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Correspondance inédite du marquis de Sade/An 5

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Texte établi par Paul BourdinLibrairie de France (p. 397-408).
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AN V


La Coste est vendue, mal vendue selon l’avocat dont l’opinion ne laisse pas de faire réfléchir M. de Sade. Rovère n’attend pas d’être entré en jouissance pour quereller son vendeur sur les objets qu’il a fait disparaître et veut avoir l’état de ce qui a été cédé. On tombe enfin d’accord de lui abandonner quelques caisses de meubles « faites avant le pillage » en échange de celles qui ont été transportées à Saumane, et le marquis compte sur Gaufridy pour sauver plusieurs articles précieux, notamment un calice, qui ont été mis de côté.

Le nouveau propriétaire de la Coste a laissé la régie du domaine à Gaufridy et M. de Sade en félicite son ami dont le seul défaut est d’être lent à envoyer de l’argent ; mais Rovère est riche et peut attendre. Le marquis pense que l’avocat saura tenir sa langue sur les choses qui sont entre eux, mais toutefois s’étonne que Rovère le connaisse déjà comme un frère et soit instruit, il ne sait par quel canal, de tout ce qu’il fait. Gaufridy aurait pu lui dire qu’il est, presque toujours, facile de le prévoir ! La vente de la Coste est naturellement suivie de nombreuses disputes, en particulier sur la rente des pauvres, où le marquis montre autant de sournoise satisfaction à embarrasser son successeur que de méfiance, au fond respectueuse, pour le ci-devant marquis de Rovère, « neveu du pape » et représentant du peuple. Il espère recueillir à sa place l’indemnité que l’on parle d’accorder aux personnes qui ont été privées de leurs droits seigneuriaux et se réjouit, comme d’un bon tour, à la pensée de recevoir trois mille livres de rente pour un bien qui ne lui appartient plus.

Madame de Sade refuse de donner main-levée de son hypothèque sur le domaine de la Coste et de sacrifier aucun des droits que ses enfants sont appelés à recueillir. L’aîné part pour la Provence afin d’y remplir les formalités de conservation hypothécaire et le marquis l’accuse aussitôt d’y mettre son séjour à profit pour chercher à ruiner son crédit et à paralyser ses opérations. C’est un vilain b… qui ne l’emportera pas en paradis !

Les lettres de M. de Sade passent toute mesure depuis que le fils de l’avocat est devenu son correspondant. Ce garçon est un étourneau ; il n’a jamais quitté les jupes de sa mère, mais son incapacité n’a d’égale que sa présomption ; il est plus douillet qu’un soldat du pape ; il songe creux sans agir et crie lorsqu’on le touche comme un chien qu’on réveille en lui marchant sur la queue. Ce qu’il fait au marquis (c’est attendre son argent) procède d’une âme de boue ! Charles, en recevant sa procuration, lui avait promis un chapeau d’écus ! Où est-il ce chapeau ? Qu’est devenu le temps où Lions s’occupait de la terre d’Arles, Lions qu’il a eu la sottise de renvoyer ? Un blanc-bec se permet aujourd’hui de donner des délais au fermier ; on protège Audibert dont le marquis ne veut plus entendre parler, sinon pour lui faire rendre gorge ; on détourne, pour le faire travailler par les banquiers, le peu d’argent qu’on lui envoie et on le lui compte en écus républicains de cinq livres au lieu de vieux écus de six ; on le paie surtout de prétextes et on le croit assez imbécile pour avaler ces goujons-là ! Le marquis court à chaque instant le risque d’être assassiné par les mauvais sujets qui consentent encore à prendre du service dans une maison dont le maître lui-même ne mange pas à sa faim. S’il se plaint, Charles lui répond par les plus plates insolences et pousse l’effronterie jusqu’à lui rappeler les malheurs qui ont valu au citoyen Sade l’estime de tous les honnêtes gens. Et celui qui écrit ces horreurs est le fils de son compagnon de jeunesse, d’un homme qui lui doit sa liberté, le frère de quelqu’un qu’il a tiré de la réquisition ! Le sang du marquis s’allume à la pensée de tant d’ingratitude. Il veut parler d’autre chose, « mais il y faut un intervalle !.. »

