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Cours d’agriculture (Rozier)/AMÉLIORATION

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 473-475).


AMÉLIORATION. En fait d’agriculture, améliorer & amender sont deux mots qu’on a mal à propos confondus. Par améliorer, nous entendons augmenter la valeur d’un objet qui diminuoit ou alloit diminuer ; par exemple, substituer de bons chevaux, de bons bœufs pour le labourage, pour la charrette, &c. à des animaux usés ou trop vieux ; au lieu que le mot amender ne s’applique, dans le vrai sens, qu’au terrain. Il y a deux sortes d’améliorations, celle de remplacement, & celle d’addition.

Un cultivateur prudent met en réserve, sur-tout dans les années avantageuses, la majeure partie des produits nets, soit pour parer aux inconvéniens des années de stérilité, soit pour ne pas être gêné, lorsqu’il surviendra des cas fâcheux & imprévus, enfin, pour améliorer sa métairie & tout ce qui en dépend ; c’est-à-dire, qu’il se prive d’une jouissance momentanée, afin de s’en procurer une plus durable, & qui augmente la valeur intrinsèque de sa possession.

Le tems détruit tout, & sous sa faulx meurtrière tout s’anéantit & disparoît, si une main protectrice ne répare habituellement ses ravages : mais réparer n’est pas améliorer ; c’est simplement entretenir les choses dans leur état, & le bon cultivateur cherche toujours à les perfectionner. Les améliorations de remplacement ont pour objet l’entretien des bâtimens, celui des outils aratoires, des vaisseaux vinaires, &c. les harnois, les voitures, les chevaux, les bœufs & tous les animaux utiles à la ferme, enfin d’entretenir les terres, les prés, les bois, &c. dans un bon état.

Par les améliorations d’addition, le cultivateur augmente l’aisance & les commodités dans ses bâtimens, non pour des objets de luxe, mais en vue de l’utilité journalière dont elles seront. Plus il y a de facilité pour manœuvrer dans l’intérieur d’une maison, dans les greniers, dans les écuries, &c. moins le travail donne de peine ; il y a plus d’ordre, chaque chose est à sa place, le service est facile, & dès-lors il y a une économie réelle pour le tems. Une opération qui exige quelques minutes de plus, & souvent répétée, équivaut à la fin de l’année à des jours, à des semaines entières, & souvent même à des mois. On ne fait point assez d’attention à ces détails, ils paroissent minutieux au premier coup d’œil : j’en appelle à l’expérience. Le paysan, le valet ne rangent rien : tout est avec eux dans la plus grande confusion ; & pour retrouver un outil, il perdra souvent des heures entières : l’augmentation des aisances sera donc, sous les yeux d’un maître vigilant, l’augmentation de l’ordre ; celle de l’ordre, l’augmentation du travail ; & celle du travail, une amélioration directe, puisqu’il y aura plus de tems à employer pour le travail.

Une amélioration d’addition très-importante, est celle des animaux consacrés aux différens services de la métairie. Je n’ai presque pas vu un seul domaine où le nombre des animaux de charrue, des charrettes, &c. fût proportionné à l’étendue des terres à labourer, &c. ; le travail se fait toujours à la hâte ; & si, dans la saison, il survient des pluies ou d’autres contre-tems, le mal est bien pis encore. Une paire de bœufs, ou de chevaux, ou de mules de plus, auroit suffi, le travail n’auroit rien eu de forcé, il auroit été fait à tems, sans gêne, & par conséquent, il auroit été bien fait. L’augmentation du produit & du bénéfice réel qui en résulte, ne dédommage-t-elle pas amplement de la première mise, & des déboursés pour les gages & la nourriture d’un valet de plus ? Columelle dit avec raison : si la métairie est plus forte que le maître, elle l’écrasera ; au contraire, elle sera pour lui une source de richesses, s’il est plus fort qu’elle. Avec peu on fait peu : le proverbe est vrai ; & l’on devroit ajouter dans ce cas, avec peu on fait tout mal. Pour un domaine, par exemple, de trois charrues, il faut nécessairement avoir les animaux pour quatre. Sans cette sage prévoyance, comment fera le cultivateur, si une seule de ses bêtes est blessée ou malade ? il sera donc réduit à ne faire travailler que deux charrues : il faudra excéder de fatigue les animaux bien portans, afin que leur travail égale, en quelque manière, celui de trois charrues ; & le tems des semailles passé, &c. tous les animaux sont sur les dents. Quelle économie !

Une bonne amélioration d’addition à faire, c’est dans le troupeau. Je ne dis pas qu’il faille multiplier les individus du troupeau ; leur nombre doit être proportionné à l’étendue du terrain qui doit les nourrir ; il vaut mieux qu’ils trouvent une nourriture abondante que le strict nécessaire pour se soutenir ; une année de sécheresse lui diminueroit sa valeur de plus de moitié. Cent brebis bien nourries, bien portantes, rendent plus que cent cinquante brebis étiques & affamées. La véritable amélioration consiste à avoir un troupeau bien nourri, & chaque année à perfectionner les races, soit en se procurant des béliers plus forts, & des espèces de brebis à laine plus fine. L’argent des agneaux & des moutons que l’on vendra, doit payer cette amélioration.

Un cultivateur intelligent, élève & entretient une pépinière dans les environs de la métairie. Elle doit être consacrée aux arbres fruitiers, à quelques arbres forestiers, dans les pays où le bois est rare, mais sur-tout aux arbres destinés pour le charronnage, & j’ajouterai aux oliviers, aux amandiers, dans les pays où leur culture réussit. Plantez, plantez sans cesser ; & à l’exemple des normands, boisez de toute manière la lisière de vos champs ; vos moissons seront plus en sûreté contre la fureur des vents ; mais gardez-vous bien d’y planter des ormeaux : leurs racines traçantes iront à plus de cinquante pieds dévorer la substance des blés. Les fruits seront une ressource économique pour la nourriture des gens de la grange, & les feuilles des arbres serviront ou pour les troupeaux, ou pour les engrais. Planter chaque année vingt à trente arbres dans un grand domaine, & des arbres qu’on n’aura pas acheté, c’est un badinage, & ce petit travail sera, dans la suite, un objet d’un très-grand produit.

Je mets encore au nombre des améliorations essentielles, la multiplication des fossés pour l’écoulement des eaux. Si le terrain est en pente, un fossé placé dans la partie supérieure empêchera les ravins, & les bleds ne seront pas emportés par une pluie d’orage. Ce fossé conduit les eaux dans le lieu qu’on leur destine, & prévient leur ravage. Un semblable fossé, placé dans la partie inférieure, retient la terre & les débris des végétaux que la pluie y a fait couler. Si le pays est plat, le fossé servira au dessèchement du champ, & le blé n’y pourrira pas ; en un mot, lorsque l’on les recurera, la terre qui y aura fermenté pendant quelques mois, sera un excellent engrais.

Que d’améliorations il seroit facile d’indiquer ! mais c’est au cultivateur intelligent à les prévoir, à les méditer pendant une année entière, à les préparer de longue main pour les exécuter avec plus de facilité. Il doit se faire un plan général, & travailler d’après ce plan. Les améliorations morcelées & par lambeaux, sont de petites améliorations. Si, au contraire, on a un plan bien conçu, il n’y a pas un seul coup de pioche perdu, parce qu’un objet de détail sera relatif au tout, & ce qui ne sera pas mis en pratique dans une année, sera exécuté dans l’année suivante.