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Cours d’agriculture (Rozier)/ACCOUCHEMENT

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ACCOUCHEMENT. La sortie d’un enfant du sein de sa mère, au terme de neuf mois, se nomme Accouchement. La sortie d’un enfant du sein de sa mère, avant ce terme, se nomme Avortement. Nous ne rapporterons pas les systèmes imaginés sur la cause qui détermine, qui force même l’enfant à terme à sortir du sein de sa mère : ces systèmes, fruits d’une imagination brillante, nous éloigneroient de la simplicité de notre plan. Nous nous contenterons de donner des idées nettes sur ce qui se passe avant l’accouchement, pendant l’accouchement, & après l’accouchement, relativement au secours que l’on peut porter à la mère & à l’enfant.

1º. Avant l’accouchement.

L’auteur de la nature a couvert d’un voile impénétrable cette sublime fonction par laquelle, émule de la divinité, l’homme devient lui-même créateur, en donnant le jour à un être de son espèce. Par une sagesse dont on ne sauroit trop admirer la profondeur, c’est par l’attrait du plaisir le plus vrai, & par conséquent le plus vif, que le grand être a forcé l’homme à se reproduire. Hélas ! Pourquoi ce plaisir, toujours impérieux & sans mélange d’amertume chez l’homme, est-il chez la femme suivi de douleurs aiguës qui la privent quelquefois de la vie, à l’instant même qu’elle la donne ? Mais n’injurions pas la nature : sage & prévoyante dans ses vastes plans, elle a tout vu, tout calculé & tout arrangé pour le maintien de ses loix invariables. Osons croire que, sans les douleurs de l’enfantement, la femme eût moins chéri & moins soigné ce foible & intéressant rejetton d’elle-même : car la douleur qui s’imprime profondément, attache plus que le plaisir qui, léger & fugitif par son essence, disparoît sans ne laisser que de foibles traces après lui. Sans ces mêmes douleurs qui déchirent la femme dans l’enfantement, l’homme moins sensible par sa constitution plus vigoureuse, n’eût pas senti avec autant d’énergie le plaisir de voir multiplier son existence, si, averti par les accens de la douleur, il n’eût craint de perdre à la fois l’objet de ses jouissances passées & l’objet de ses jouissances à venir. Ces craintes bien légitimes font naître dans son cœur un sentiment exquis & nouveau, sentiment qui loin de s’affoiblir, ne fait au contraire que s’accroître par le partage qu’il en fait de la mère à l’enfant, & de l’enfant à la mère. Les femmes, il faut l’avouer, sentent ce plaisir avec bien plus d’activité que les hommes ; & sans craindre qu’on nous soupçonne de vouloir injurier un sexe qui seul nous fait goûter le prix de la vie, nous osons dire que la maternité est peut-être le seul sentiment vrai & profond du cœur des femmes : souvent même, & qu’on nous pardonne l’expression, il a créé une ame à celles qui n’en avoient point. Eh ! c’est encore un des bienfaits de la nature, source féconde d’une infinité de vertus sociales dont nous devons lui rendre hommage. Osons donc dépouiller du titre sacré & respectable de mère, ces femmes frivoles & insensibles, vils jouets des passions factices, qui n’ont jamais senti, ni même soupçonné les devoirs & les jouissances de la maternité.

Ô mères ! parmi le nombre des êtres pensans qui vous honorent, quand, dociles élèves de la nature, vous remplirez dignement la charge qu’elle vous a confiée, soyez certaines que le culte que vous méritez à plus d’un titre, vous est plus justement, & plus religieusement rendu par ceux qui, comme moi, instruits de la multiplicité des maux qui vous affligent, se sont dévoués à la recherche des moyens capables de les détruire, ou d’en alléger le poids.

Qu’on nous pardonne cette digression en faveur de la beauté du sujet, & nous nous hâtons de reprendre la tâche que nous nous sommes imposée.

Pendant la grossesse, la sensibilité des femmes s’augmente insensiblement ; les différens liens qu’elles ont contracté leur deviennent plus chers : il semble que la nature les dispose par degré au sentiment de la maternité qui les renferme tous.

