Cours d’agriculture (Rozier)/ARROSEMENT (supplément)

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Marchant (Tome onzièmep. 167-180).


ARROSEMENT ; (Agriculture pratique et Jardinage.) On arrose de plusieurs manières, à différentes époques de l’année, et à différentes heures du jour, suivant les climats, les localités, les saisons, et les natures de cultures. Ces diverses modifications, qui seront suivies d’observations sur les diférentes propriétés des eaux, feront le sujet de cet article.

Pratique des divers modes d’arrosemens. — Des arrosemens par eau courante. Les arrosemens par submersion ou par irrigation se font au moyen de canaux ou rigoles supérieurs au terrain qu’on veut arroser, et desquels on veut tirer les eaux qu’on fait venir quelquefois d’une grande distance ; la construction des canaux qui les charrient, les petites écluses qu’elles exigent souvent, le ménagement des pentes, les rigoles, les vannes, les conduits de décharge qu’elles nécessitent, sont des travaux qui appartiennent plus à l’architecture hydraulique, qu’à l’agriculture.

Les terrains destinés à être arrosés par submersion, doivent être nivelés le plus horizontalement possible, et traversés par une ou plusieurs rigoles qui excèdent son niveau. Cette rigole doit être élevée au dessus du terrain, de toute sa profondeur, s’il est possible, et se trouver située à la partie supérieure de la pièce. Quelques vannes placées de distance en distance sur les côtés, servent à l’écoulement des eaux de la rigole dans la pièce de terre, tandis qu’une autre en travers, intercepte le cours des eaux. Lorsqu’on veut arroser la pièce de terre ainsi disposée, on barre le cours des eaux par la vanne qui le traverse, et l’on ouvre au contraire celles qui sont sur le côté de la rigole : bientôt les eaux s’épanchent sur toute la surface de la pièce, et l’imbibent à une grande profondeur.

Cette sorte d’arrosement a lieu pour la culture du riz dans le Piémont, dans le Milanais, et dans plusieurs parties de l’Inde : on l’emploie pour arroser les prairies naturelles, dans une grande partie de l’Europe, et principalement dans le Midi. Dans beaucoup de nos départemens méridionaux, on arrose de cette manière les prairies artificielles, et particulièrement les luzernières : on se sert aussi de ce moyen dans les jardins de ces mêmes contrées, et dans presque tout le midi de l’Europe, pour arroser les carrés de gros légumes, les salades qui sont plantées par planches, et enfin, jusqu’à des plaie-bandes consacrées à la culture des plantes dans les jardins botaniques.

Dans la partie tempérée de la France, on arrose par irrigation les cressonnières, et les planches destinées à la culture des plantes de marais ; enfin, on arrose de cette manière, sur les côtes de Barbarie, les plantations d’orangers, de dattiers, et de presque tous les arbres fruitiers.

Arrosement par submersion. Cet arrosement est le plus convenable aux climats chauds, et presque le seul qui y soit en usage. Dans les pays tempérés, et particulièrement dans le midi de la France et de l’Europe, on l’emploie avec le plus grand succès, pendant l’été, pour toutes les espèces de cultures. Son usage, plus répandu dans les pays septentrionaux, sur-tout pour les prairies naturelles ou artificielles, augmenteroit les produits de l’agriculture, et par conséquent la richesse des États.

L’utilité de cette espèce d’arrosement est généralement reconnue ; les produits qu’elle donne, sur-tout en fourrages tirés des prairies artificielles, sont au moins du double de ce que peut produire une prairie de même nature, abandonnée aux eaux pluviales. Il n’est pas rare de faire dix bonnes coupes ou fauchaisons de luzernes, par an, dans les départemens méridionaux, sur une luzernière arrosée par irrigation, tandis qu’on en fait à peine trois sur celle qui n’est arrosée que par les eaux du ciel.

Mais, par la raison que la végétation est plus rapide et plus abondante, il se fait aussi une plus grande déperdition d’humus, ce qui nécessite une plus grande quantité d’engrais pour le remplacer et soutenir la vigueur des cultures. Cette augmentation de dépense, qui est peu considérable, est très-avantageusement couverte par l’abondance des produits.

il faut convenir cependant que tous les engrais employés à cette culture ne tournent pas au profit des plantes, et qu’une partie, délayée par les eaux, est entraînée par elles à une profondeur en terre qui la rend inaccessible aux racines des plantes, et que la couche supérieure seroit bientôt appauvrie, si l’on n’augmentoit pas la quantité des engrais ; mais, comme c’est avec des prairies que l’on obtient des fourrages, que les bestiaux fournissent les engrais, et que les engrais produisent des récoltes abondantes, il est économique de faire les premières dépenses, pour obtenir des résultats aussi avantageux.

Arrosement par nappes d’eau. L’arrosement par nappes d’eau est peu connu, et je ne l’ai vu pratiqué que dans un très-petit canton de l’Italie, aux environs de Lodi. Cette espèce d’irrigation exige des dispositions particulières dans la préparation du terrain, et dans la construction du canal d’arrosement.

On donne au canal six lignes de pente environ par toise, de sa partie supérieure à sa partie inférieure. Il est nivelé exactement dans la direction de sa pente. Son élévation est au dessus du terrain d’environ la moitié de sa profondeur. Le bord du canal opposé à la pièce de terre arrosable est plus haut de six pouces que celui qui est extérieur au champ. Une vanne ferme exactement son lit, à l’endroit où il dépasse la longueur de la pièce, et où il la quitte pour entrer sur le terrain voisin,

Au bas de cette même pièce, se trouve un petit canal servant à l’écoulement des eaux surabondantes ; il est construit comme le précédent, mais enfoncé de toute son épaisseur dans le terrain, et son bord extérieur est plus élevé de six pouces, que le niveau du sol de la pièce dans sa partie basse.

