot de vin. Vendez un coin pour neuf, et voilà notre compte. Lombard paraît avoir de la confiance en vous, il me l’a toujours dit ; il n’aime pas Charles, mais il est plein d’estime pour vous. Envoyez prier ce gaillard de venir passer deux fois vingt-quatre heures à Arles, il y viendra. Quand vous le tiendrez, sermonnez-le ; il a de l’argent, dissipez ses craintes ; dites-lui que ce qui serait peut-être à appréhender pour la terre entière, ne l’est pas pour quelques émines ; que mes enfants n’ont pas fait arpenter la terre et qu’il est on ne peut pas plus possible d’en distraire un morceau dans le plus grand mystère. Ne pourrait-on pas antidater l’acte ? Imaginez, en un mot, quelque ruse……

Assurément, je sens profondément votre position vis-à-vis des créanciers, mais, en leur opposant le séquestre, je ne vois pas qu’ils puissent vous tracasser alors. Prenez bonne garde surtout qu’ils n’agissent du côté d’Arles. Ce serait le cas d’une opposition plus ancienne entre les mains du fermier, mais vous ne connaissez pas tout cela en province et vous criez comme des aigles quand on vous parle de ces moyens-là. Je viens de le faire moi-même pour empêcher Resque et Paîra de saisir le peu qui me reviendra de Beauce. Ils ont été pour mettre la main dessus, le fermier leur a dit : « J’ai dans mes mains une opposition plus ancienne que la vôtre ». Il l’a montrée, et cette opposition, faite par un de mes amis, a suffi pour me garantir à l’époque ce que me devra ce fermier. Il est inouï que vous ne connaissiez pas tout cela en Provence……

Vous auriez trop ri si vous aviez vu la grosse colère de Bonnefoy parce qu’Adélaïde ne lui rend pas trois livres prêtées et parce qu’elle lui a perdu une cravate. Les dindons de la basse-cour de Sensible criaient en même temps ; le président fut obligé de se couvrir pour savoir qui, des dindons ou de Bonnefoy, aurait la parole. Ce furent les dindons ; ils parlaient plus juste et paraissaient moins en colère.

Votre beau pigeon, il est tout simple qu’on parle de bête, et en même temps que Bonnefoy, et après Bonnefoy, votre beau pigeon, dis-je, toujours très aimé, a une charmante femelle avec laquelle il vit à merveille. Bientôt Sensible vous apprendra sur son sort quelque chose d’extraordinaire à quoi vous ne vous attendez pas……

Elle n’a pas eu lieu à ce sujet d’être très contente de mon aîné. Ma fille vint l’autre jour dîner chez elle à Saint-Ouen avec une de mes nièces ; la nièce y mit toute l’amabilité possible, et la fille bête et bridée comme un oison. Vous aimez tous ces détails, je le sais ; votre amitié pour nous me les pardonne, voilà pourquoi je vous en ennuie en ce moment. Vous avez raison dans votre lettre, il est bien plus joli de s’écrire comme cela en amis, que toujours en colère comme nous faisions autrefois. Oubliez tous mes torts et ne me refusez jamais ni vos soins ni votre amitié. Je n’oublierai jamais que vous me les promîtes dans cet instant cruel qui nous sépara, et l’on doit tenir ce que l’on promet alors……


Le marquis impute à l’indolence de Gaufridy les difficultés dans lesquelles il se trouve.

……Nous avons près de Barras les meilleures recommandations. J’arrive à lui avec un mémoire de tous les patriotes de ma section qui affirment que je n’ai jamais bougé et qui demandent eux-mêmes que l’on me rende justice, et, malgré tout cela, nous ne pouvons parvenir à Barras, c’est-à-dire à le voir en particulier car en public c’est fort aisé ; mais on ne fait rien en public. Sensible y va après-demain ; c’est douze francs qu’il nous en coûte chaque fois qu’on essaie. Cet hiver-ci nous coûte déjà plus de huit cents francs en faux frais, sans compter les présents et les gratifications qu’il faudra. Oh ! quelle f… affaire, vous nous avez laissée-là ! Et quel triste hiver vous nous faites passer ! Oh ! mon Dieu, lorsqu’en mai 93, vous vîtes que le Rhône effaçait, vous ne pouviez pas dire à Vaucluse : « Effacez donc puisque le Rhône, qui est votre matrice, efface[1]…… » Oh ! mon ami ! Mon cher ami, dans quel gâchis vous m’avez jeté ! Et, quelqu’innocent que je sois, si cela était mal pris, il y aurait pour moi les plus grands dangers.