Les femmes enceintes peuvent être attaquées de toutes les maladies qui ne sont pas relatives à leur état de grossesse, & ces maladies exigent une attention plus scrupuleuse. Elles sont sujettes encore à des incommodités & à des maladies qui tiennent absolument à leur état de grossesse.

Les moyens dont on se sert pour prévenir & pour guérir ces incommodités & ces maladies, sont, les saignées, les purgatifs & les bains.

Lorsqu’une femme enceinte est très-sanguine ; qu’elle éprouve des étourdissemens, & que le sang se fraye une route par le nez ou par la matrice, il ne faut pas hésiter à tirer du sang. Les femmes qui habitent les villes éprouvent des règles plus abondantes que les femmes qui vivent à la campagne ; c’est pourquoi la saignée est plus nécessaire aux premières : d’ailleurs, les femmes de la ville mangent beaucoup & perdent peu par l’exercice, tandis que les femmes de la campagne ne font pas usage de mets aussi succulens, & perdent beaucoup par l’exercice ; il faut donc très-rarement saigner ces dernières, à moins que le sang ne paroisse au nez & à la matrice, & qu’elles n’éprouvent des maux de tête violens, des étourdissemens, & un goût de sang dans la bouche.

Les femmes qui ont peu de règles, qui sont délicates, qui digèrent mal, qui ont un teint jaune ou décoloré, & qui vomissent, ne doivent pas être saignées : il faut, au contraire, soutenir les forces de l’estomac, & rétablir ses fonctions avec des purgatifs amers, tels que la rhubarbe.

Les femmes très-irritables, c’est à-dire, celles qui ont les nerfs toujours tendus, retirent un très-grand avantage des bains tièdes pendant leur grossesse, & même pendant le tems de l’accouchement.

Nous venons de parler des incommodités des femmes enceintes ; il nous reste à dire un mot des maladies propres à la grossesse ; & ces maladies sont, les chûtes, les coups & les pertes.

Il faut saigner une femme dès qu’elle a fait une chûte ou reçu un coup, de peur que le décolement du placenta ne produise une perte, & la perte une fausse couche.

À la suite d’un coup ou d’une chûte, la femme n’ayant pas été saignée, s’il paroît une perte, il faut aussitôt faire mettre la malade au lit, lui recommander le repos & la tranquillité d’esprit, & lui faire une ou deux saignées du bras, suivant l’exigence des cas : il faut avoir soin de laisser couler le sang lentement & par intervalle, afin d’éviter les pamoisons qui pourroient devenir très-nuisibles au fœtus ; il faut lui faire boire une ptisane légère d’orge ou de chiendent, la soutenir seulement avec du bouillon gras, en observant de lui donner tout froid, même le bouillon, & proscrire entiérement, comme poisons, les remèdes chauds, tels que le vin & les liqueurs spiritueuses : souvent, en suivant cette conduite sage, on évite les fausses couches.

2º. Pendant l’accouchement.

Tant que l’enfant reste enfermé dans le sein de sa mère, on l’appelle fœtus. Au terme de neuf mois, sa longueur est de dix-huit à vingt pouces, & sa pesanteur de sept à huit livres. Le fœtus renfermé dans le sein de sa mère, est enveloppé de différentes toiles ; il nage au milieu des eaux, & il tient par un cordon nommé ombilical, à un corps nommé placenta, lequel est collé à la matrice. Le fœtus tient au sein de sa mère, comme la racine tient à la terre, & il en tire sa subsistance par le même méchanisme : il augmente de volume ; & la matrice, dont la substance est très-élastique, se prête, en se développant, à cet accroissement. Parvenu à son dernier degré de développement, la grande sensibilité dont jouit cet organe, force les fibres à réagir en sens contraire ; alors le fœtus pressé de tout côté, perce, par son propre poids, les membranes ou toiles qui l’environnent ; les eaux qu’elles contiennent s’écoulent, & le fœtus les suit : enfin, par un dernier effort, la matrice pousse au dehors le placenta, & l’accouchement est terminé.

