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Cours d’agriculture (Rozier)/ACCOLAGE ou ACCOLER ou ACCOLURE

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 210-214).


ACCOLAGE, ou Accoler ou Accolure. Ces expressions sont usitées dans différentes provinces, & le mot accolure est pris plus particuliérement pour le lien dont on se sert pour accoler la vigne. On accole la vigne de deux manières, ou lorsqu’elle est en espalier contre un mur, ou lorsqu’elle est attachée à un échalas. La première est de fixer le cep & les sarmens qu’on lui laisse en le taillant, contre le mur ou à l’échalas, avec un lien d’osier. La seconde est d’accoler les jeunes pousses de la vigne & les lier avec de la paille. Par le mot accoler à l’échalas, on doit entendre ou un cep attaché seul à son échalas, comme dans les environs de Paris, en Champagne, &c. s’il est bas, & n’excède pas en hauteur, deux ou trois pieds, & comme dans le Bordelois, si l’échalas a depuis quatre jusqu’à six pieds de hauteur ; ou accolé à des palissades ornées avec des échalas, comme dans les bons cantons de Bourgogne ; enfin à trois échalas réunis par leur sommet, & soutenant chacun leur cep, comme à Côte-Rotie, & sur les deux rives du Rhône depuis Vienne jusqu’un peu au-dessous de Tournon. Ces échalas ont même six & sept pieds de hauteur. Pline appelle les vignes ainsi accolées, vites cantheriatœ. On pourroit encore mettre de ce nombre les vignes en hautains des environs de Grenoble, du Béarn, &c. Pline nomme, vites compulviatœ, celles qui sont palissées contre des murs & des treillages. Le tems d’accoler les vignes est le mois de Juin, alors elles ont poussé de nouveaux sarmens ; ils sont tendres, & si on les laissoit libres, le vent un peu violent les casseroit net à l’endroit de leur réunion au cep. Un vigneron attentif ne doit pas perdre un seul instant, jusqu’à ce que sa vigne soit toute accolée, sur-tout si le vent est dans le cas de la fatiguer, ainsi que cela arrive toujours à celles exposées sur des côteaux. La jeune pousse cassée diminue considérablement, non-seulement la récolte sur laquelle on fondoit ses espérances, mais encore celle de l’année suivante, puisque le cep ne peut pousser, après la perte des maîtres sarmens, que des branches chiffonnes qui resteront deux ans à donner du bon bois pour la taille.

Est-il avantageux d’accoler les vignes ? Dans le Bas-Languedoc, & dans la majeure partie de la France méridionale, on regarde cette opération comme inutile, & on dit froidement : ce n’est pas la coutume : mot terrible qui nuit plus à l’agriculture que les grêles & que les gelées. Le mal occasionné par ces météores est passager, & le mot coutume, semblable à un mur d’airain, s’oppose à toutes les améliorations, même les plus simples & les plus faciles à pratiquer.

L’accolage suppose l’existence de l’échalas ou de tel autre soutien. L’achat de l’échalas est très-coûteux ; il s’use, il faut le renouveler, l’arracher de terre & le mettre en sautelle, suivant la coutume de quelques vignobles du royaume ; l’appointir de nouveau à la fin de l’hiver ; enfin le ficher en terre. Il faut des osiers pour lier le cep & les sarmens, & de la paille pour accoler les jeunes pousses. Voilà encore un fort objet de dépense que la vigne entraîne, outre celle pour sa culture, tandis que la vigne, livrée à elle-même après la taille, ne demande plus qu’à être travaillée à la main ou labourée, ce qui est plutôt fait, ainsi que cela se pratique dans le Bas-Dauphiné, le comtat d’Avignon, la Provence, le Languedoc, une partie du Bordelois, de l’Angoumois, &c.

Si on n’envisage que l’argent déboursé par avance, il est constant que l’usage des échalas doit être proscrit ; mais il en sera bien autrement, si on met en comparaison & dans la même balance les avantages & la qualité supérieure du vin qu’il procure.

Pour ne pas parler trop vaguement, jetons un coup-d’œil sur les différentes vignes du royaume, en commençant par le nord, & on verra les différentes manières d’accoler.

En Champagne, dans l’Isle-de-France, &c. le cep & ses cornes ne s’élèvent pas au-dessus de huit à dix pouces, & montent rarement à la hauteur de douze & de quinze pouces ; alors c’est la faute du vigneron qui n’a pas su ménager & modérer le cep. Le fruit naît dans le bas des pousses. Si on n’accoloit pas, le raisin toucheroit à terre, ne jouiroit point assez des rayons du soleil, de sa lumière, de sa chaleur, & surtout du courant d’air. En un mot, comme la chaleur est modérée dans ces provinces, & qu’il y pleut souvent, le raisin pourriroit avant sa parfaite maturité.

En Bourgogne, où l’excellent pineau forme un cep plus grêle, plus effilé que ceux des provinces supérieures, il auroit encore plus à craindre la pourriture, puisqu’il seroit plus enterré, ou du moins il porteroit plus complettement sur la terre. Le bourguignon remédie à ce défaut essentiel par des palissades de deux pieds de hauteur, formées avec des échalas, contre lesquels il accole la vigne, & lui sert surtout à la plier en demi-cercle, afin d’empêcher l’effet du canal direct de la séve ; aussi elle monte plus épurée aux raisins, & en moins grande abondance. Cette manière d’accoler est préférable à la première. Ici le raisin n’est jamais surchargé de feuilles, il reçoit le soleil de toutes parts, parce que les ceps sont plus espacés entr’eux que dans les environs de Paris ; & comme les sarmens & les jeunes pousses sont étendues contre la palissade, le tout ensemble a moins d’épaisseur, & fait moins d’ombre que dans le premier cas. Là, une vigne vue de loin, par sa verdure ressemble à un pré, & on ne distingue point le sol ; toutes les pousses sont accolées ensemble par leur sommet, & servent, pour ainsi dire, de parasols aux raisins, sans parler de l’étonnante humidité qu’elles retiennent ; aussi sur dix années, il y en a sept où le raisin est pourri avant d’être mûr.

