Cours d’agriculture (Rozier)/ALGUE

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 394-396).


ALGUE. M. Tournefort place cette plante dans la section seconde de la dix-septième classe, qui comprend les plantes marines ou fluviatiles, dont on ne connoît ni les fleurs ni les fruits, & il l’appelle alga angustifolia vitriariorum. M. le chevalier Von Linné, observateur aussi exact que prudent, a reconnu ses fruits & ses fleurs, & a classé cette algue dans la gynandrie polyandrie, & l’a nommée zostera marina. La fleur n’a point de corolle ni de périanthe ; les feuilles, disposées en manière de gaine, lui en tiennent lieu. Les filamens qui supportent les étamines, sont alternes, assez nombreux, très-courts les anthères sont ovales, oblongues, obtuses ; les germes en petit nombre, ovales, aplatis, tranchans des deux côtés, supportés par un petit pédicule ; les stigmates sont capillaires & simples ; le péricarpe est membraneux, & s’ouvre longitudinalement sur le côté ; il renferme une seule semence qui est ovale. Les feuilles naissent immédiatement sur la racine en touffe, & les touffes sont séparées les unes des autres comme dans les plantes graminées. Ces feuilles sont molles, d’un verd obscur, minces, étroites, aplaties, longues quelquefois d’un à trois pieds, & pointues à leur extrémité. La racine générale, souvent grosse comme le doigt & même plus, est écailleuse, garnie de bourgeons, d’où partent les feuilles, & les radicules sont fibreuses

Propriétés. On dit cette plante apéritive, vulnéraire, dessicative ; qu’elle détruit les punaises & les puces. Quant à ses vertus médicinales, on peut se dispenser d’en faire usage ; & si elle chasse les puces & les punaises, on doit l’attribuer à son odeur. Le fait est encore aussi douteux que celui de Les propriétés médicales.

Usages. Les vitriers & les parfumeurs en enveloppent leurs verres & leurs bouteilles. L’usage plus essentiel qu’on doit en faire, est de la brûler pour en avoir les cendres, ou de l’employer comme engrais.

Sur les bords de la méditerranée, & même dans quelques endroits sur l’océan, les paysans rassemblent en monceaux les algues que les vagues de la mer portent sur le rivage, & les font sécher. Cette méthode est nuisible, puisqu’on ne tire pas de cet engrais tout l’avantage qu’il convient. Le soleil en les desséchant & la pluie en les délavant, font disparoître la majeure partie du sel dont elles sont imprégnées : c’est donc une perte réelle.

Ceux qui les jettent sur leur terrain, sur leurs champs aussitôt qu’ils les retirent du rivage, ne font pas mieux. C’est donner à la terre trop de sel à la fois, & ce sel ne trouve pas dans son sein assez de substances animales ou alcalines pour se combiner avec elles & former une substance savonneuse.

Les algues restent plusieurs années enfouies sous terre sans se décomposer, sans être réduites en terreau ; & elles tiennent la terre soulevée de manière que les influences de l’air la pénètrent plus profondément, ce qui est un grand bien. Mais ne vaudroit-il pas mieux, & j’en ai l’expérience, faire un lit de demi-pied de hauteur de ces algues encore imbibées & pénétrées, par l’eau de mer, les saupoudrer assez fortement avec de la chaux réduite en poudre ou éteinte naturellement à l’air, recouvrir ce lit de deux pouces de terre mêlée avec un peu de chaux, & recommencer ainsi lit par lit jusqu’à ce qu’on eût formé un monceau de six à huit pieds de largeur sur cinq ou six de longueur, terminé en pointe ? Le monceau fini, il convient de le bien battre tout autour, afin de former, pour ainsi dire, une croûte impénétrable à l’eau : il s’établira dans le centre du monceau une chaleur assez forte ; les sels travailleront, s’uniront ensemble & avec la terre, & enfin, un an après on aura un engrais excellent pour tous les genres de culture quelconque.

L’algue, il est vrai, ne sera pas encore détruite ; mais elle sera susceptible de l’être bien plus promptement lorsqu’on l’enfouira dans la terre : sa trop grande abondance de sel marin s’opposoit auparavant à sa destruction. Il n’en coûtera donc que l’avance & l’attente d’une année. Sans l’union de la chaux avec les algues & la terre, il est inutile de faire les monceaux dont on parle ; ce seroit travailler en pure perte.