Cette situation prendra fin au premier mai. Il y aura alors « un développement d’énigme bien singulier » qui laissera chacun dans la joie, et les deux amis n’auront plus à se souvenir que l’un a failli mourir de faim par la faute de l’autre. Pour amener ce dénouement, il ne faut plus au marquis que trois mille livres. Mais M. de Sade a quitté Paris : il demeure à Saint-Ouen, place de la Liberté, n° 3, « maison de la citoyenne Quesnet », et l’on se demande si ce n’était pas à l’achat de cette maison pour la citoyenne qu’était destiné l’argent de la vente faite à Rovère. C’est là, quoiqu’il en soit, et non ailleurs, (car un autre Sade les recevrait !) qu’il faut envoyer les trois mille livres du marquis. Elles lui sont plus indispensables que l’air qu’il respire et ne sont pas destinées du tout, comme on l’a dit à l’avocat, à payer les frais d’un séjour en Provence. Ses trois mille livres ou il meurt ! Bientôt il sera trop tard. Le terme arrive ; il est passé ! Mais les cris ont cessé et M. de Sade n’est point mort. Il est parti, sans laisser d’adresse, avec de l’argent emprunté, et Gaufridy n’aura pas de sitôt de ses nouvelles ! On lui fera tout juste savoir où il peut écrire ; les deux amis ne reprendront leur commerce qu’au retour du voyageur.

M. de Sade a bien menti. Nous le retrouvons à Saumane avec la citoyenne Quesnet. Il a une méchante affaire sur le dos. Le citoyen Perrin, receveur de l’enregistrement à l’Isle-sur-Sorgues, qu’il a accusé de forfaiture, vient de l’assigner devant le tribunal correctionnel d’Avignon. Le marquis appelle Gaufridy à son aide. On consulte et on négocie. Il faut, pour se tirer de là, faire des excuses, publier une rétractation, payer tous les frais et aumôner au bureau de bienfaisance du district.

Cette mésaventure n’a pas calmé l’humeur bougillonne du marquis. Il s’entoure de nouveaux agents locaux, s’attèle au règlement de ses comptes, prétend tout remettre en chantier. Mais tel qui faisait merveille du plat de la langue n’est plus qu’un apprenti au fait et au prendre, et M. de Sade est souvent forcé de passer par les chemins qui, de loin, lui faisaient crier « casse-cou ! » Tout fripon et voleur qu’il soit, Ripert fils obtient de lui la signature d’un compromis. Audibert, cet autre fripon, reste son créancier, par bon arrêté, de quatre cent onze livres onze sols sept deniers, tandis que Page lui fait souscrire une reconnaissance de deux mille quatre-vingt-quinze livres neuf sols sur les causes de l’ancienne sentence. Il faut parlementer avec les créanciers de l’abbé, qui cessent d’être un mythe pour le marquis et qui, eux-mêmes, n’en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles. La municipalité de Mazan vient visiter en corps son ancien seigneur, mais elle met un garnisaire chez lui pour le contraindre au paiement de ses impôts. On crie les prés de Saint-Paul à l’encan pour faire quelques sous.

M. de Sade décide de partir pour Arles afin d’y chercher des ressources qui lui permettent de faire face à un engagement de soixante mille livres dont il n’indique pas la nature.

Il obtient, non sans peine, de Gaufridy et de sa femme, qu’ils lui confient Charles et François, tandis que Quesnet va l’attendre chez l’avocat où elle reste pendant trois semaines. La citoyenne y est fort bien traitée et met tous ses talents d’ancienne comédienne devenue cordon bleu à bien se conduire dans ce milieu provincial et dévot. La voilà, semble-t-il, au mieux avec toute la famille : l’honnête et trop craintive maîtresse de maison, la vieille grand-mère, la tante Charlotte, mademoiselle Benoîte et mademoiselle Gothon. J’ai les plus fortes raisons de croire que ce n’est pas du côté de l’avocat qu’on a pris le change.