Souvent, par les seules forces de la nature, l’accouchement se termine heureusement ; mais quelquefois il arrive que l’on est obligé de venir à son secours. Comme nous ne prétendons pas donner ici un traité complet d’accouchement, nous ne parlerons que des secours que l’on peut porter dans des cas pressans, pour donner le tems d’appeler les gens initiés dans l’art.

Si la femme en travail est très-sanguine, il faut lui faire une saignée du bras, l’exposer à la vapeur de l’eau bouillante, dans laquelle on aura mêlé des herbes émollientes, & lui donner un lavement. Ces moyens réunis favorisent une détente dans les parties extérieures, diminuent la résistance, & accélèrent la terminaison de l’accouchement.

Quand les membranes qui contiennent les eaux paroissent au dehors, & ne percent pas, il est très-nécessaire de les percer avec le doigt pendant une douleur. Il faut éviter de donner à la femme en travail, des liqueurs spiritueuses ; cet usage est, sans contredit, un des plus pernicieux que l’ignorance ait accrédité : des maladies terribles, qui se terminent par la mort, en sont les suites funestes. Si la femme a des foiblesses, on peut lui donner un peu de vin avec de l’eau, ou un bouillon gras. Il est encore très-nécessaire de frotter très-légérement les parties avec de l’huile, plutôt qu’avec du beurre ; cette dernière substance étant plus disposée à s’aigrir, produiroit un effet contraire à celui qu’on attend. Quand on peut saisir la tête de l’enfant, il faut la tirer doucement & avec précaution. Quand l’enfant est sorti, il faut le placer entre les jambes de sa mère, de manière, cependant, que le sang qui coule ne puisse le suffoquer. Il faut faire sur le ventre de la femme, de petites frictions, afin de faire revenir la matrice sur elle-même, & de favoriser la sortie du placenta & des caillots ; enfin, il faut faire la ligature du cordon ombilical : il est sage d’en faire deux ; la première se fait, avec le fil, à quatre travers de doigt du nombril de l’enfant ; & la seconde, à deux pouces au-dessus, vers la partie qui regarde la mère. On coupe ensuite le cordon avec des ciseaux, entre ces deux ligatures ; on porte l’enfant sur un oreiller, & on le couche sur le côté, pour faciliter la sortie des glaires qui tapissent sa bouche & son gosier.

Il reste encore la délivrance : elle consiste à retirer du sein de la mère le placenta & les membranes. Quelquefois l’accouchée termine elle-même cette opération ; le tems le plus propre pour la délivrance est celui des douleurs.

Il survient quelquefois, avant la délivrance, qu’il ne faut jamais faire immédiatement après l’accouchement ; il survient, disons-nous, une perte de sang : or, dans un tel événement, il faut faire en sorte que la matrice se resserre ; & pour produire cet effet nécessaire, on applique la main avec force sur le ventre, on pince même jusqu’à faire naître la douleur : si ces moyens ne réussissent pas, on introduit par degré la main, dans la matrice ; elle se resserre, la perte cesse, & l’on procède à la délivrance. Si, après la délivrance, la perte reparoissoit, on fait usage des mêmes moyens ; & si ces moyens ne réussissent pas dans ce second état comme dans le premier, il faut alors appliquer sur le ventre des compresses trempées dans l’eau froide & dans le vinaigre : si la perte ne cède pas, on injecte avec une seringue, dans la matrice, ce même mélange d’eau froide & de vinaigre ; enfin, si la perte résiste à tous ces moyens, il faut, dans la dernière extrémité, introduire de la glace dans la matrice. Le raisonnement, & surtout l’expérience, ont prouvé aux plus grands praticiens dans cette partie, à la tête desquels nous plaçons les noms respectables de MM. Petit & Levret, que cette méthode étoit la plus salutaire.