Lorsqu’on veut arroser les pièces de terre ainsi disposées, on fait arriver les eaux dans le canal supérieur, après en avoir fermé la vanne de l’extrémité : il se remplit bientôt, et les eaux arrivant toujours, elles s’échappent par le bord le plus bas, et forment une nappe qui, s’étendant de proche en proche, couvre tout le terrain, et est reçue par le canal inférieur.

Cet arrosement est presque uniquement affecté aux prairies naturelles, dans le voisinage de Lodi ; mais il pourroit être employé à beaucoup d’autres cultures.

Son principal mérite est de communiquer aux végétaux une humidité vive qui les fait croître avec une rapidité prodigieuse. Il n’est pas rare de faire, sur un pré arrosé de cette manière, douze bonnes coupes de fourrage dans le courant de l’année, c’est-à-dire, une tous les mois. On prétend que le fourrage qui en provient est plus sain que celui fourni par les prairies où les eaux sont stagnantes : mais, ce qui est certain, c’est que l’air ambiant de ces prairies n’est point malsain comme celui qui passe sur les prés arrosés à la manière ordinaire, cela doit être ainsi : les eaux courantes assainissent l’air, tandis que les eaux stagnantes le méphitisent.

Pour établir cette sorte d’arrosement, il faut des eaux abondantes, des pentes variées, un climat chaud, toutes circonstances qui se rencontrent difficilement réunies ; mais, lorsqu’on les possède, il faut en faire usage. On pourroit s’en servir avec avantage pour la culture du riz, proscrite chez nous à cause des maladies qu’elle occasionne, et dont le germe seroit détruit, puisque la cause n’existeroit plus.

Arrosement par infiltration. Arroser par infiltration, c’est tenir l’eau au niveau du terrain. Cette espèce d’arrosement ne convient que dans les pays plats, dont le sol est spongieux, et où les eaux ont un cours très-lent. On entoure la pièce de terre, que l’on veut arroser de cette manière, de fossés plus ou moins larges et en proportion de l’étendue de la pièce et de sa perméabilité à l’eau. Le plus souvent on leur donne deux pieds de profondeur sur autant de largeur, ils sont creusés dans le fond en forme d’auget.

On arrose plus particulièrement de cette manière, les prairies naturelles destinées aux pâturages des bestiaux. La Hollande en offre des exemples très intéressans et très-multipliés. Les vastes plaines de la Batavie offrent d’immenses tapis de verdure, unis comme des tables de billards. Elles sont coupées par une multitude de canaux, de fossés, et de rigoles qui partagent le terrain en carrés plus ou moins grands, mais assez souvent de trois à quatre arpens d’étendue. Les rigoles ou fossés aboutissent à une bourse commune, au bord de laquelle se trouve établi un moulin à vent d’une construction extrêmement simple. C’est ce moulin qui est le régulateur des eaux. Menacent-elles de s’élever au dessus du niveau du terrain ? ses ailes sont mises au vent ; il enlève et verse dans le canal de décharge, les eaux surabondantes. Les eaux baissent-elles au dessous du niveau du sol ? il s’arrête ; et si elles deviennent trop basses, alors le canal de décharge les rétablit à leur niveau.

Sur ces pâturages on voit communément douze vaches, deux chevaux, huit moutons, et deux porcs, qui y séjournent nuit et jour depuis le printemps jusqu’à l’automne. On prétend que cette réunion de bestiaux est nécessaire, tant pour tirer tout le fruit possible de la prairie, que pour maintenir la bonne qualité de son herbage. Voici la raison que l’on donne de ce fait assez remarquable. Les vaches ne ramassant les herbages qu’avec la langue, ne les coupent qu à trois ou quatre pouces de terre ; les chevaux qui viennent ensuite se nourrissent des herbes laissées par les vaches, et les pincent jusqu’à un pouce de terre ; arrivent alors les moutons qui aiment de préférence les herbes courtes, fines, et qui les broutent jusque rez-terre. Les cochons trouvant découvertes les plantes à racines charnues, telles que les œnanthes, les pissenlits, les scorsonères, les tragopogons et autres de cette espèce, plus nuisibles qu’utiles, ils les arrachent et en font leur pâture. Quelquefois des poules s’écartant des métairies voisines, viennent paître dans la prairie, et y ramassent les graines tombées, les larves d’insectes, et les vers. Ainsi, il n’y a rien de perdu, tout est mis à profit, sans qu’il en résulte aucune rixe parmi des animaux d’espèces si différentes ; ils vivent tous sans concurrence pour les alimens, puisque ce que les uns délaissent et ne peuvent manger, est préféré par les autres. Les cigognes purgent le pays des reptiles qui s’y trouvent.

Quand l’herbe de la pièce de prairie est épuisée par les animaux qui ont vécu dessus, on les fait passer dans une autre pièce ; en la quittant, il semble qu’elle ait été tondue par les plus habiles faucheurs. Il ne s’y rencontre que quelques trous faits par les porcs, pour tirer les racines des plantes nuisibles, dont ils ont purgé la prairie ; on les bouche avec la bêche, et l’herbage qui repousse bientôt invite les animaux à s’en repaître.

Il est plusieurs grands arbres qui affectent de croître dans les terrains imbibés par les eaux, telles sont diverses espèces de saules, de peupliers, de frênes et d’aulnes, parmi nos arbres indigènes ; on remarque, parmi les arbres étrangers le platane d’Occident, l’érable à feuilles de frêne, le tulipier de Virginie, le tupelo ou nissa aquatica L.