Le marquis est à Beaucaire le vingt-trois juillet, c’est-à-dire le lendemain de l’ouverture officielle de la foire. L’opération qui l’y amène est, cette fois, de celles qui déjouent les prévisions tout en restant dans la parfaite logique du personnage. Les lettres parlent, sans autres précisions, d’une loterie dont on attendait merveille et qui n’a point donné de résultats. On a mis des billets en vente, mais pas un seul n’a été vendu. Charles, qui avait précédé la troupe, n’a rien fait de bon. Il prétend, par surcroît, n’avoir pas été suffisamment indemnisé de ses frais de route, et le marquis le renvoie à son père en prenant celui-ci pour juge du différend. François reste avec lui et ils se rendent à Arles pour y mettre le mas de Cabanes en vente et faire apposer des affiches dans tout le département. Toutefois le marquis s’est déjà engagé avec son fermier Lombard, qui doit lui verser six mille livres d’acompte. Cet argent sera bon à prendre, sans que la chose mette obstacle à l’exécution des autres projets, car « vente casse vente » selon M. de Sade qui sait accommoder les principes du droit à son propre usage.

Du reste ce Lombard entend la tablature. C’est un type bouffon et un peu équivoque de fermier à la coule, tel qu’on en rencontre parfois chez les paysans en contact avec la plèbe des grandes villes, cynique, jovial et sûr de lui, à la fois bavard et réticent avec d’inimitables tours de langage, un homme, pour tout dire, à qui l’on peut parler raison ! Mais il est parti, « comme tant d’autres », et a laissé un remplaçant qui se montre plus intraitable que lui. Tout s’embrouille.

Le marquis, séparé de Quesnet, a hâte de revoir cette sincère amie dont l’existence lui est plus chère que la sienne. Il est reconnaissant à l’avocat de l’accueil qu’elle a trouvé dans sa maison, mais il se plaint de ne pas en recevoir de lettres et craint que de nouveaux plaisirs « lui fassent oublier les anciens. » M. de Sade n’a jamais senti aussi vivement l’ennui et l’impatience.




Le marquis a vendu la Coste, mais il craint que l’argent ne soit pas pour lui. (24 vendémiaire).

……Je vous ai fait part que le sous-seing privé, relatif à la vente de la Coste et fait entre M. Rovère et moi, a été réalisé avant-hier vingt-deux vendémiaire en acte par devant notaire, et que c’est maintenant une affaire absolument finie. J’ai appris avec plaisir que M. de Rovère vous conservait la régie de cette terre ; je l’y ai fort excité et l’en ai loué. Vous n’avez qu’un défaut, mon cher Gaufridy, c’est de faire excessivement attendre les rentes des propriétaires et ce défaut, capital pour moi qui suis très près de mes pièces, est de peu d’importance pour un homme aussi riche que M. Rovère.

Il a été fort question, en passant cet acte, des créanciers. On m’a demandé s’ils étaient spécialement hypothéqués sur la Coste ou sur le total de mes biens ; j’ai dit, comme je le crois, qu’ils étaient hypothéqués sur le total et non sur la Coste spécialement ; de ce qu’un homme est accoutumé de recevoir sa rente sur tel ou tel fermier, n’est pas une preuve que son fonds est spécialement hypothéqué sur le fonds régi par ce fermier. Je vous l’ai dit, mon cher Gaufridy, dans le malheureux cas où cela fût, c’est ici où vous pourrez me rendre le plus important service que vous m’ayez rendu de votre vie. N’allez pas, nouvel homme de M. Rovère, me perdre et m’anéantir pour obliger votre nouveau client. Sans doute il ne faut pas que M. Rovère soit exposé à payer deux fois, mais il ne faut pas non plus qu’il paie à d’autres qu’à moi et que je n’aie vendu que pour payer des créanciers…… Si, par des oppositions, M. Rovère vient à me manquer, je n’ai plus comme je vous l’ai déjà dit, qu’à m’aller jeter dans la rivière. Je vous conjure donc (car je sais bien qu’à présent vous ne m’aimez plus) pour que cette affaire réussisse à mon honneur et à mon avantage. Quant à madame de Sade, ses droits sont conservés dans l’acte ; son hypothèque n’est point spéciale, et il a été décidé, en passant l’acte, qu’elle ne pouvait en rien gêner l’opération et qu’elle devait lui être si indifférente qu’à peine valait-il la peine de lui en parler. Je vous exhorte donc à ne lui point écrire……

