Cours d’agriculture (Rozier)/AIL

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 292-295).
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AIL. M. Tournefort place cette plante dans la section quatrième de la neuvième classe qui comprend les fleurs liliacées composées de six pétales, & dont le pistil devient le fruit ; & il la désigne sous la dénomination d’allium sativum, ainsi que M. le Chevalier Von Linné qui la place dans l’hexandrie monogynie.

Description & usages.

Fleur, liliacée ; six pétales oblongs, étroits, concaves, droits ; le calice est un spathe ovale qui s’ouvre pour laisser sortir plusieurs fleurs.

Fruit, petite capsule, large, à trois lobes, à trois loges, & qui renferme des semences sous-orbiculaires & noires.

Feuilles. Les feuilles sortent immédiatement de la bulbe : elles sont longues, applaties, terminées en pointe, sans nervures apparentes.

Racines, composées de plusieurs bulbes, recouvertes de tuniques fort minces & blanches ; ces bulbes sont improprement appelées gousses d’ail. Toutes les bulbes sont adhérentes par leur base, & poussent beaucoup de racines chevelues.

Port : la tige ou hampe s’élève du milieu de la bulbe à la hauteur d’un ou de deux pieds : elle est creuse, cylindrique, & couverte jusque vers le tiers de sa longueur par des feuilles disposées en manière de gaine ; les fleurs naissent au sommet en ombelle arrondie.

Lieu : elle est originaire de la Sicile, & on la cultive dans tous les jardins où elle est vivace : elle fleurit en Juin & en Juillet.

Propriétés. Son odeur particulière & forte, diffère de celle de tous les oignons ; les bulbes ont un goût âcre & même caustique : on la regarde comme maturative, antihystérique, diurétique, vermifuge ; elle excite la transpiration ; elle est estimée dans l’hydropisie de poitrine, dans l’ascite occasionnée par des boissons spiritueuses, dans l’asthme pituiteux, la toux catarrale, la diarrhée par foiblesse d’estomac ; dans les coliques occasionnées par les vers & les coliques venteuses. On la nomme communément la thériaque des paysans, surtout dans les pays chauds, & ils en mangent avant d’aller au travail, pour se garantir, disent-ils, du mauvais air. L’ail ne convient point aux tempéramens chauds, surtout lorsqu’il y a bouillonnement dans le sang, chaleur d’entrailles, &c. dans ces cas, ce seroit un remède incendiaire. Si on applique l’ail extérieurement, il irrite les tégumens, & par son long séjour, il les enflamme. M. Chomel s’est servi avec succès de son application sous la plante des pieds, pour favoriser l’éruption de la petite vérole, ou l’accélérer lorsqu’elle est tardive. Quelques auteurs conseillent assez mal a propos la bulbe écrasée, réduite en pâte & mêlée avec l’huile d’olive pour appliquer sur les brûlures. La brûlure n’est jamais sans inflammation, & toute inflammation fait promptement rancir toutes les espèces d’huile ; dès-lors, elles deviennent irritantes, corrosives, augmentent le mal loin de le guérir. Des linges continuellement imbibés d’eau fraîche, offrent un remède plus simple & plus sûr.

Usages. Le suc exprimé des racines se donne depuis une demi-drachme jusqu’à une once, seul ou mêlé avec parties égales de vin blanc. La bulbe, depuis demi-once jusqu’à deux onces, en macération au bain-marie, dans huit onces d’eau ou de vin blanc : cuite sous les cendres chaudes, & broyée jusqu’à consistance pulpeuse, pour un cataplasme.

Pour les animaux, on donne l’ail broyé à la dose d’une once, mêlé dans une livre de vin.

De sa culture.

M. le chevalier Von Linné compte trente-sept espèces d’ail ; & il comprend dans ce nombre, la rocambole, le poireau, l’oignon, &c. Comme cet Ouvrage n’est pas consacré à la botanique, on a pensé, afin d’éviter les renvois, de traiter chaque article suivant leur ordre alphabétique.

Du terrain qui lui convient. Les auteurs qui ont écrit sur le jardinage, disent communément que toute terre lui convient. Cette proposition est vraie en général, c’est-à-dire que l’ail végète partout ; cependant l’expérience prouve que certains terrains lui conviennent infiniment plus les uns que les autres.