Les oseraies viennent beaucoup mieux dans les terrains arrosés par infiltration, que dans ceux qui le sont par irrigation ou par submersion. Dans les jardins paysagistes, où l’on fait cas de la culture des arbres étrangers de nature aquatique, on établit artificiellement des marais propres à leur conservation. Ces marais artificiels sont de grands bassins de différentes formes, suivant le goût du propriétaire ; on établit au milieu des îlots ; ils sont entourés de planches de bois de chêne, lesquelles sont percées d’un grand nombre de trous. On remplit ces espèces de caisses d’une terre préparée convenablement à la nature des arbres qu’elles doivent contenir, et on y fait entrer les eaux. Il existoit dans le jardin botanique de Trianon, près Versailles, un bassin de cette espèce, dans lequel nous avons vu en pleine vigueur, et fleurissant, un grand nombre d’arbres et d’arbustes étrangers, et des plantes précieuses, tels que le dirca palustris, le myrica cerifera, l’hypericum kalmianum L. ; beaucoup de vaccinium américains, de rhododendrons, de kalmia ; et, parmi les plantes, les sarracenia, la Dionœa muscipula, les cypripedium, etc.

Dans les jardins botaniques, on arrose par infiltration les planches baugées et remplies de terreau de bruyères, le moyen qu’on emploie est très-simple. On établit dans la longueur de la planche, vers son milieu, à la profondeur de dix-huit à vingt pouces, un tuyau de terre ou de grès, percé dans sa longueur de beaucoup de trous ; il est fermé par un de ses bouts et forme un coude par l’autre, lequel vient aboutir hors de terre, à un baquet dans lequel on verse de l’eau destinée à imbiber le sol de la planche, toutes les fois qu’il en est besoin. Cette sorte d’arrosement humecte la terre sans la laver, et entraîne au fond de la planche les engrais utiles à la végétation des plantes qu’elle nourrit.

Ou arrose encore par infiltration beaucoup de plantes délicates et sur-tout des semis à graines très-fines, qui se font ou se cultivent dans des pots. Au lieu de les arroser à la manière ordinaire, avec l’arrosoir à pomme, on se contente d’enfoncer le fond de leurs vases dans une terrine ou un baquet qu’on entretient plein d’eau. Par ce moyen, la plante ne pompe que l’humidité qui lui est convenable, et ne court pas risque d’être déracinée par l’arrosoir.

Arrosemens faits à bras d’hommes.— À l’arrosoir. Les arrosemens avec les diverses espèces d’arrosoirs ne sont en usage habituel que dans la partie septentrionale de l’Europe. Si on les emploie dans la partie méridionale, ce n’est que dans les jardins, et dans ceux, où l’on élève des plantes étrangères qu’on cultive dans des vases.

Les semis délicats qui se font dans les jardins légumiers ou fleuristes, s’arrosent avec des arrosoirs à pommes, dont les trous sont plus ou moins fins, en raison de la délicatesse des cultures auxquelles ils sont destinés. Ceux employés pour les semis de pleine terre, étendent l’eau sur une surface de deux pieds carrés environ, et les trous de leurs pommes n’ont pas plus d’une demi-ligne de diamètre. Ceux dont on se sert pour les arrosemens des semis en pots, en terrines, ou dans les caisses, ont la pomme, ainsi que les trous dont elle est percée, moitié moins grands que ceux du précédent. Les gros pois de terre, ou les caisses qui renferment les arbres ou arbrisseaux d’orangerie, ou de serre, s’arrosent avec des arrosoirs à goulots, dont l’ouverture a environ un pouce de diamètre. Les grosses touffes de plantes vivaces, les arbustes, les arbrisseaux plantés en pleine terre, s’arrosent encore avec le même arrosoir.

Mais, dans les jardins légumiers, et particulièrement dans les marais de Paris et de ses environs, on arrose les gros légumes par la gueule de l’arrosoir à pomme, pour suppléer à celui à goulot. Cette sorte d’arrosement est inférieure à celle qui se pratique par irrigation et par infiltration. Il faut la répéter beaucoup plus souvent, parce qu’elle n’arrose qu’une portion de la terre des cultures, et que celle qui l’environne étant sèche, l’humidité devant se mettre en équilibre, passe dans le sol qui l’avoisine ; d’une autre part, il est plus dispendieux à effectuer que toutes les autres espèces d’arrosemens, puisqu’il faut employer des journées d’ouvriers, pour porter l’eau à de grandes distances, et souvent la tirer d’un puits profond. Il est beaucoup plus pénible, puisque les jardiniers des pays septentrionaux ont toujours les arrosoirs pendus aux bras pendant la plus grande partie des jours les plus chauds, tandis que l’heureux cultivateur des pays méridionaux, une bêche à la main, n’a d’autre peine que d’ouvrir et de fermer les rigoles qui conduisent les eaux dans ses cultures.

À l’échoppe. On arrose avec cet ustensile, les lisières des prairies qui se trouvent sur le bord des petites rivières, des mares, et des ruisseaux. Un homme placé sur le bord de l’eau et même dedans jusqu’à mi-jambes, une échoppe à la main, y puise l’eau et la répand sur la prairie ou sur les gazons voisins ; avec un peu d’adresse et de force, il peut la lancer à quatre à cinq toises de distance. Ce moyen est employé dans quelques jardins traversés par de petites rivières, pour l’arrosement des gros légumes. Ou le pratique encore pour ceux des lisières de gazon qui bordent les eaux dans les jardins paysagistes. Cet arrosage est plus expéditif, plus profitable et moins coûteux que n’est l’emploi de l’arrosoir.