Rovère me sait par cœur comme me saurait un frère, mon amie, mon fils, vous, etc. Qui l’instruit donc ainsi ? Je l’ignore ; je suis bien sûr que ce n’est pas vous, et vous recommande seulement de maintenir, comme je suis bien sûr que vous le ferez, une balance égale entre ses intérêts et les miens……


Le marquis méprise les plates insolences de Charles Gaufridy et ne veut plus avoir affaire à lui. « Ce 2 janvier (V. S.) ». (12 nivôse, an V).

Le plus souverain mépris, monsieur, est tout ce que je crois devoir aux plates insolences que vous m’adressez. Ce n’est pas à un enfant de votre espèce qu’il convient de parler de mes malheurs. Ces malheurs, qui ne servent qu’à me rendre intéressant et respectable aux yeux de tous les honnêtes gens, ne doivent pas être connus de vous, puisqu’on vous donnait le fouet quand je les ai éprouvés. Ayez donc la bonté de vous taire sur cela parce qu’il ne vous convient nullement d’en parler……

Tout cela, monsieur, ne me convient pas. Je vous supplie de ne plus vous charger de mes affaires et de prier M. votre père d’en reprendre tranquillement et honnêtement le timon jusqu’au premier mai. Tout changera à cette époque et j’espère que nous serons contents tous deux, et que nous ne cesserons jamais d’être amis ; mais pour vous, monsieur, vous ne me plaisez point, et je vous prie de ne plus m’écrire. Bornez-vous à m’envoyer de l’argent n’ayant pas un sol depuis un mois……


Madame de Sade a pris ses sûretés sur le domaine vendu par le marquis. Elle conte à l’avocat ce qu’il est advenu d’elle-même et des siens Pendant et depuis la Terreur. (Paris, ce 5 mars v. s. an V).

……J’ai fait opposition au bureau des hypothèques pour les fonds de ma dot que l’on a touchée……

Mon but est de conserver le plus de fonds que je pourrai à mes enfants et pour cela de ne rien perdre de ce qui m’est dû. Ceci est pour vous seul et vous me ferez plaisir de me répondre à chaque article et autant que vous pourrez le faire sans vous compromettre, car il est bien essentiel à mes enfants de conserver un homme honnête et sûr dans les affaires de leur père. Ils sont d’excellents sujets et sur lesquels on peut compter, l’aîné ayant près de trente ans. C’est bien à tort que l’on vous a soupçonné de me rendre compte, ne vous écrivant plus depuis la cessation de mon administration pour ne vous pas compromettre.

Ma mère se porte bien. Dans le temps de la Terreur, elle a été arrêtée avec mon pauvre père que nous avons perdu six mois après sa sortie. C’est bien le plus cuisant de nos chagrins. Moi et ma fille, j’ai été en exil et les exilés étaient destinés à remplir les prisons quand elles auraient été vides.

Ne doutez pas, monsieur, de tout l’intérêt que je prends à tous les événements qui vous touchent. Je m’en suis informée plusieurs fois sans pouvoir rien savoir……


Le marquis espère bénéficier de la restitution des droits féodaux à la barbe de Rovère et se prépare à plaider contre lui.

Je vous remercie de la note que vous m’avez envoyée sur les droits perdus. Rovère, m’assure-t-on, s’est adressé à vous pour en avoir autant. Vous aurez sûrement mis l’uniformité exigée par la vérité dans l’un et l’autre de ces envois. Lui, Rovère, persuadé qu’on allait rendre ces droits, avait, disait-on, quelque envie d’en traiter avec moi, car, au fait, et j’espère que vous ne doutez pas de cette assertion, au fait, dis-je, s’ils se rendent, c’est à moi qu’ils appartiennent ; mais il n’est pas très sûr que je les lui vende, et j’aimerais assez à avoir vendu une terre qui me rapporterait encore trois mille francs de rente et à entraver M. le marquis de Rovère dans ses jouissances, dans son despotisme et dans ses possessions.