M. Dapuy d’Emportés, auteur du Gentilhomme Cultivateur, s’exprime ainsi. « Il est des pays où les cultivateurs, par une avidité mal entendue, mettent l’algue en tas, & la couvrent pour accélérer sa putréfaction, avant de la répandre sur le sol. Il est bien vrai que par cette méthode, on donne au sol une vie étonnante ; mais aussi on risque de l’épuiser, & l’on s’expose au versement des plantes, qui, recevant trop de nourriture, poussent leurs tiges à une hauteur qui les met hors d’état de résister aux impulsions des ouragans & au poids des grandes pluies. Sans supposer ces accidens, il est certain que la première année emporte tous les profits, puisqu’il est vrai que la seconde & la troisième année, les terres n’y rendent que des récoltes très-médiocres. Nous conseillons donc au cultivateur de répandre son algue sans aucune préparation, dès qu’il l’a tirée de la mer : par ce moyen, il jouira de trois abondantes récoltes. »

M. d’Emportés me permettra de lui représenter que l’algue mise simplement en tas sans addition de quelqu’autre substance, il faudra plusieurs années pour la réduire en terreau. Dans l’état de terreau, elle jouit du double avantage d’être réduite à un plus petit volume ; & par conséquent, un tombereau chargé de cet engrais, porte en une fois une quantité d’algue qui équivaut au moins à la valeur de trois tombereaux remplis d’algue fraîche. Le second avantage vient de ce qu’il est difficile d’enterrer avec la charue toute l’algue fraîche ; & ce qui reste sur terre, exposé au soleil, a bientôt perdu toute sa substance ; au lieu que le terreau se mêle & s’enfouit exactement avec la terre, lorsque la charrue la sillonne. Si on craint que ce terreau fasse verser les moissons, par sa trop grande abondance de sel, il suffit d’en mettre une moins grande quantité, & de la proportionner à la nature du terrain. D’ailleurs, en semant plus clair, on ne courra pas les risques de voir les tiges plier sous le poids des épis.

On peut encore incinérer l’algue pour en retirer les cendres, si utiles aux manufactures des glaces & de toute espèce de verrerie. Le sel qu’elles contiennent est un excellent fondant pour le sable dont on se sert dans ces grands atteliers.

Il faut faire une fosse de deux pieds de profondeur sur quatre à six de largeur, qui présente la forme d’un cône. Lorsque l’algue est ressuyée & presque desséchée, on en jette un peu dans le fond du cône, garni de paille & de quelques morceaux de bois allumés. Il faut bien se garder de jeter trop d’algues à la fois ; comme elles sont très-fines ; très-déliées, elles se collent les unes sur les autres, & étouffent le feu. On ne doit donc en fournir à ce fourneau qu’à proportion de ce qu’il en brûle, & il ne faut pas le laisser chômer.

Sur les côtes d’Islande & d’Angleterre, il croît une espèce d’algue, peu différente de la précédente, sinon par ses feuilles plus grasses & plus jaunâtres. Lorsque l’algue est restée exposée à l’ardeur du soleil, il se forme sur sa surface de petits grumeaux d’un sel doux & de bon goût, dont les habitans des côtes de cette île se servent à la place du sucre. Ils recueillent aussi cette plante avant qu’elle soit couverte de ce sucre, pour la manger en salade. Ne trouveroit-on pas aussi cette plante sur nos côtes ? & pourquoi ne pas essayer sur l’algue ordinaire prise dans la mer même ?

Pour parvenir à obtenir ce sucre en assez grande quantité, il est essentiel que cette plante soit tirée de l’eau dans le tems de la canicule, & qu’on la couvre le plutôt qu’on pourra avec une étoffe de laine pour la garantir de l’air, parce que cette plante contient un sel volatil qui s’évapore insensiblement quand elle est exposée au soleil & à l’air. On n’en trouve point du tout sur ces plantes que la mer jette sur le rivage. Quoique l’usage de ce sucre soit très-ancien en Islande, M. Oldenbourg est le premier qui en ait parlé en 1747, dans les Transactions philosophiques de Londres. On trouve encore ce procédé désigné dans une Description d’Islande.