Cours d’agriculture (Rozier)/ÉTANG (supplément)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


ÉTANG. Cet article n’est point une addition à celui qui se trouve déjà dans le Cours ; mais il doit être considéré, sinon comme une réfutation proprement dite des principes énonces par l’abbé Rozier, du moins comme une modification nécessaire de ces mêmes principes.

L’agriculture, aussi bien que l’économie publique, dont elle forme une des branches principales, n’a pas seulement à redouter les intempéries de l’atmosphère, les météores dévastateurs, les dégâts que commettent dans son domaine une multitude d’animaux destructeurs, enfin tous les fléaux physiques dont elle n’est que trop souvent menacée ; il faut encore qu’elle ait à craindre l’exécution de plans mal conçus, de projets désastreux, enfantés dans le silence du cabinet, par des écrivains dont les talens, et les lumières sont incontestables, les vues droites et les intentions louables, mais qu’un excès de zèle emporte au delà du but. C’est un reproche que l’on a fait, non sans fondement, eux économistes ; et il paroit que la suppression de tous les étangs existans en France est un des préceptes émanés de leur doctrine, et prescrit avec une chaleur inconsidérée par des hommes très recommandables.

Parmi ces écrivains, l’on a vu Rozier figurer au premier rang, et provoquer la suppression générale des étangs comme un objet indispensable, auquel le salut de la masse des hommes étoit attaché. « Aux grands maux, disoit-il, il faut de grands remèdes ; les palliatifs les augmentent ; la cognée mise au pied de l’arbre est le seul remède. Je sais que les propriétaires des étangs trouveront ma morale un peu sévère, qu’ils me traiteront même de séditieux ; mais, est-ce ma faute si, de gaîté de cœur, connoissant l’étendue du mal, ils persistent à être non seulement le fléau, mais les destructeurs de l’espèce humaine ? »

Au temps où Rozier lançoit cette sorte d’anathème contre les étangs et leurs propriétaires, la marche du gouvernement étoit lente, grave, réfléchie, et fort éloignée de toute innovation trop brusque ; les provocations violentes de l’auteur, pour l’anéantissement total des étangs, ne furent point écoutées, et ne firent même aucune sensation. La révolution vint ranimer les espérances des partisans de ce système exagéré ; ils en fatiguèrent en vain les deux premières Assemblées législatives ; mais la Convention nationale, qui avoit changé la forme politique de la France, n’hésita point à adopter une mesure dont le but étoit de changer aussi la forme de notre agriculture ; elle ordonna, en l’an 2, l’assèchement de tous les étangs et lacs de la France, leur ensemencement en grains de mars, ou leur plantation en légumes servant à la nourriture de l’homme.

Cette loi produisit un effet tout opposé à celui que ses provocateurs s’étoient promis. Au lieu des bénédictions qui accompagnent les actes d’une autorité bienfaisante, la Convention qui, séduitte des argumens spécieux, avoit voulu faire disparoître les étangs de notre territoire, comme un moyen de rendre la santé à des millions d’hommes, et à l’agriculture des milliers d’arpens, ne recueillit que des plaintes et des murmures. Des cris et des réclamations s’élevèrent de toutes parts contre l’exécution de la loi ; les administrations et même les sociétés populaires adressèrent au gouvernement des observations très-pressantes ; et, ce qu’il y a de remarquable, c’est que les réclamations furent très-vives dans les contrées dont la situation avoit servi plus particulièrement de motif à la loi ; telles furent la Bresse et la Sologne. Fatiguée de ces plaintes presque unanimes, la Convention rapporta, à peu près un an après l’avoir rendue, la loi relative au dessèchement des étangs ; et les choses sont restées depuis dans leur ancien état, à l’exception néanmoins de plusieurs étangs, qu’une trop prompte exécution de la loi fit anéantir, au grand détriment des cantons où ils existoient. C’est ainsi que les Vosges ont perdu de beaux et vastes réservoirs d’eau, d’une grande importance pour l’utilité générale.