Le troisième ordre de vignes, toujours en approchant du midi, est formé par des ceps forts & vigoureux, hauts de dix-huit à trente pouces. Chaque corne est taillée, a un chargeon de deux yeux au plus, & un arrière-chargeon pour la rebaisser l’année suivante. Ici, les sarmens sont plus forts, plus nourris que dans les provinces supérieures ; ils ne sont pas accolés & les raisins ne touchent point à terre. Les pluies d’automne sont préjudiciables à ces vignes ; & les sarmens & les feuilles qui recouvrent le raisin en manière de voûte, les empêchent de mûrir aussi complettement qu’ils l’auroient fait, si les sarmens avoient été accolés à des échalas.

Le quatrième ordre comprend les vignes accolées à des échalas de cinq à sept pieds de hauteur. Le cep a deux pieds de hauteur ; les sarmens qu’il pousse sont accolés contre le haut de l’échalas, & le cep lié à l’échalas, ainsi que la partie du sarment de l’année précédente, laissée lors de la taille pour en produire de nouveaux. À Côte-Rôtie, à l’Hermitage, les ceps sont espacés entr’eux à trois pieds de distance ; chaque cep a son échalas ; & trois échalas réunis par leur sommet, & liés ensemble, forment un trépied. Le raisin reçoit le soleil de tous les côtés, & il est environné d’un grand courant d’air. Dans le Bordelois, chaque cep a son échalas, & dans quelques cantons de cette province, les ceps sont éloignés les uns des autres de trois ou de cinq pieds. L’un & l’autre espace sont suffisans pour que le raisin mûrisse bien, & craigne peu la pourriture.

Le cinquième ordre rentre dans le troisième, & c’est en général celui de la Basse-Provence, du Bas-Languedoc, &c. on y tient le cep le plus bas qu’il est possible ; presque tous les raisins touchent terre : les seules vignes vieilles ont des ceps chargés de cornes, & toute leur hauteur est de douze à dix-huit pouces.

Le sixième ordre comprend les hautains qu’on distingue en trois classes ; les hautains accolés aux plus grands arbres, par exemple sur les noyers, comme aux Échelles, aux Avenières dans le Dauphiné ; les hautains sur des arbres moyens, tels que le cerisier, l’ormeau, le sycomore, qu’on maintient à la hauteur de douze ou de quinze pieds, fort dégarnis de branches ; la troisième espèce comprend les palissades de huit à dix pieds de hauteur, dans le Béarn.

Tels sont, en abrégé, les différens ordres de vignes du royaume, & des différens accolages.

La cherté & la rareté des bois, des osiers & de la paille, propres à accoler, sont, sans doute, la cause qu’on n’accole pas dans les provinces où l’on cultive le troisième & le cinquième ordre de vignes. Si on y étoit jaloux d’avoir du vin de qualité supérieure, il seroit indispensable d’échalasser. Quelques légères exceptions à cette règle, ne la détruisent pas. N’y auroit-il pas un milieu à prendre pour y éviter les frais, & y faire acquérir aux raisins une plus complette maturité ? Ne pourroit-on pas, à la fin du mois d’Août, au plus tard au 10 Septembre, raccourcir les sarmens prodigieux dont la grosseur excède celle d’un pouce de diamètre, & la longueur celle de huit à dix pieds ? (cet exemple n’est pas rare dans les plantiers de Languedoc & de Provence, & voilà l’effet du canal direct de la séve qui ruine le tronc.) On égaliseroit tous ces sarmens à la hauteur de deux pieds au-dessus du cep : alors les accoler tous ensemble avec de la paille ou du jonc, &c. il est certain que la séve monteroit en moins grande abondance, puisqu’on auroit supprimé une grande partie des feuilles qui facilitent son ascension. L’ardeur du soleil mûriroit mieux le raisin ; son suc seroit plus épuré ; enfin, à cette époque, on ne craindroit plus les dangereux effets des coups de soleil qui desséchent en un jour la moitié de la récolte. Ces coups de soleil ont lieu lorsque le tems est très-chaud & l’atmosphère chargée de vapeurs ou légers nuages placés entre le soleil & les raisins. Ces nuages font l’office de loupe, de verre ardent ; & j’ai suivi sur des côteaux, pendant l’espace de plus d’une lieue, la trace & la direction du nuage qui avoit occasionné la brûlure du raisin & même de toutes les feuilles. Ces coups de soleil ne produisent, en général, cet effet que lorsque le raisin est prêt à tourner, c’est-à-dire, lorsqu’il commence à changer de couleur.

L’opération que je propose, seroit peu coûteuse, peu pénible. Je demande qu’elle soit seulement essayée sur une centaine de ceps, & on jugera après, avec connoissance de cause. Si pour la récolte de 1779 le languedocien avoit suivi cette méthode, il n’auroit pas eu une récolte complettement pourrie, & le vin qu’elle a donnée a été de si mauvaise qualité, qu’on a été forcé de le convertir en eau-de-vie, & cette eau-de-vie encore a un mauvais goût. (Voyez au mot Échalas, la manière facile de s’en procurer dans les provinces méridionales.)

En terme de Jardinage, accoler une branche, a la même signification que pour la vigne.