Une autre difficulté s’élève entre M. le marquis et moi, chétif. M. le marquis prétend retenir dix-huit cents francs sur son dernier paiement en raison d’une rente de quatre-vingt-dix francs accordée aux pauvres de la Coste et M. le marquis, qui aime fort les curés, a bien peur que le sien ne perde cela.

J’objecte à M. le marquis :

1° Qu’il n’a pas droit de se payer par ses mains.

2° Que c’est la nation qui recueille aujourd’hui ces dons-là et qu’il n’y a aucun droit.

3° Que je doute que ce don existe par testament d’un Simiane, comme il le dit.

4° Qu’à supposer qu’il existe, ce n’est point un titre pour moi et que, de ce qu’une vieille folle, qui n’était pas ma parente ou que de fort loin, ayant peur du diable a laissé en legs à des curés que ne reconnaît plus la nation, ne peut devenir une obligation pour moi qui n’ai pas peur du diable, qui n’aime point les églises et qui ne crois point aux curés.

5° Que, par unique principe de probité et de délicatesse, je vais vous prier de continuer de faire payer cette rente jusqu’à ce qu’il soit prouvé si je la dois par titre valable, ou si elle n’est, comme j’en suis sûr, que volontaire.

Il est donc urgent que vous ayez la bonté d’éclaircir ce fait et de m’écrire une lettre ostensible qui contienne toutes les preuves du dit fait pour ou contre moi, et cela fort promptement parce que c’est le vingt-trois ventôse, c’est-à-dire aujourd’hui, que Rovère paie et aujourd’hui qu’il va retenir les dix-huit cents francs. Je n’attends donc que votre réponse pour le faire assigner à payer, et le fonds, et les intérêts……


Le marquis a besoin de trois mille livres pour préparer la surprise du premier mai et jure à l’avocat qu’il ne songe nullement à se rendre en Provence. (20 germinal).

On m’assure, par une lettre que je vous ferai voir un jour, que vous ne vous souciez point du tout de mon voyage en Provence, qu’on assure que j’y vais et que c’est à cause de cela que vous ne voulez pas m’envoyer les mille écus que je vous demande en dernière grâce.

Piquez-vous d’honneur, mon cher Gaufridy, dites et pensez : « Je crains si peu le voyage de M. de Sade en Provence que je vais lui envoyer sur le champ les mille écus qu’il demande », et ce procédé honnête de votre part, je me hâterai de l’apprendre à ceux qui s’avisent de penser aussi mal sur votre compte.

Non, non, non, mille fois non, quoi qu’en puissent dire les faiseurs de fausses nouvelles, non, ce n’est point pour aller en Provence, où sûrement je n’irai point cette année, que je supplie M. Gaufridy de m’envoyer le plus tôt possible mille écus ! Ces mille écus sont pour moi plus nécessaires que l’air même que je respire ; ils vont me faire sur le champ conclure un arrangement par lequel je laisse à jamais M. Gaufridy tranquille, sans cesser de lui laisser ma confiance, sans cesser d’être son ami. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Il le verra ; il suffit que je lui répète qu’après ces mille écus je ne lui demande plus rien. Ne lui ai-je pas toujours dit qu’il y aurait un développement d’énigme bien singulier au premier mai ? Eh bien ! pressez-vous de m’envoyer ces derniers mille écus, et sur le champ vous saurez le mot de cette énigme. Elle vous fera plaisir, je vous le répète encore, et elle coupe absolument court à toute espèce de chicane, d’humeurs, de tracasseries entre nous. De ce moment tout est dit : nous nous quittons et nous nous reprenons, et tout cela sans que j’aille en Provence.