À la pompe. Les pompes à curettes et à roues, sont employées dans quelques jardins, soit à l’arrosement des pièces de gazons, soit à laver les feuilles des arbres. On conduit ces pompes roulantes dans le voisinage des cultures, et par le jeu de leur piston on chasse l’eau à une grande hauteur ; elle retombe en forme de pluie fine, sur les plantes qu’on veut arroser ; elle rafraîchit leurs feuilles et imbibe la terre dans laquelle elles sont plantées. On s’en sert, en adaptant au bout de son conduit de cuir, un ajutoir court, pour laver les feuilles et le jeune bois des arbres en espalier, lorsqu’ils sont couverts de pucerons, de la petite araignée blanche, et d’autres insectes nuisibles. Ce procédé, qui est coûteux pour la main-d’œuvre, ne peut être employé que dans les jardins dont la culture est recherchée.

Au tonneau. L’arrosement au tonneau remplace celui à l’arrosoir, dans les grands jardins où les eaux sont éloignées des cultures : un tonneau porté sur une petite charrette traînée par trois hommes porte plus d’eau, et arrose plus promptement, que ne pourroient le faire cinq ouvriers dans le même laps de temps, et ils sont moins fatigués. On arrose, par ce moyen, les caisses dispersées dans un grand parterre, les fleurs répandues dans les plate-bandes, les arbres et arbustes, ainsi que les plantes vivaces qui ont besoin d’être arrosées.

Il est des jardins dans lesquels on fait usage de tonneaux qui tiennent cinq à six muids, et qui sont montés sur des voitures traînées par des chevaux. Un robinet, auquel est attaché un tuyau de cuir, sert à l’écoulement des eaux, et à les conduire au pied des arbres et sur les caisses que l’on veut arroser.

Pour accélérer encore davantage les arrosemens, on se sert de grandes tonnes cerclées en fer. Elles ne sont pas placées sur les voitures dans leur longueur, mais bien sur leur sens opposé ; il en résulte que les deux fonds se trouvent sur les côtés de la voiture, chacun d’eux a son robinet et le cuir qui en dépend fixés à l’endroit le plus près du fond.

Cette voiture a l’avantage, en passant entre deux rangées de caisses, de les arroser toutes deux à la fois. On peut voir un tonneau de cette espèce, dans l’orangerie de Versailles, où il est employé avec succès, économie et diligence.

Quand et comment on doit arroser. Les arrosemens ne maintiennent, n’aident et n’accélèrent la végétation, qu’autant qu’ils sont faits à propos. Administrés à contre-temps, ils sont nuisibles aux végétaux, et occasionnent leur dépérissement et leur mort. Il faut avoir égard à la nature des végétaux, à leur état de santé ou de maladie, aux différentes saisons de l’année, et même aux diverses époques de la journée, pour les empêcher d’être nuisibles, et au contraire, les rendre le plus profitables à la végétation.

En hiver. Les jours sont très-courts, les rayons du soleil, ne tombant qu’oblique ment sur la terre, n’en échauffent que foiblement la surface, l’air est chargé d’humidité, et la terre est imprégnée des pluies de l’automne et par les neiges qui la couvrent dans la plus grande partie de l’Europe septentrionale ; d’ailleurs, les plantes végètent peu dans cette saison. Celles qui sont vivaces ont perdu leurs tiges, et toute leur sève est renfermée dans leurs racines. Les arbres, pour la plupart dépouillés de leurs feuillages, sont dans un état de repos et de sommeil. Ceux d’entr’eux dont le feuillage est perpétuel, trouvent dans l’humidité répandue dans l’air, non seulement la quantité d’eau nécessaire à leur végétation lente, mais encore les gaz et les alimens qui font la base de leur nourriture. Ainsi donc les arrosemens des prairies, des champs, des jardins doivent cesser entièrement pendant l’hiver : dans notre climat, et dans ceux qui sont encore plus septentrionaux, ils seroient nuisibles aux cultures, puisqu’ils les rendroient plus accessibles à la gelée.

Mais, dans les différentes espèces de serres où la végétation des plantes des climats chauds est entretenue par une température douce, les arrosemens doivent toujours se continuer. Il doivent être peu fréquens, et modérés dans leur quotité. Il est des natures de plantes, telles que les succulentes, qui ne doivent être arrosées que trois ou quatre fois dans le courant de l’hiver ; d’autres, comme les plantes à racines bulbeuses, tubéreuses, ou charnues, qui, ne végétant pas ou très-foiblement dans cette saison, n’ont besoin que de légers arrosemens, plus propres à tenir les molécules de terres liées entr’elles, qu’à fournir à la végétation de ces plantes.

Il est des arbres et des arbustes qu’on cultive dans des pots ou dans des caisses, et qui ont besoin d’arrosemens plus multipliés et plus abondans. Tels sont les orangers, les myrtes, les diverses sortes de lauriers, et autres, qui sont dans une végétation perpétuelle. Mais, comme les jours sont plus courts, que l’atmosphère de la serre est ordinairement plus humide, il convient de diminuer le nombre ainsi que la quotité des arrosemens, et de les rendre des deux tiers moins considérables qu’en été.