Dans le Bas-Poitou, par exemple, au village de la Tranche, situé au bord de la mer, & vis-à-vis de l’île de Ré, on cultive une quantité prodigieuse d’ail & d’oignons, & ils sont monstrueux pour leur grosseur. Tout le pays est composé de dunes ; le sable y est mouvant, & porté çà & là par les vents. C’est entre ces dunes & à l’abri des vents que la culture est établie, au milieu des sables brûlans pendant l’été. Les habitans de la Tranche rassemblent, aux bords de la mer, les débris des plantes marines & des lithophytes qu’elle rejette, & ils s’en servent comme engrais pour vivifier leurs sables. S’ils multiplioient trop cet engrais, la récolte seroit mauvaise. On doit donc conclure, d’après cette expérience en grand, que plus le terrain est léger, plus la plante réussit. En effet, si l’on considère toutes les plantes à oignons ou liliacées, on verra qu’elles ont peu besoin de fond de terre pour végéter. L’oignon scille ou squille végète, croît, pousse une tige depuis quatre jusqu’à dix pieds de hauteur : il fleurit même suspendu au plancher d’un appartement. Les oignons de hyacinthe, de tulipe, de narrisse, végètent sur les cheminées dans des carafes pleines d’eau, &c. Il est donc de la nature de toutes les liliacées d’absorber l’humidité de l’air ou celle qu’on leur procure, & de végéter par ce seul secours. On demandera, pourquoi les habitans de la Tranche cherchent-ils à donner du corps à leurs sables par les engrais dont ils se servent ? C’est moins pour donner du corps à leur terre, que pour y mettre une substance qui attire puissamment l’humidité de l’air, & remplace celle que l’ardeur du soleil a fait perdre pendant le jour. En effet, si on examine la nature de l’engrais employé, on verra qu’il est chargé de sel marin, & que le sel marin a une propriété singulière de se décomposer & de se combiner ensuite avec l’acide de l’air ; & de la combinaison de ces deux sels, il en résulte une facilité extrême à absorber l’humidité. Voilà la théorie de cet engrais.

Cet exemple si décisif & si tranchant, devroit donc engager les habitans des bords de la mer, garnis de dunes & de sables, à se procurer une récolte qui diminueroit leur misère en augmentant leur bien-être. Il n’est pas de semaine que les cultivateurs du village de la Tranche ne transportent une très-grande quantité d’ail & d’oignon à l’île de Ré, pour être vendue aux vaisseaux étrangers qui sont dans ce port. De tous les produits de petite culture, il n’en est aucun qui donne moins de peine pour la culture, & dont le débit soit plus assuré. Il faut avoir vu à la foire de Beaucaire l’inombrable quantité d’ail qu’on y vend, pour se faire une idée de sa consommation. Dix vaisseaux, uniquement chargés de ce végétal, n’enlèveroient pas tout ce qu’on en apporte à cette foire. Si on excepte Paris & l’intérieur du royaume, on en consomme beaucoup partout ailleurs.

Du tems de le planter. Dans les provinces méridionales, comme en Provence, en Languedoc, on plante les aulx à la fin de Novembre, ou au commencement de Décembre, & les plus paresseux dans les premiers jours de Janvier. Dans les provinces du nord au contraire, on les plante en Mars. De ces deux points extrêmes, chacun, suivant sa position, trouvera l’époque où il doit les confier à la terre.

Quelques auteurs disent qu’il faut semer la graine, & font de beaux raisonnemens sur le tems & sur la manière de la semer. Ils ont écrit dans leur cabinet sans connoître l’objet dont ils parloient. Semer la graine d’ail & perdre son tems, sont des mots synonymes, puisqu’on perd complettement une année par ce puéril procédé. Une tête d’ail contient ordinairement depuis huit jusqu’à quinze caïeux ; il s’agit seulement de les séparer, & chaque caïeu fera sa plante dans l’année même, & en produira autant d’autres. On peut en général compter dix pour un, suivant le terrain.

Des labours. Plus la terre sera ameublie, mieux la bulbe profitera. Il faut donc que la terre soit labourée profondément, au moins à huit à dix pouces ; il seroit plus utile d’employer la bêche : elle entre de dix à douze pouces, soulève plus la terre, l’atténue & la divise davantage. Dans les jardins où l’on arrose avec des arrosoirs, on en fait des planches, ou bien il sert à entourer les planches d’oignons & des poireaux. Dans les pays où l’on arrose par irrigation, par inondation, il faut le placer au milieu de l’ados, & non dans le fond. L’ail, comme toutes les plantes liliacées, craint le trop d’eau : ainsi, il ne faut l’arroser que dans le cas d’une extrême sécheresse. Dans l’une & l’autre méthode, il faut planter l’ail à deux pouces de profondeur, & à six pouces de distance d’une bulbe à une autre, & non à quatre, comme on le pratique communément ; l’espace n’est point suffisant pour les racines, & la plante profite moins. Il est inutile d’observer les jours de la lune ; plantez en tems convenable, & préparez votre terrain de la manière la plus avantageuse, cela vaut mieux. Palladius dit que, si l’on plante & l’on arrache l’ail dans le tems que la lune ne paroît point sur notre horizon, l’ail perdra son odeur fétide, & Palladius dit une puérilité.

Le tems d’arracher l’ail de terre est fixé par l’inspection de son fanage. Lorsqu’il est bien desséché, le moment est venu ; alors on arrache la plante : elle reste exposée pendant douze ou quinze jours au gros soleil, & on la garantit de la pluie pendant ce tems-là ; enfin, on lie les aulx par bottes, ou on tresse les fanes les unes dans les autres, de manière que les têtes soient toutes d’un côté. Il convient de les suspendre dans un lieu très-sec, sans quoi les bulbes germeroient.

Cette plante, tant qu’elle reste en terre, n’exige aucune culture, aucun soin, sinon d’arracher exactement les mauvaises herbes qui dévoreroient sa substance. Je conseillerois cependant de piocheter de tems à autre le terrain ; on détruiroit mieux, par ce moyen, les mauvaises herbes, & on rendroit la terre plus disposée à jouir des bénignes influences de l’atmosphère.