Pour délivrer la femme, si le cordon est fort, on le saisit, à l’endroit où il a été lié, d’une main garnie d’un linge sec ; on lui fait faire deux ou trois tours sur le doigt, on le saisit de l’autre main près des parties de la femme, on le tire doucement dans tous les sens, jusqu’à ce qu’il se détache ; & quand il paroît au-dehors, on le saisit dans son entier, en observant toujours d’aller avec lenteur & circonspection. Si le cordon est foible, on redouble de précaution ; s’il est cassé, on introduit la main dans la matrice, & on saisit le côté du placenta qui est décolé ; s’il ne l’étoit pas, on tâche de le décoler doucement avant qu’il paroisse au-dehors ; & dès qu’il paroît à l’extérieur, on le roule pour l’envelopper dans les membranes, & avoir la certitude qu’il ne reste rien dans la matrice.

Il arrive encore que le placenta tient à la matrice, & que, malgré la force du cordon ombilical, on ne peut pas le détacher sans risquer de casser le cordon. Si le sang ne coule pas en grande quantité, il vaut mieux abandonner ce travail à la nature, que de risquer le renversement de la matrice. De tems en tems on touche la femme, pour voir s’il ne se détache pas ; on fait en sorte seulement qu’il ne bouche pas l’entrée de la matrice, parce qu’alors, s’opposant à l’écoulement qui suit l’accouchement, il occasionneroit un coup de sang mortel, en faisant refluer le sang vers la tête, ou une hémorragie interne de la matrice, non moins dangereuse.

Il est nécessaire que la matrice se resserre également ; car, si elle le fait inégalement, le placenta reste engagé dans une des portions de la matrice qui ne s’est pas resserrée, & alors il faut introduire la main, & le faire sortir.

Dès que la femme est délivrée, il faut lui glisser du linge sec, & lui appliquer sur le ventre une serviette légérement chaude, lui rapprocher les jambes, la couvrir suivant la saison, l’engager à frotter légérement son ventre, pour que la matrice continue doucement à se resserrer ; ce moyen simple a souvent empêché des pertes considérables. Si le sang coule abondamment, il faut lui recommander le silence & l’empêcher de dormir ; enfin, on peut lui donner un bouillon, ou un peu de vin avec de l’eau : il faut surtout, & nous ne saurions trop souvent le répéter, s’abstenir de vin chaud avec du sucre, & de liqueurs spiritueuses ; cette méthode, malheureusement trop répandue, a coûté la vie à des milliers de femmes, victimes de ce préjugé meurtrier.

La mère une fois tranquille & délivrée, il faut revenir à l’enfant. La première ligature ayant été faite précipitamment, exige qu’on en fasse une seconde plus solide ; & pour cet effet, on prend un cordon de cinq à six fils de six à sept pouces, on le passe sous le cordon ombilical à trois travers de doigt du nombril ; on fait un tour & un nœud ; on fait un second tour & un autre nœud ; enfin, un troisième tour & deux nœuds ; on replie le bout du cordon sur l’endroit plié ; on refait deux tours & deux nœuds ; on coupe l’excédent du cordon qui se trouve au-delà de la ligature, & on le jette au feu ; on met une compresse fendue, garnie de beurre, sur le cordon que l’on fait passer par la fente, & que l’on replie sur la compresse ; on termine ce petit pansement avec une bande circulaire que l’on serre peu, & l’on attend la chûte du cordon.

L’enfant est enduit d’une espèce de corps gras que l’on détache, en le frotant légérement avec de l’huile : on l’essuie avec un linge sec, & on le lave ensuite avec du vin & de l’eau tièdes ; il faut avoir attention de ménager les yeux & les fontaines.

Lorsque l’on emmaillote l’enfant, il faut bien prendre garde de ne pas lui serrer la poitrine. Combien la société ne nous présente-t-elle pas de victimes infortunées, dont les douleurs & le délabrement de la santé, reconnoissent, pour cause première, l’abus des bandages serrés dans le premier âge de la vie ! Il faut donner à l’enfant quelques cuillerées d’eau sucrée. Si la mère remplit la pénible, mais sublime fonction d’allaitement, il faut le faire teter deux heures après l’accouchement ; ce lait est purgatif, convient à l’enfant pour le faire évacuer : si la mère ne nourrit pas, on fait prendre au nouveau né de l’eau miellée, afin de produire cet effet purgatif nécessaire.