L’époque de la journée la plus favorable à l’arrosement des plantes dans les serres chaudes, pendant l’hiver, est vers le milieu du jour. Il faut observer en arrosant, et sur-tout lorsque le soleil paroît, de ne pas répandre de l’eau sur les feuilles des plantes, mais de la verser sur leurs pieds : les globules d’eau répandus sur les feuilles, ayant la propriété de rassembler les rayons du soleil, produisent l’effet d’une loupe, ils brûlent les feuilles, et y laissent des taches aussi nuisibles à là végétation des plantes que désagréables à l’œil. On observe encore de ne pas arroser en même temps toutes les plantes qui sont renfermées dans une même serre, mais seulement de donner de l’eau a celles qui en ont un plus pressant besoin : cette précaution est nécessaire tant pour ne pas occasionner une humidité surabondante dans la serre, ce qui seroit nuisible à la totalité des végétaux qui y sont renfermés, que pour ne pas exciter une évaporation trop considérable, qui refroidiroit l’atmosphère de ce lieu fermé. En axiome général, il ne faut arroser les plantes des serres, pendant l’hiver, que le moins possible. On perd plus de plantes par trop d’arrosemens, qu’il n’en périt par défaut dans cette saison.

Au printemps. Dans cette saison, le soleil montant sur l’horizon acquiert de la force, les jours augmentent en étendue, le ciel devient plus serein, les eaux pluviales sont moins abondantes et plus chaudes ; enfin, la terre entre en fermentation, les végétaux se réveillent de leur long assoupissement. C’est alors qu’il convient de seconder la nature par des arrosemens sagement administrés ; il faut les répéter souvent, et les faire moins copieux. Trop abondans, ils refroidiroient la terre et l’empêcheroient d’entrer en amour : moins répétés, ils ne fourniroient point le véhicule nécessaire à cette fermentation si utile. Pour administrer les arrosemens avec succès, il faut connoitre la nature de son terrain ; s’il est de qualité argileuse et compacte, il faut suspendre les arrosemens ; car cette sorte de terre est froide, et les productions qu’elle fournit ne sont tardives, que parce qu’elle recèle trop long-temps l’humidité. Si, au contraire, le terrain qu’on cultive est de nature sablonneuse, meuble et légère, il convient ! de multiplier les arrosemens, et de les rendre plus copieux. L’exposition de ces terrains doit aussi apporter des modifications dans la quantité et la quotité des arrosemens ; ceux situés au nord ont moins besoin d’eau que ceux exposés au soleil du midi. Enfin, une terre dépouillée de végétation, et qui est pénétrée par les rayons du soleil, doit être plus arrosée que celle qui se trouve ombragée par des arbres ; toutes ces circonstances, prises en considération par les cultivateurs, doivent diriger leur conduite dans les arrosemens. On commence dans cette saison les arrosemens des prairies naturelles et artificielles, soit au moyen des infiltrations, des submersions, soit par nappes d’eau. Dans les jardins, on arrose les semis nouvellement faits en pleine terre, et les jeunes plants d’arbres ou de plantes dont la végétation hâtive a besoin de ce véhicule pour être accélérée.

Les plantes cultivées dans les serres ont besoin d’arrosemens plus multipliés et plus copieux, que ceux nécessités dans la saison précédente. L’heure de ces arrosemens ne doit pas être la même que celle affectée aux arrosages d’hiver. Il est plus utile de les donner le matin, une heure après l’apparition du soleil, que sur le milieu du jour. Les nuits sont encore fraîches, et il survient souvent des gelées blanches et tardives. Si l’on arrosoit le soir, la gelée auroit beaucoup plus de prise sur des végétaux humectés, que sur ceux qui n’ont qu’une humidité légère.

Qu’on se donne bien de garde d’arroser trop abondamment, dans cette saison, des plantes dont on seroit obligé de diminuer ou de suspendre les arrosemens pendant l’été. Leurs vaisseaux, distendus par une trop grande surabondance de fluide, s’oblitéreroient pendant l’été, lorsqu’on seroit forcé de diminuer la quantité d’eau dont on les a abreuvés dans le printemps. Il en résulte un inconvénient non moins grave ; des fruits légumiers, tels que des concombres et des melons, des racines nourrissantes et des herbages trop arrosés, perdent une grande partie de leur saveur et deviennent presque insipides.

Enfin, les arrosemens de cette saison doivent être plus multipliés et peu abondans. Ils ont moins pour but de tremper la terre à une grande profondeur, que de rafraîchir sa surface ; la nature nous enseigne cette méthode ; les pluies printanières sont très-multipliées, mais elles ne sont pas de longue durée, et elles sont accompagnées de l’apparition d’un soleil très-chaud.

En été. Les végétaux, dans cette saison, sont parés de toute leur verdure ; leur feuillage est arrivé au maximum de sa grandeur ; ces organes, étendus dans l’atmosphère, y pompent une partie de leur nourriture, et ajoutent un nouveau moyen de subvenir à l’existence de leurs individus.

Mais, malgré cette augmentation de moyens, la terre desséchée par un soleil brûlant, l’air devenu plus sec, les pluies étant moins fréquentes et de plus courte durée, le besoin d’eau se fait sentir avec plus de force que dans les autres saisons.

Les arrosemens copieux sont indispensables à un grand nombre de cultures, et leur abondance contribue singulièrement à la qualité et à la quantité des récoltes ; mais ils doivent être proportionnés au degré de chaleur du climat, à la qualité du sol et à la nature des cultures.

Celles des plantes annuelles, qui sont établies sur des terres fortes qui se durcissent et se fendent par la sécheresse, ont besoin d’être arrosées moins fréquemment, mais plus copieusement que les autres ; si elles sont lentes à s’imprégner d’humidité, elles la recèlent et la conservent plus long-temps. Les mêmes cultures formées sur des terrains meubles, légers et sablonneux, ont besoin d’arrosemens plus multipliés, mais moins abondans. Ces sortes de terres ne pouvant garder l’humidité, il est inutile de prodiguer des eaux qui, s’écoulant en terre à une profondeur hors de la portée des racines, ne peuvent tourner à leur profit.