Si, par cette perte, l’espèce d’essai ordonné par le gouvernement devint funeste, il servit du moins à décider une question, qui n’en étoit pas une aux yeux des gens éclairés et non prévenus, et à mettre fin à de longues discussions ; car les étangs avoient aussi leurs partisans et leurs défenseurs. Quelque solides que fussent leurs raisonnemens, appuyés par un grand nombre de faits et par l’expérience, ils avoient à lutter contre des adversaires dont l’opinion formoit autorité, et leurs écrits étoient défigurés ou tournés en ridicule dans les ouvrages des agronomes, dont la plume exerçoit une sorte d’empire en pareilles matières.

Il n’est pas inutile de remarquer qu’à l’époque où ces agronomes, excités par l’esprit de système, s’agitoient pour arracher du gouvernement des ordres désastreux, l’opinion se manifestoit en Angleterre dans un sens tout opposé : « De toutes les les parties de l’économie rurale d’Angleterre, écrivoit, en 1792, M. Arthur Young, celle des étangs est la plus négligée. Cependant, si nous observons ceux que nous ont laissés nos ancêtres, nous y remarquons des traces de dépenses et de travaux considérables, preuves incontestables des grands avantages qu’ils devoient en retirer. Nos ancêtres, obligés par leurs institutions religieuses de se nourrir d’alimens maigres, sentoient trop le prix de cette branche de l’économie rurale, pour la laisser languir dans un état aussi affreux ; mais les carpes, les tanches et les perches ne sont-elles donc bonnes que pour les catholiques ? Si elles sont considérées comme des mets, délicats, pourquoi ne s’occupe-t-on pas plus qu’il y a deux cents ans, de les rendre plus communes en Angleterre ? J’engageai fortement mon ami à ne pas négliger cette partie, et je crois l’y avoir déterminé, en lui prouvant combien seroit supérieur à celui de ses mauvaises récoltes d’herbages, le produit qu’il en retireroit ; et, pour lui démontrer combien le conseil que je lui donnois méritoit toute sa confiance, nous consultâmes les notes qu’il avoit prises sur les quatre étangs, actuellement remplis d’eau, qui lui restoient. » (Voyage dans le comté d’Essex.) Les détails que donne ensuite M. Arthur Young, quoiqu’assez peu complets, parce que le propriétaire des étangs n’avoit ni soigné, ni surveillé cette branche de son revenu, présentent un résultat avantageux en leur faveur ; aussi, cet agriculteur célèbre nous apprend-t-il que le propriétaire, frappé d’avantages qu’il avoit dédaignés, s’est déterminé non seulement à rétablir ses étangs, mais encore à apporter plus de choix dans les espèces de poissons destinées à les peupler.

Tandis que les Anglais, au lieu de reprocher à leurs ancêtres catholiques, la formation et l’entretien des étangs, s’encourageoient au contraire à suivre leur exemple, de plates et virulentes diatribes se débitoient dans nos contrées, après la chute de l’ancien gouvernement, en style tant soit peu révolutionnaire, contre les moines qui, disoit-on, avoient multiplié les étangs dans leurs possessions, pour fournir leurs tables de mets délicats en maigre. Mais cette abondance, ou si l’on veut, ce luxe de l’abstinence, loin d’être préjudiciable, tournoit au profit de la mense commune. En effet, l’on ne peut contester que, plus il y a de variété dans la masse des subsistances, moins la cherté se fait sentir parmi celles qui sont d’un usage général et habituel. Si, au lieu de la grande quantité de poissons que leurs cuisines engloutissoient, les anciens cénobites eussent mangé de la viande de boucherie, le prix de cette espèce d’aliment eût nécessairement augmenté avec sa consommation. Les poissons, que des étangs bien entretenus nourrissoient, n’étoient pas uniquement destinés à leurs possesseurs. Par les pêches périodiques qui s’y pratiquoient, les ressources alimentaires s’accroissaient dans les environs, et même à une assez grande distance ; et ces ressources étoient à la portée du pauvre comme du riche, en même temps qu’elles procuroient à tous une nourriture aussi saine qu’agréable.