Si la femme ne nourrit pas, il faut, le jour de la fièvre de lait, aider la nature qui pousse à la peau, par le moyen de l’infusion de fleurs de sureau, entretenir cette sueur salutaire, & ne faire jamais usage de topiques : ces moyens ont donné souvent naissance à des maladies de sein très-graves.

Enfin, pour terminer tous ce que nous avons à dire sur cette seconde partie, nous ne saurions trop recommander d’avoir soin, vers le quatrième jour de l’accouchement, d’entretenir la femme dans la propreté ; on évitera, par cette conduite sage, les maladies les plus opiniâtres.

Nous avons tâché de réunir dans cet article, tous les objets qui touchent à la mère & à l’enfant, relativement à l’accouchement qui se fait par les seules forces de la nature ; il ne nous resteroit plus qu’à parler des accouchemens qui exigent les secours des gens de l’art, & des maladies qui suivent l’accouchement. Pour le premier article, nous renvoyons au mot Sage-femme : dans cet article, on détaillera les devoirs de la sage-femme, ainsi que tous les moyens connus pour terminer heureusement tous les accouchemens ; de sorte qu’en rapprochant les deux articles Accouchement & Sage-Femme, on aura tout ce qu’il est possible de savoir sur cette intéressante partie. Nous allons terminer cet article-ci par quelques observations sur les maladies qui surviennent après l’accouchement.

3º. Après l’accouchement.

Les travaux de l’accouchement une fois terminés, on croiroit qu’il ne reste plus à la femme que des plaisirs à goûter ; salaire bien doux & bien mérité, après avoir ressenti des douleurs aussi vives ; mais tout n’est point fini : la nature, contrariée par les préjugés, & par l’ignorance non moins dangereuse, est dérangée de sa marche simple & uniforme, & l’on voit paroître des maladies terribles, qui tantôt portent le désordre jusqu’au siège de l’ame, & tantôt attaquent & détruisent lentement, après des souffrances très-longues, les sources de la vie.

La plupart des maladies des femmes en couche, viennent de l’abus que l’on fait des remèdes incendiaires, tels que du vin chaud sucré, chargé de particules aromatiques, & des liqueurs spiritueuses mêmes. L’on voit avec douleur que le raisonnement puisé dans l’expérience de tous les siècles, & que les observations des gens sages & éclairés, qui n’ont que le bien public pour objet sacré de leurs veilles, sont sacrifiés légèrement & sans examen, à l’ignorance, à l’esprit de systême & à l’entêtement.

Puissent nos conseils, & les événemens malheureux qui suivent ces méthodes meurtrières, dessiller enfin les yeux aveuglés, & démontrer que, pour éviter & pour combattre les dangers, il ne s’agit pas de multiplier les médicamens, mais qu’il ne faut que s’attacher à la connoissance des causes des accidens, laquelle conduit sûrement au choix des moyens simples & puisés dans la nature.

Les maladies qui procèdent des abus que l’on commet ordinairement dans le régime des femmes en couche, sont, 1º. les pertes de sang considérables, les sueurs même de sang ; 2º. l’inflammation de la matrice ; 3º. la suppression des lochies (nom que l’on donne aux écoulemens qui suivent l’accouchement) ; 4º. les ravages du lait, tels que les dépôts dans les différentes parties extérieures & intérieures du corps, les engorgemens laiteux au sein, l’apoplexie laiteuse, les convulsions & la paralysie ; 5º. la fièvre miliaire des femmes en couche ; 6º. enfin, les maladies qui sont les suites de celles que nous venons de nommer, telles que la consomption & la phtysie. Jetons un coup d’œil sur quelques-unes de ces maladies principales.

1º. Des pertes de sang.

Quand elles sont légères, le repos & la diète suffisent pour en diminuer la quantité ; mais si elles deviennent excessives, il faut recourir aux moyens que nous avons proposés, par anticipation, dans les pertes qui naissent peu de tems après la délivrance, dans la division de cet article qui a pour titre, Pendant l’accouchement ; ces moyens sont d’exposer à l’air, d’appliquer sur le ventre des compresses trempées dans l’eau & dans le vinaigre, d’injecter même dans la matrice, & dans la dernière extrémité d’introduire de la glace.