C’est dans cette saison qu’on arrose les prairies naturelles et artificielles avec plus d’abondance, qu’on couvre les rizières d’eau, qu’on imbibe les champs de maïs et autres grandes cultures des campagnes. Dans les marais légumiers, les arrosemens doivent être moins copieux, mais plus multipliés. Enfin, dans les jardins on arrose tous les jours les plantes cultivées dans des vases, lorsqu’il ne tombe pas de pluies un peu abondantes.

On doit cependant apporter beaucoup d’attention pour ne pas arroser les végétaux languissans, qui poussent foiblement, et dont les feuilles sont jaunes. Les plantes bulbeuses, dont la végétation s’achève, ne doivent pas être arrosées.

Enfin, on ne doit arroser que légèrement, et de loin en loin, les plantes annuelles dont les fruits approchent de leur maturité. Il est aisé de remarquer que ces plantes n’en ont pas besoin, puisqu’elles refusent les arrosemens qui leur sont donnés, et qu’elles n’absorbent pas l’humidité de la terre dans laquelle elles sont placées.

Le moment le plus favorable aux arrosemens de cette saison est la chute du jour, vers le commencement de la nuit ; ils rafraîchissent les plantes des chaleurs du jour ; ils disposent la terre à recevoir une plus grande quantité de rosée ; enfin, condensés sur le sol pendant la nuit, ils forment une atmosphère humide qui tourne au profit des racines, des tiges et des feuilles des végétaux.

Sans un besoin urgent indiqué par l’affaissement des feuilles des plantes, on ne doit point arroser pendant la chaleur du jour ; encore faut-il, lorsqu’une plante meurt de soif, n’arroser que la terre dans laquelle elle est plantée, sans répandre de l’eau sur ses feuilles.

Cependant il est beaucoup de jardiniers qui arrosent dans le milieu des jours les plus chauds, et par le soleil le plus ardent ; ils perdent une grande quantité d’eau, et souvent ils occasionnent le dépérissement de leurs cultures, au lieu de les accélérer.

En automne. Dans cette saison, le soleil baisse sensiblement sur l’horizon, les jours diminuent de longueur, la terre perd de sa chaleur, les nuits sont plus fraîches et plus humides.

D’un autre côté, la végétation tire à sa fin, les récoltes mûrissent, et le jeune bois des arbres s’aoûte pour résister aux rigueurs de l’hiver. Toutes ces circonstances nécessitent une grande diminution dans les arrosemens.

Aussi abondans qu’en été, ils seroient nuisibles sous plusieurs rapports : 1°. ils retarderoient la maturité des récoltes fournies par les plantes annuelles ; 2°. ils diminueroient les qualités conservatrices et savoureuses de ces mêmes récoltes ; 3°. enfin, prodigués à de jeunes arbres vigoureux, destinés à passer l’hiver eu pleine terre, ils exciteroient la continuité de leur végétation, et le jeune bois, dénué de consistance et rempli de sève aqueuse, ne manqueroit pas d’être détruit par la gelée.

Cependant, si l’automne se prolonge, si les pluies qui l’accompagnent ordinairement n’arrivent pas, et si la terre conserve encore un degré de chaleur considérable, les arrosemens doivent être continués ; on les administre à la campagne avec beaucoup de fruit aux prairies naturelles et artificielles, ainsi qu’aux grandes cultures de légumes et de plantes utiles dans l’économie rurale.

Dans toutes les sortes de jardins, on arrose les planches de salades, les semis d’automne et tous les vases qui renferment des plantes étrangères destinées à passer l’hiver dans les serres. Mais, comme les nuits commencent à devenir fraîches, et que souvent elles se terminent par des gelées blanches, il est utile de ne donner cet arrosement aux cultures délicates que depuis le lever du soleil jusque vers les neuf heures du matin. En général, il vaut mieux attendre que les plantes annoncent le besoin d’être arrosées, que de vouloir les prévenir dans cette saison.

Des propriétés des eaux en général. L’eau est plus indispensable à la végétation que la terre même, puisqu’on fait croître dans ce fluide sans mélange des végétaux de toutes les espèces. (Voyez les expériences de Hales, de Duhamel, de Bonnet, et autres physiciens.)

Aucun végétal ne peut se passer d’eau, soit en nature ou sous forme de vapeur circulant dans l’atmosphère. Plusieurs d’entr’eux croissent sous les eaux, entièrement submergés, et ne tiennent à la terre que par leurs racines, qui semblent plutôt destinées à les fixer à une place qu’à les nourrir ; d’autres croissent à la surface des eaux, y poussent leurs racines, voyagent ou séjournent avec elles ; enfin, il en est dont les racines croissent sous les eaux, poussent leurs tiges dans leur épaisseur, et s’élèvent à leur surface pour y développer leur feuillage et effectuer leur fructification.

L’eau douce n’est pas la seule qui soit habitée par des plantes, il s’en trouve dans les eaux salées de la mer ; enfin, on en rencontre dans les eaux froides, et dans les eaux chaudes ; mais toutes les modifications de l’eau ne sont pas également propres aux végétaux ; il en est de plus salubres les unes que les autres, et c’est ce que nous chercherons à développer dans cet article.

Propriétés particulières des eaux de rivières. Les eaux de rivières qui ont circulé pendant long-temps à l’air libre, qui cuisent bien les légumes, et dissolvent parfaitement le savon, sont réputées les meilleures pour toutes les espèces d’arrosemens. Toutes les eaux de sources, de fontaines, de puits, de mares, etc., qui partagent ces propriétés, sont également bonnes, à quelques faibles différences près.