Pourquoi diable allez-vous écrire à mon fils que l’affaire est mal prise ? 1° Quel besoin a-t-il de savoir cela ? Et, 2°, dès que c’est Sensible qui s’en mêle et qui s’y donne toute la peine imaginable, pourquoi mettez-vous par cette plainte mon fils dans le cas de croire qu’elle agit mal ? Voulez-vous donc les brouiller, tandis que je ne travaille qu’à les bien mettre ensemble ? Sensible est fâchée contre vous et elle ne vous pardonnera qu’en nous envoyant sans faute de quoi vivre le premier mars……


La citoyenne Quesnet invite François Gaufridy et sa sœur Benoîte à venir voir la superbe ville de Paris. (21 pluviôse, an VI)*.

……Je vous prie de dire à mademoiselle Benoitte quelle ne manveulle pas si je ne luis avoye pas ce que nous somme convenue mes jatans une ocation favorable je l’anbrase de tout mon cœur insi que Mlle Goton et M. Charle.

À l’egard de l’affaire majeure on fait ici ce quon peut mais tout sest reuni a dire quon ne pouvait travaillés avec fruit quau département de Vaucluse et lon vient a cet effet denvoiyé un mémoire a M. votre pere construit par un homme de loi et fait comme il faut quil soit pries votre papa de diligenter cette besogne, nous attandons avec bien de limpatience notre huille nos confitures et le vin cuit ainsi que lurgence qui devient tous les jours plus pressée.

Mon fils est bien sensible a votre bon resouvenir il vous sanbrase de tous son cœur il desire bien ardament de vous voir et moi jai le maime sentiment…… venés avec mademoiselle benoitte pasé le printemps, vous cerés bien contens de voir la superbe ville de paris est ses environs, St oeün surtout qui et délisieux la sosiétés i et charmantes. Nous jouisons cette anée deun printemps perpétuelle ni gelé ni naige, nous somme très tranquille, adieu je suis tout a vous pour la vie.


Le marquis est peiné des marques de mépris ou d’indifférence que l’on donne à Sensible. (20 germinal).

……Sensible ne vous pardonne pas l’affectation bien extraordinaire avec laquelle vous ne dites seulement pas un pauvre petit mot pour elle dans vos lettres. Son sincère et pur attachement pour vous ne méritait pas ce refroidissement. N’aurions-nous donc fait le voyage de Provence, moi, que pour mieux embrouiller les affaires, elle, que pour trouver des ingrats. C’est l’être que de ne pas aimer ceux qui nous aiment. Elle accuse François de la desservir près de vous. Ne vous impatientez pas de mes lettres et croyez-moi pour la vie votre plus sincère ami.


Le marquis, dont les revenus et les meubles sont saisis, maudit les auteurs de ses maux et court se cacher.

……Je vous écris dans le désespoir. Non content d’avoir saisi mon revenu en Beauce, on vient de faire saisir réellement mes meubles et je cours me cacher quelques jours. Voyez si vos soins me sont nécessaires.

Funeste voyage !.. Funestes enfants, épouse cruelle et maudite ! Mon état et mon désespoir est infiniment au-dessus de celui des malheureux plongés dans les tourments de l’enfer. Je vous embrasse.

Ce 14 floréal. De l’argent, au nom de Dieu, de l’argent !

Pour comble de malheur, je suis à la veille de perdre un œil ; je ne distingue plus ce que je vous écris.


Le marquis dépeint à François Gaufridy l’état où l’a mis la lettre « foudroyante » de son père. (12 prairial, an VI).

Il y a bien loin, mon cher François, de la lettre où vous m’écriviez : « Nous allons partir pour Arles avec mon père », à celle de ce même père qui m’écrit, comme s’il l’eût fait avec la pointe d’un poignard : « Je ne puis y aller, ma famille s’y oppose, et je n’irai pas. » ……Voilà donc le fruit de ses promesses, quand je lui fis mes adieux en larmes, le suppliant de ne me jamais abandonner, et vous, qui pleuriez aussi, vous, bon jeune homme, vous me trompiez donc également en m’assurant de ne me jamais abandonner ?

Ne redoutez rien de la lettre que j’adresse par ce même courrier à votre père. Elle ne contient que des raisonnements justes, de la sensibilité et aucun reproche. Ne la soustrayez pas, je vous en conjure…… Rien n’est plaisant comme la lettre de votre père. Il me bat en me déchirant l’âme ; il ressemble à ces maris qui rossent leurs femmes quand ils ont tort. Il y a des gens qui vous plaignent et qui vous consolent en refusant de vous rendre service, mai lui me trouve des torts ; il me chante pouille en me désobligeant, en m’écrasant, en me réduisant à l’aumône. Cette manière est tout à fait nouvelle et je m’en souviendrai…… Vous avez voulu ôter à madame Quesnet le plaisir de vous être utile. Votre père a fait plus ; à peine a-t-il eu l’air de se souvenir d’elle dans ses lettres, et de ce moment j’ai vu l’orage se former, de ce moment je lui ai dit : « MM. Gau… nous abandonnent et nous verrons pis bientôt ! » Convenez-vous que j’aie été bon prophète ? Et pourquoi donc tous ces détours ? N’était-il pas plus franc et plus loyal de me prévenir sur les lieux mêmes et quand j’y pouvais mettre ordre, que de me le dire à présent, où il faut que je refasse un second voyage pour réparer l’affreux tort que me fait la poltronnerie ridicule et l’impardonnable nonchalance de votre père ?……


Le marquis, trahi par l’avocat, espère en la constance de Quesnet. (12 prairial, an VI).