Envoyez donc les mille écus sur le champ, je vous en conjure avec les plus vives instances, mais à la fois. Passé le premier mai, il ne serait plus temps, vos envois seraient inutiles ; ils seraient même compromis car je m’éloigne pour longtemps, et de vous, et de Paris, et ce serait me jouer le plus mauvais tour que de diviser votre somme et de ne pas l’envoyer en une seule lettre ; l’autre moitié serait perdue, je vous en préviens. Je ne laisse ni adresse ni domicile en ce pays ; la lettre ne me reviendrait pas et vous auriez compromis mes fonds……


M. de Sade est cité devant le tribunal correctionnel d’Avignon.

L’an cinq de la République française et le vingt messidor, nous Denis Monier, officier ministériel, exerçant dans le département de Vaucluse, de résidence à Carpentras, soussigné, au requis du citoyen Perrin, receveur de l’enregistrement et du domaine national au bureau de Carpentras, qui porte plainte contre L. Aldonce Donatien Sade, de la Coste, sur ce que ledit Sade, par sa lettre écrite de Saumane le trente prairial dernier, adressée audit Perrin, s’exprime ainsi : « Venu dans ce pays-ci, citoyen, pour y recevoir des revenus qui ne m’avaient pas été payés depuis six ans, je vous avoue que c’est avec une surprise sans égale que j’ai vu, par l’écrit ci-joint, que vous vous étiez permis de me voler une portion de ces revenus, oui, voler, citoyen, c’est le mot ! Assurément vous n’avez pas osé faire passer dans les coffres de la nation la rente d’un homme qui n’a jamais émigré de sa vie ; elle ne l’aurait pas reçue. Cette rente n’a donc été versée que dans votre poche. Je vous prie donc, citoyen, de remettre sans aucun délai la somme que vous m’avez escamotée. N’ayant pas quitté Paris, ayant envoyé tous les quinze jours des certificats de résidence, vous n’étiez pas dans le cas de me croire émigré, et je vous préviens que, si vous ne remettez pas sur le champ ce que vous m’avez volé au présent porteur de ma lettre, je vous dénonce au Directoire comme un fripon, et soyez sûr que j’y ai assez de connaissances pour vous y faire punir comme vous le méritez. Salut. Sade, à Saumane ; ce trente prairial, an V.

« Copie littérale du reçu que vous vous êtes permis de donner à mes débiteurs :

N° 9 bis. — Je, soussigné, receveur de l’enregistrement, au bureau de l’Isle, déclare avoir reçu de Marianne Paradis, veuve Moreau, et des mains, en argent, d’Antoine Moreau, son fils, de Saumane, la somme de vingt-neuf francs quatorze sous pour neuf années d’arrérages d’une rente constituée de trois francs six sous, qu’il supporte à l’émigré Sade.

À l’Isle, le quinze thermidor, an III de la république française,

« signé : Perrin.

« L’original restera dans mes mains, jusqu’à ce que vous m’ayez rendu votre vol et, si je ne suis pas satisfait à vue, demain il part dans une lettre au Directoire.

Le dit Sade a récidivé par une autre lettre dont la teneur suit :

« Je suis très étonné, monsieur, qu’après vous avoir fraternellement invité à me rendre l’argent que vous m’avez volé au nom de la nation, vous ne me l’ayez pas encore rapporté. En faisant mes comptes avec mes débiteurs, je trouve chaque jour de pareilles friponneries de votre part ; je vous invite une seconde fois très sérieusement à restitution, et, si sous quatre jours, vous ne vous êtes pas exécuté, je ferai savoir au Directoire quelle a été votre conduite. Je vous salue. De Sade. Ce 25 juin (v. s.).