Quelques personnes attribuent aux eaux de pluie et sur-tout à celles de neige, une qualité supérieure aux premières ; mais il n’existe pas d’expériences assez concluantes pour en tirer des résultats certains, et leur assurer la prééminence sur les autres. Tout ce qu’on sait, c’est que la neige placée au pied d’un arbre et recouverte de terre, arrête sa végétation ; ce qui peut être employé avec succès pour retarder la floraisnn d’arbres trop vigoureux, trop printaniers, dont les gelées empêchent la fructification.

Propriétés des eaux séléniteuse. Les eaux qui tiennent en dissolution de la sélénite sont nuisibles aux végétaux qu’elles arrosent, et particulièrement à ceux qui sont vivaces et d’une longue vitalité.

Ces eaux, en passant au travers de la couche de terre qu’elles arrosent habituellement, déposent sur les racines des végétaux une partie de la sélénite qu’elles contiennent. Cette substance pierreuse tenue dans une extrême division, bouche insensiblement les pores et les suçoirs des racines, et en obstrue les canaux : la croûte s’augmente avec le temps, elle enveloppe les racines entières, et, devenant dure, elle empêche toute communication des racines avec la terre.

Les végétaux soumis à l’arrosement de cette eau malfaisante poussent d’abord foiblement leurs feuilles, diminuent d’étendue, jaunissent ensuite, puis leurs rameaux se dessèchent et les plantes meurent insensiblement. Pour arrêter le mal avant le dernier période de la maladie, il n’est qu’un moyen, il faut déplanter les végétaux qui en sont affectés, les dépouiller de la terre qui entoure leurs racines, et plonger ces mêmes racines jusqu’à leur collet dans un bain composé d’un muid d’eau de rivière, de deux seaux de bouse de vache fraîche, d’un seau de fumier de volaille, et d’un quatrième de terre franche limoneuse. Toutes ces substances doivent être délayées, et remuées souvent ensemble.

On peut laisser tremper les racines des arbres malades dans ce mélange, pendant deux ou trois jours sans inconvéniens, après quoi on taille jusqu’au vif les branches mortes et languissantes, on rafraîchit les racines, on en supprime tout ce qui est mort ou languissant, enfin, on les plante dans une terre substantielle propre a leur nature ; et, si ce sont des plantes des climats chauds, on les place sur une couche, au degré de chaleur qui leur est convenable ; mais, dans tous les cas, il est bon de les ombrager pendant leur reprise. Quant aux plantes annuelles, comme elles n’ont qu’une existence de courte durée, et que d’ailleurs elles tirent par leurs feuilles la plus grande partie de leur nourriture, les arrosemens qu’on leur donne avec des eaux séléniteuses n’ont pas un grand inconvénient. Presque tons les puits de Paris, qui se trouvent sur la rive gauche de la Seine, ont leurs eaux très-séléniteuses, et les nombreux jardins légumiers, qui sont situés dans cette partie de la ville, ne sont pas arrosés par d’autres eaux. Les légumes ne paraissent pas en souffrir beaucoup ; il est vrai que la grande quantité de fumier et de terreau, dont le sol de ces jardins est presque formé, peut corriger la malfaisance de ces eaux.

Lorsqu’on est réduit à ne pouvoir employer pour les arrosemens d’arbrisseaux étrangers, délicats, que des eaux séléniteuses, on en corrige en partie la malfaisance, eu les laissant exposées à l’air libre dans un bassin au fond duquel on a jeté quelques brouettées de fumier de vache nouveau. En renouvelant ce fumier tous les mois, et en laissant déposer les eaux pendant vingt-quatre heures, exposées au soleil, on parvient à leur enlever une grande partie de leurs mauvaises qualités. Les jardiniers appellent assez communément l’eau séléniteuse, eau crue, attribuant sa qualité malfaisante à sa fraîcheur, qui effectivement est plus considérable que celle de l’eau de rivière ; mais, si elle n’avoit que ce défaut, il seroit aisé de l’en corriger, puisqu’il suffiroit de l’exposer à l’air libre, pour qu’elle en prît la température à quelques degrés inférieurs.

Propriétés des eaux salines. Les eaux qui contiennent des sels en dissolution sont en général plus ou moins nuisibles à la végétation du plus grand nombre des plantes répandues sur la surface de la terre. Il n’est guères que les plantes marines, et celles qui croissent sur les bords de la mer, auxquelles les eaux salées sont nécessaires, qui puissent y vivre, ou en être habituellement arrosées.

Les plantations d’arbres d’espèces vigoureuses et rustiques, qui sont dans le voisinage de la mer, semblent taillées avec un croissant par les eaux salines qui sont enlevées par les vents qui les parcourent. Si, par quelques circonstances particulières, un végétal de terre ferme est baigné par de l’eau de mer, non seulement ses feuilles en sont corrodées, et tombent en peu de temps, mais même ses tiges en sont oblitérées ; et, après avoir langui pendant quelques mois, il finit par mourir. Dans les embarquemens de végétaux, il faut non seulement arroser les plantes avec de l’eau douce, mais même il convient de prendre beaucoup de précautions, pour que l’eau de mer ne tombe sur aucune de leurs parties lorsque, par le gros temps, l’eau de mer s’est introduite dans l’intérieur du bâtiment, et qu’elle a baigné quelques parties des végétaux, il faut sur-le-champ les laver dans l’eau douce avec une éponge, et employer tous les moyens possibles, pour dissoudre et enlever toutes les particules salines qui pourroient être attachées aux plantes. Si, quelques jours après cette opération, on s’aperçoit que quelques parties des plantes jaunissent ou noircissent, il faut sans retardement les supprimer, et ne laisser subsister que celles qui sont parfaitement saines. La maladie occasionnée par l’eau de mer est une sorte de gangrène qui se propage avec rapidité, de proche en proche, et qu’on ne peut arrêter que par la suppression jusqu’au vif des parties qui en sont affectées.