2º. Inflammation de la matrice.

Cet état se connoît par des douleurs très-aiguës dans toute la capacité du ventre, surtout vers la région de la matrice, lesquelles croissent, quand on y porte la main, par un gonflement considérable, par une tache rouge au nombril, dans le principe, & qui noircit quand le mal s’accroît ; dans ce dernier état, le visage est altéré, les foiblesses & le délire s’emparent de la malade, le pouls est foible & dur ; s’il persiste, on voit paroître le hoquet, l’évanouissement, signes qui annoncent le plus pressant danger. Dans le cours de cette maladie, il existe une perte légère d’une eau roussâtre & fétide, de fréquentes envies d’aller à la selle, souvent des ardeurs d’urine, & quelquefois la suppression,

Il faut administrer très-promptement le traitement de l’inflammation, (voyez ce mot) les saignées du bras pour détourner le sang de la partie malade, les lavemens d’eau tiède, les injections adoucissantes, les embrocations émollientes, les boissons humectantes, faites avec la décoction d’orge ; le petit lait clarifié, enfin le lait d’amandes.

3º. Les suppressions.

Cette maladie, comme la précédente, vient de l’abus dans le régime trop chaud, & quelquefois aussi par l’abus du froid ; car il semble que les extrêmes soient les deux limites qui bornent la carrière de l’homme dans toutes ses démarches, quelquefois aussi par un chagrin violent & subit, ou par une joie vive & inattendue ; enfin, par la maladresse de la sage-femme, qui aura blessé la matrice dans l’accouchement.

Dans cette maladie, le traitement est le même que dans la précédente ; car cette maladie n’est que le commencement de l’inflammation de la matrice ; les saignées du pied sont ici plus nécessaires : il faut cependant ne les employer qu’après les bains de pieds. Si on fait usage des remèdes chauds, dans la fausse persuasion de faire reparoître les lochies, on redouble le danger de cette position, & on se prive de tout espoir de guérison.

4º. Les ravages du lait.

Si la fièvre de lait est trop forte, on fait observer la diette, afin de diminuer la quantité des sucs nourriciers, & parer à tous les accidens ; on fait prendre quelques lavemens simples avec de l’eau & du son, & on fait boire une décoction légère d’orge.

Les femmes qui ont fait quelques imprudences dans le régime, ou bien celles qui, naturellement délicates, ont été forcées de travailler trop tôt, sont sujettes à des dépôts laiteux, suites nécessaires de la suppression des évacuations & de la transpiration : ces dépôts sont d’autant plus graves, qu’ils siègent dans des parties plus intéressantes pour la vie.

Le transport de l’humeur laiteuse dans la tête, forme l’apoplexie de ce nom : elle exige des saignées du pied, des lavemens irritans, & des vésicatoires, pour rappeler ce fluide dans les parties où il doit circuler ; il en est de même des autres parties où il se porte : il faut employer les saignées & les délayans ; & quand l’orage s’appaise un peu, on expulse le surplus par des purgatifs : c’est encore ici le traitement rapproché de l’inflammation.

Si le lait se porte à l’extérieur, aux extrémités, par exemple, comme aux mains, aux pieds & aux cuisses, le traitement varie suivant le degré du mal ; si on l’a négligé, & que le pus soit formé, ce qui arrive le plus communément, comme nous l’avons observé plus d’une fois, parce qu’on n’a pas fait le traitement de l’inflammation dans le commencement ; si donc le pus existe, il faut sans tarder ouvrir cet abcès, & faire le traitement de l’abcès. (Voyez ce mot) Dans le principe de ces dépôts extérieurs, il faut conseiller à la malade, après le traitement de l’inflammation, de faire usage, tous les deux jours, d’une chopine de décoction de chicorée sauvage & de cresson, avec deux onces de manne & trois gros de sel de sedlitz ; & appliquer dessus le dépôt, ou un emplâtre de ciguë, ou un cataplasme fait avec la mie de pain, les fleurs de camomille, deux gros de savon, & du lait.