Il accuse le requérant, tant par le moyen des dites lettres que par les propos qu’il tient publiquement : de lui avoir volé une portion de son revenu, dont le requérant a fait la recette en qualité de receveur du domaine national au bureau de l’Isle, attendu que le dit Sade s’est trouvé et est encore porté sur la liste générale des émigrés, arrêtée par le gouvernement le vingt-quatre pluviôse, an II de la république, recette qu’il a faite ainsi qu’il le devait, vu qu’il est, comme il est dit ci-devant, porté sur la liste des émigrés, de laquelle il n’est point à la connaissance du requérant que ledit Sade ait été rayé ; d’en avoir détourné à son profit une somme de vingt-neuf francs quatorze sous, dont il dit que le requérant n’a pas fait compte au trésor public ; que tous les faits contenus en cette lettre, ainsi que ceux que le dit Sade se permet de répandre dans le public, sont faux et calomnieux, et comme le requérant, en sa qualité de simple citoyen et en sa qualité de receveur, dont toutes les actions doivent être exemptes de reproches, ne peut laisser propager de pareilles inculpations, je dit huissier, au requis du citoyen Perrin, ai cité le dit Sade, conformément aux articles 95-180-181-182 et 183 du code des délits et des peines, pour comparaître devant le tribunal de la police correctionnelle de l’arrondissement d’Avignon, le vingt-sept présent mois messidor, lieu ordinaire des séances, heure de dix du matin, pour voir déclarer faux et calomnieux le contenu des lettres ci-dessus, et notamment l’inculpation faite au requérant d’avoir détourné à son profit une partie des revenus du dit Sade, dont la recette a été par lui faite en sa qualité de receveur du domaine national, et, pour réparation, se voir condamner à la somme de quinze cents francs d’amende applicable à l’aumône de la commune d’Avignon, aux frais d’impression, publication et affiches du jugement qui interviendra pour cinq cents exemplaires qui seront distribués dans tout le département de Vaucluse, et pour se voir, en outre, condamné aux dépens, avec inhibition et défense qui lui seront faites de récidiver sous de plus grands peines, et sauf au commissaire du directoire exécutif, pour la vindicte publique, de prendre contre le dit Sade telles conclusions qu’il appartiendra……


Le marquis désavoue, par un acte notarié, l’accusation qu’il a portée contre le sieur Perrin, fonctionnaire public.

L’an cinquième de la République française et le vingt-quatre messidor, par devant nous, Jean-Joseph Liotard, notaire public de cette commune de l’Isle, soussigné, et en présence des témoins à la fin nommés, fut présent le citoyen Louis Aldonce de Sade, homme de lettres, demeurant ordinairement à Saint-Ouen, département de la Seine, se trouvant aujourd’hui au dit l’Isle, lequel nous a dit et exposé : qu’étant arrivé à Saumane où il possède divers biens et rentes, s’étant adressé à divers de ses débiteurs pour leur demander les arrérages des rentes qu’il supposait lui être dues, quelques-uns d’entr’eux lui ayant dit qu’ils avaient payé au citoyen Perrin, résidant à l’Isle, ce qu’ils pouvaient devoir à l’exposant jusques et inclus l’an troisième de la république, lequel Perrin était, disaient-ils, chargé de recevoir les rentes des émigrés, ce qui l’aurait d’autant plus indigné qu’il n’a jamais émigré et qu’il n’a même jamais été porté sur la liste des émigrés dressée dans le département qu’il habitait, et que, s’il a été porté sur pareille liste dressée dans le département des Bouches-du-Rhône, ce n’a été que par erreur en mil sept cent quatre-vingt-treize dans le temps de la Terreur, et que le département reconnut si bien son erreur que, deux mois après, il fut rayé de cette fatale liste, et que copie de l’arrêté de radiation fut envoyée dans toutes les communes où il possédait des biens et encore à Avignon, chef-lieu de ce département ; qu’il n’a donc jamais été porté sur la liste des émigrés de ce département et qu’il fut d’autant plus surpris d’avoir pu être regardé comme émigré dans ce département qu’il ne put retenir son indignation et qu’alors, sans approfondir en quelle qualité le citoyen Perrin qui lui était désigné avait dû percevoir les rentes qui lui appartenaient, il ne dissimula pas qu’il le confondit avec des prétendus patriotes de l’Isle qui, à la même époque, faisaient faire des contributions et, ne suivant que son premier mouvement, il écrivit au citoyen Perrin deux lettres dans lesquelles il se permit des qualifications qu’il désavoue, reconnaissant que c’est témérairement et sans connaissance du citoyen Perrin qu’il lui a ainsi écrit, d’autant que le dit Perrin jouit à juste titre de la meilleure réputation ainsi que le dit exposant le reconnaît ; qu’en conséquence, et d’après les informations qu’il a prises, il reconnaît le citoyen Perrin pour un homme probe et honnête, ayant toujours rempli les fonctions de son état avec distinction ; et, d’autant que le dit Perrin a fait assigner le dit citoyen Sade devant le tribunal de police correctionnelle d’Avignon en demande de réparation des injures faites au dit Perrin par ledit exposant dans les deux lettres que ce dernier lui a écrites, il consent que la présente rétractation soit, par le dit Perrin, rendue publique de la manière que le dit Perrin trouvera la plus authentique, même par l’impression et l’affixion, offrant de payer les frais, faits et à faire par le dit Perrin jusqu’à la signification du présent acte, sur la liste que le dit Perrin lui en fournira.