Ce résultat des produits que l’on retire des étangs est un point très-important de l’économie publique, et sur lequel on n’a pas assez insisté. Ceux qui demandoient le dessèchement des étangs ne faisoient pas attention, sans doute, à la perte immense de denrées que la population éprouveroit ; car cette seule considération eût été d’un assez grand poids pour les déterminer à abandonner un projet irréfléchi, sur-tout à une époque où les approvisionnemens de quatorze armées et les ravages de la guerre civile dans les parties de la France les plus riches en bestiaux, faisoient éprouver la rareté de la viande de boucherie ; où le silence des lois sembloit encourager la licence à la destruction totale des poissons dans les rivières ; où la pêche maritime étoit sans activité ; où, enfin, presque toutes les sortes de gibier avoient disparu. Certes, c’est avec de pareilles mesures que l’abondance s’éloigne, pour faire place à la disette et à la famine.

L’on peut voir, au mot Carpe, combien est considérable la consommation de cette seule espèce de poisson dans la ville de Paris. Si l’on y ajoute les tanches, les brochets et les perches que les étangs fournissent à cette capitale, on jugera des ressources dont elle auroit été privée, et de la perte que le commerce auroit éprouvée. C’est des départemens de Seine et Marne, de la Marne, de la Haute-Marne, de la Côte-d’Or, de l’Aube, de la Nièvre, de l’Allier, du Cher, de l’Yonne, du Loiret, que le poisson d’étangs afflue à Paris ; et ce commerce se monte annuellement à plus de deux millions. Le seul arrondissement de Saint-Fargeau envoie, année commune, plus de soixante mille, tant carpes que brochets ; lesquels, estimés seulement à un franc pièce, font une somme de soixante mille francs. Les grandes villes, dans le voisinage desquelles il existe des étangs, y trouvent, ainsi que Paris, une ressource utile dans les poissons qu’ils y envoient ; et les habitans es campagnes, auxquels la facilité de transporter les carpes vivantes permet d’offrir ces poissons en hiver, saisissent avec empressement ce moyen peu coûteux de faire quelquefois une diversion salutaire à l’uniformité de leurs repas.

D’un autre côté, les étangs sont, pour ainsi dire, les pépinières où se forment et se propagent les poissons qui vont ensuite peupler les eaux des fleuves et des rivières. C’est le long de leurs bords tranquilles et ombragés que les poissons aiment à déposer et à féconder leurs œufs. Ces actes de leur multiplication n’y sont point interrompus ni par la rapidité du courant, ni par la marche et les cris des riverains, ni par les mouvemens de la navigation. Les petits, à peine éclos, s’échappent par milliers à travers les grils, les palissades, etc., et se laissent entraîner dans les ruisseaux et les rivières, où ils prennent un accroissement rapide. Les crues des étangs facilitent aussi la sortie d’une quantité de gros poissons dont la chair acquiert une chair plus ferme et plus savoureuse dans les eaux courantes, et qui deviennent l’objet de la recherche des pêcheurs et de l’avidité des gourmands.

Ainsi, sous les rapports de l’abondance et d’une utile diversité des subsistances, d’un genre de commerce fort actif et du revenu public, les étangs contribuent à la prospérité générale : ils y contribuent non moins puissamment sous plusieurs autres aspects auxquels il n’est pas superflu de donner quelques développemens, pour effacer les préventions qui peuvent subsister encore contre ces réservoirs d’eau, représentés dans quelques écrits comme extrêmement nuisibles.