Quelquefois il arrive encore que le lait se coagule promptement dans le sein, & cette maladie s’appelle le poil ; on lui a conservé ce nom d’après une idée fausse des anciens, qui croyoient qu’elle étoit l’effet d’un cheveu avalé, & arrêté dans le sein : si la fièvre & la douleur sont fortes, il faut le traitement de l’inflammation ; si la femme nourrit, le remède par excellence est la succion.

Si on néglige d’y porter du secours, cette maladie dégénère en squirre ; enfin, en cancer, la plus douloureuse, comme la plus incurable des maladies.

Après le traitement de l’inflammation, s’il y a encore un peu de douleur, il faut appliquer du riz cuit dans de l’eau en forme de cataplasme, faire diète, & prendre des lavemens simples à l’eau tiède ; s’il n’y a point de douleur, ou si elle est légère & supportable, il faut appliquer sur le sein une poignée de ciguë bouillie dans de l’eau, & enveloppée entre deux linges, que l’on aura soin de réchauffer de tems en tems, & à l’intérieur on fera prendre les pilules de ciguë ; on commencera par dix grains chaque jour : l’on augmentera par degré, suivant l’âge, les forces & le tempérament de la malade.

Quelquefois il arrive aussi que le lait ne monte pas au sein, parce que la matrice ne se resserre pas comme elle le fait ordinairement : le lait alors séjourne dans la matrice, & on a vu des femmes mourir en très-peu de tems de cette maladie. Dans l’hôtel-dieu de Paris, surpris de la quantité de femmes accouchées qui périssoient en peu de tems, un des médecins de cet asyle de douleurs, M. Majault, que nous nommons avec la considération que ses talens distingués méritent, découvrit que la cause de ces morts rapides siègeoit dans la matrice, qui n’entroit point en contraction : c’est pourquoi, afin de procurer le resserrement nécessaire de cet organe, il fit appliquer sur la région de la matrice des compresses trempées dans le vinaigre froid, tandis qu’il faisoit couvrir le sein avec des cataplasmes émolliens ; la matrice se contracta, poussa le lait vers son séjour ordinaire ; & il y parvint d’autant plus aisément, que les parties détendues ne s’opposoient plus à son arrivée : cette méthode rationnelle & lumineuse fut suivie des plus heureux succès.

Pour terminer ce que nous avons à dire sur les maladies que le déplacement du lait fait naître, il n’est pas inutile de prévenir une objection qu’on pourroit nous faire : c’est, dit-on, la méthode simple des humectans & des adoucissans, qui produit cette quantité prodigieuse de maladies laiteuses ; en Russie, où l’âpreté du climat semble favoriser davantage ces maladies, elles sont des plus rares. Les femmes russes nouvellement accouchées, font usage de gruau d’avoine, dans lequel elles mettent quelques cuillerées de bon vin du Rhin, & se purgent trois ou quatre fois avec la rhubarbe en poudre. Nous ne blâmons point cette méthode, & nous la blâmerions en vain ; ses succès constans font son éloge : mais qu’on trouve le secret de rendre nos françoises aussi vigoureuses que les russes, nous conseillerons, & nous vanterons même les avantages de cette méthode sur la nôtre.

5º. La fièvre miliaire.

Cette fièvre paroît presque en même tems que la fièvre de lait, dont elle n’est, à vrai dire, qu’une dégénérescence ; dégénérescence encore, & nous ne cessons pas de le répéter, due à l’abus des remèdes chauds. Dans cette fièvre, tout le corps est couvert de petites pustules fines & serrées : il y a toux, & quelquefois sécheresse très-grande à la poitrine.

Le traitement humectant & doux, légérement sudorifique, est celui qui convient : les huileux, mêlés avec les sirops de guimauve à petite cuillerée, adoucissent la toux ; les remèdes chauds font dégénérer l’éruption qui souvent rentre, se porte à la tête, & donne naissance au transport, ou à la poitrine dans laquelle elle cause de grands ravages : il ne reste, dans ces situations malheureuses, d’autres moyens que les vésicatoires bien larges aux jambes ; & souvent ce remède puissant reste sans efficacité, parce que le désordre est porté à un tel degré, que toutes les ressources de l’art se taisent. M. B.