De quoi et de tout ci-dessus le dit citoyen Sade nous a requis acte……


M. de Sade fait signifier son désaveu au sieur Perrin, qui marque à quelles conditions il renoncera à poursuivre l’affaire.

Du vingt-cinq messidor, an cinq de la république française, une et indivisible, à la requête du citoyen Louis Aldonce Donatien Sade, homme de lettres, demeurant ordinairement à Saint-Ouen, département de la Seine, lequel fait élection de domicile en cette commune de Carpentras, dans l’étude du citoyen Courtois de Honfleur, officieux, pour le temps du droit seulement, nous Augustin Stanislas Lavagne, officier ministériel patenté, reçu et immatriculé près le tribunal civil du département de Vaucluse, résidant au dit Carpentras, soussigné, avons bien et dûment signifié au citoyen Noël Perrin, receveur des droits d’enregistrement et des domaines nationaux au bureau de Carpentras, l’acte de désaveu fait par le requérant le jour d’hier devant Liotard, notaire à l’Isle, enregistré le dit jour, et c’est aux fins qu’il n’en prétende cause d’ignorance, et qu’au bénéfice du dit désaveu il ne fasse aucune instance ultérieure contre le dit Sade à raison de la demande en désaveu formée par le dit Perrin devant le directeur du jury de l’arrondissement d’Avignon, offrant, nous dit huissier, au dit Perrin, de lui rembourser de suite les dépens qu’il peut avoir faits à raison de la dite cause sur la liste qu’il nous remettra, et étant par lui quittancée. Sous toutes protestations que de droit et lui avons laissé copie tant du dit désaveu que de notre exploit, parlant, dans son domicile, à sa personne. Lequel a répondu que dans l’ignorance où il est si (comme le citoyen Sade l’avait menacé) il a écrit au directoire exécutif pour dénoncer le répondant, soit d’ailleurs pour l’importance et la calomnie de ses injures, son acte de rétractation n’est point satisfactoire ; que cependant, comme le répondant ne met ici ni haine ni vengeance, et que son seul objet a été de détruire des bruits faux et méchamment supposés par le dit Sade, bruits graves et sur lesquels un receveur public ne peut rester indifférent sans se nuire, par égard pour la famille du dit Sade et pour les personnes qui se sont employées pour terminer cette affaire, le répondant déclare qu’il accepte le dit acte de rétractation et se départ de la citation qu’il a fait donner devant le tribunal de la police correctionnelle d’Avignon du vingt courant, à condition et non autrement : 1° que le citoyen Sade lui paiera ses frais et dépens ; 2° qu’il consignera entre les mains du citoyen Courtois, notaire, la somme nécessaire pour les frais d’impression et d’affiche de l’acte de rétractation et de la présente réponse ; 3° qu’il paiera au receveur des deniers de l’hôpital de Carpentras la somme de vingt-quatre francs à titre d’aumône, interpellant le citoyen Sade de s’exécuter dans les vingt-quatre heures sur les conditions ci-dessus, à défaut de quoi, dès à présent comme pour lors, le répondant déclare que l’acceptation et le désistement par lui consentis seront regardés comme non avenus et qu’il poursuivra l’adjudication de sa demande ; en conséquence, qu’il se présentera devant le directeur du jury d’Avignon pour faire prononcer sur les fins de sa plainte, et a pris copie après avoir signé.

Perrin. Lavagne.