Une des principales objections qui ont été énoncées contre les étangs, c’est le tort que l’on prétendoit qu’ils faisoient à l’agriculture, par la perte des terrains qu’ils occupent. D’abord, le nombre des étangs en France n’est pas aussi considérable que leurs antagonistes l’avoient annoncé, et il a encore été réduit, ainsi que je l’ai déjà remarqué, par l’exécution trop prompte de la loi portée par la Convention nationale ; en second lieu, presque tous les étangs sont mis alternativement en eau et en culture. Après avoir donné des produits considérables en poissons qui, portés dans les grandes villes, rendent un argent dont les campagnes profitent pour leur amélioration, la charrue passe sur un fond momentanément desséché, et des moissons abondantes en blé, ou en avoine, fruits d’une culture facile et peu dispendieuse, remplacent pour un temps les poissons et leur humide demeure. Le sol des étangs n’est donc point totalement perdu pour la culture proprement dite ; et, quand l’on supposeroit cette perte aussi réelle qu’elle est imaginaire, les bénéfices de la vente des poissons surpassent, généralement parlant, ceux que donneroit une culture suivie sur la même surface de terrain. La sorte d’agriculture vivante qui règne dans les eaux des étangs est d’un produit d’un assez grand intérêt, pour ne point être sacrifiée à l’agriculture végétale. Les ressources alimentaires ne doivent pas se borner, sans doute, aux plantes céréales ; et tout ce qui tend à les multiplier a droit aux ménagemens et aux soins propres à les conserver.

Que sont, d’ailleurs, sur l’immense et riche territoire de la France, quelques milliers d’arpens non soumis aux cultures ordinaires, sur-tout lorsqu’ils sont consacres à des productions d’une utilité et presque d’une nécessité générale ? Autant vaudroit abattre les forêts pour y semer du blé, et changer la nature de tous les terrains consacrés à l’agrément. N’existe-t-il pas assez de terres vagues, incultes ou couvertes d’épaisses bruyères et de marais pestilentiels, qui attendent pour être fertilisées, l’argent du capitaliste et les efforts du cultivateur ? Et ne sait-on pas qu’une exploitation dirigée avec intelligence, sur un terrain borné, est plus profitable que celle qui s’égare, pour ainsi dire, sans moyens et sans discernement sur une grande étendue ? Quiconque a observé les étangs a pu reconnoître que leur fond, presque toujours ingrat on marécageux, se refuseroit a une culture continue, et rentreroit bientôt dans le domaine de la stérilité, si on ne lui rendoit les eaux qui servent d’asile a des myriades de poissons.

Les étangs sont encore utiles à l’agriculture, en fournissant aux irrigations des terres qui les environnent, en y entretenant une humidité fécondante, enfin en leur préparant un excellent engrais, par le limon qui s’amasse sur le lit de ces amas d’eau, par les débris des végétaux qui y croissent et les restes abandonnés de leur pêche.

La salubrité de l’air fut le second motif de quelque importance dont on s’étaya pour solliciter la destruction des étangs. S’il en est qui répandent des exhalaisons pernicieuses dans le voisinage des lieux habités, ils doivent être anéantis ; c’est le devoir sacré d’une autorité vigilante et tutélaire. Mais n’auroit-on pas affecté, à dessein, de confondre les étangs avec de vastes marais qui subsistent encore sans utilité sur plusieurs points de la France, et qui exhalent les maladies épidémiques et la mortalité ? Le dessèchement de ces espaces fangeux, de ces fondrières pestilentielles, de ces réservoirs intarissables de maux, ne peut être provoqué avec trop d’empressement ; et il auroit dû, ce me semble, exciter le zèle de quelques agronomes, plutôt que l’anéantissement des étangs, qui rachètent de foibles inconvéniens par des avantages nombreux et certains.

Si, de ces vues générales, l’on descend à des considérations particulières, il sera facile de se convaincre qu’une foule de maux seroit le résultat inévitable de la suppression des étangs. Ici, la sécheresse de l’atmosphère et du sol, l’aridité s’emparant de prairies ou de pacages qui cesseroient d’être humectés ; là, nul abreuvoir pour les bestiaux ; plus loin, les routes interceptées par la démolition des digues, les sources taries, les ruisseaux et les rivières sans courant, les canaux ne recevant plus la quantité d’eau nécessaire, la navigation interrompue, des usines abandonnées, etc., etc. : tels sont, en abrégé, les funestes effets qui se manifesteroient, suivant les localités, si les étangs cessoient d’exister. L’intérêt général et privé commande leur conservation dans toutes les circonstances où ils ne sont pas évidemment nuisibles à la santé des hommes : entreprendre de les dessécher et de les convertir en terres cultivées et permanentes, seroit un projet désastreux, et, je ne crains pas de le dire, une calamité publique. (S.)