……Vous vous attendez à de grands reproches de ma part, citoyen. Vous vous trompez, je ne vous en ferai nul. La chose du monde la plus simple est de se préférer aux autres. Nous ne vivons plus dans ces siècles heureux où l’amitié, ne connaissant aucun danger, se faisait des triomphes de ceux qui paraissaient exister dans les services qu’elle rendait. Les progrès de l’égoïsme ont éteint ces systèmes de chevalerie ; on en a reconnu l’absurdité et chacun vit pour soi. C’est bien fait ; il y a mieux, je dis que c’est très naturel. Dieu préserve seulement la seule amie qui me reste au monde de penser comme cela ! C’est la seule grâce que je demande au ciel et je sens tous les jours qu’elle m’est accordée. C’est mon unique consolation……


Le marquis tente de mettre le ciel dans ses intérêts par le canal de la citoyenne Charlotte Archias. (16 prairial).

C’est par la parfaite connaissance, mademoiselle, que j’ai de votre piété et de votre humanité, que je prends la liberté de m’adresser à vous pour me plaindre avec amitié et sensibilité du procédé actuel de M. Gaufridy envers moi en refusant d’aller à Arles pour passer mon nouveau bail et faire les comptes très embrouillés de mon fermier. Il me ruine absolument et m’expose dans cette terre, la seule qui me reste pour vivre, aux plus affreux inconvénients. Un honnête homme d’ailleurs peut-il manquer à sa parole ? Et le premier des devoirs du christianisme n’est-il pas l’humanité, la probité ? Or, est-ce être probe que de manquer à une parole d’honneur signée ? Est-ce être humain que d’exposer un malheureux ami à mourir de faim ? Comment se peut-il donc que M. Gaufridy, dont les vertus sévères me plurent et m’édifièrent toujours, se permette envers moi aujourd’hui un procédé aussi illégal… j’ose dire même aussi indécent ?……

Je supplie donc par votre organe, mademoiselle, le citoyen Gaufridy de vouloir bien aller à Arles, y faire le nouveau bail, les comptes avec le fermier et la recette ainsi qu’il s’y est engagé par écrit avec moi. Je vous demande avec la plus vive instance de l’y déterminer. Vous ferez par là, mademoiselle, un acte de justice et d’humanité que le ciel équitable joindra à vos autres vertus et dont il vous récompensera, dans un monde meilleur, par toutes les grâces qu’il doit à des âmes comme la vôtre, et, dans celui-ci, par l’estime et la considération qui vous accompagnent partout et que vous méritez aussi bien. Je suis avec respect votre obéissant serviteur. Sade……

Madame Quesnet vous présente son respect et se fait, dans ce malheureux cas, une consolation du plaisir d’avoir l’honneur de vous revoir ainsi que toute votre aimable famille……


Le marquis veut faire un « bail de moine » au preneur de sa terre d’Arles. (14 messidor).

……Comprenez donc une bonne fois qu’après les procédés de mes enfants envers moi je ne dois nullement les ménager. Ils m’ont perdu, ils me perdent encore ; décidément je ne veux pas les ménager. Faites donc un bail le plus avantageux possible pour le fermier dans douze ou quinze ans d’ici. Qu’il ait pleine et entière permission de faire tout ce qu’il voudra, qu’il ait même un quartier de terre (rien n’est plus aisé que de la détacher sans que personne s’en doute, la terre n’ayant jamais été arpentée) et que, pour cette multitude d’avantages, cet homme paie tout ce qui est dû sur cette terre, me donne deux mille francs de pot de vin et me fasse six mille francs de rentes, franches et quittes de toutes réparations et impositions. Voilà tout ce que je demande ; il n’y a pas de fermier qui ne fasse cela dans ce pays-ci ; c’est ce qu’on appelle des baux de moines……




  1. La chose eût été difficile. Le département de Vaucluse n’a été désemparé de celui des Bouches-du-Rhône que le vingt-six juin 1793. En fait la radiation provisoire a été ordonnée par arrêté, mais le nom a dû rester sur la liste.