Cependant, lorsque l’eau ne contient qu’une petite quantité de sel marin, elle peut être employée avec succès à quelques genres de cultures. Des expériences paroissent démontrer que, dans ce cas, elle est propre aux prairies, qu’elle accélère la végétation des plantes dont elles sont composées, que le fourrage qu’elles produisent est de meilleure qualité, et que les animaux qui en vivent ont la chair plus délicate et plus savoureuse. La réputation bien méritée qu’a la viande de moutons nourris sur des prairies salées, et celle dont jouit le beurre de Bretagne, produit par des vaches qui paissent dans des marais salans, confirment cette expérience. On n’est pas d’accord sur la quantité de sel que doit contenir l’eau pour être fructueuse à l’arrosement des prairies ; les uns pensent que dix livres de sel par muid sont suffisantes, d’autres croient qu’on peut porter cette quantité jusqu’à vingt-quatre livres.

On n’est pas plus d’accord sur la nature de la terre à laquelle ces arrosemens doivent être particulièrement affectés : ils doivent cependant agir fort différemment suivant la qualité du terrain, et cette donnée nous manque ; heureusement elle n’est pas essentielle aux progrès de l’agriculture.

Propriétés des eaux minérales. Sous cette dénomination sont comprises toutes les eaux qui, traversant des mines de différens métaux, s’imprègnent de leurs parties métalliques oxidées, et les charrient avec elles. Toutes ces eaux sont nuisibles à la végétation, mais il en est de moins dangereuses les unes que les autres.

Les eaux ferrugineuses ne sont malfaisantes, qu’autant qu’elles sont surchargées d’oxide de fer ; et lorsqu’elles n’en contiennent qu’une petite quantité, loin d’être nuisibles, elles favorisent la végétation.

Mais les eaux qui contiennent les oxides des autres métaux, et particulièrement de plomb et de cuivre, sont dangereuses pour presque tous les végétaux, et elles occasionnent leur mort en très-peu de temps.

Propriétés des eaux bourbeuses. Quant aux eaux qui tiennent en suspension des parties terreuses ou animales, des limons et des sucs de fumiers, qui sont grasses ou savonneuses, celles-ci sont très-favorables à la végétation, mais il convient de les administrer avec intelligence. Ces eaux bourbeuses, répandues sur les tiges et les feuilles des végétaux, bouchent leurs pores absorbans et sécrétoires, les empêchent de pomper dans l’atmosphère les gaz et les fluides qui leur sont nécessaires, en même temps qu’elles les privent de se débarrasser des sucs surabondans que ces végétaux renferment, dont la manne, le mastic, l’adragante donnent des exemples.

Les feuilles des plantes couvertes par des sédimens de cette nature, sont bientôt affectées d’une maladie que les agriculteurs ont nommée la rouille ; elle se distingue par les taches de couleur d’ocre, qui sont dispersées sur les feuilles et sur les tiges des plantes annuelles. Son effet est de faire périr et de faire tomber ces mêmes feuilles, et de priver par ce moyen les plantes d’un organe, qui est très-utile à leur existence.

Le remède à cette maladie, qui n’affecte guères que des prairies qui se trouvent inondées par des crues inattendues et tardives, c’est de faucher les plantes le plus près de terre possible. Les racines de ces végétaux, imbibées par les eaux de l’inondation, qui est la plus ordinairement suivie de chaleurs, (puisque c’est par des orages que sont occasionnées ces crues d’eau) ne tardent pas à repousser. Leur végétation est d’autant plus active, que la couche de terre e été couverte d’une plus grande quantité d’humus. Si on laisse sur pied ces fanages oblitérés et mourans, ils ne profitent plus, et ne renvoyant pas à leurs racines les alimens qu’ils tirent de l’atmosphère, ils dépérissent, la prairie se détériore ; de plus, le foin qui provient du fauchage de ces plantes viciées est malsain pour les bestiaux et leur occasionne des maladies souvent contagieuses.

Mais, lorsqu’on répand sur la surface de la terre des eaux imprégnées d’une grande quantité de limon, et qu’elles y séjournent assez de temps pour l’y laisser déposer, il en résulta un grand avantage pour la fertilité des terres. C’est à des inondations périodiques de cette nature, qu’est due la fécondité de l’Égypte et de tous les terrains inondés par de grands fleuves. Ils y apportent, des contrées les plus éloignées, des sédimens terreux, végétaux et animaux qui, contenant du carbone dans une extrême division, excitent les végétations les plus vigoureuses, les plus rapides, et les plus productives.

Propriétés des eaux composées. Dans les jardins, on compose des bouillons pour les arbres malades, et pour ceux dont on veut hâter la floraison. Ce ne sont autre chose que des eaux bourbeuses, imprégnées de différentes substances végétales et animales. Ceux destinés à de jeunes arbres malades, attaqués de la jaunisse, qui poussent foiblement, et dont les jeunes pousses périssent, sont faits avec du jus de fumier des animaux de basse-cour. Dans un tonneau défoncé rempli d’eau aux deux tiers, on met un sixième de bouse fraîche de vache, un douzième de fumier de mouton, et un douzième d’urine de bestiaux. Ces substances, bien mélangées ensemble, doivent être placées dans le tonneau défoncé, et exposées au soleil pendant dix jours.

Lorsqu’on veut administrer le remède, on déchausse la surface des racines de l’arbre malade, on les arrose d’un seau ou deux de l’eau bourbeuse tirée du tonneau après qu’elle a été bien agitée. Cet arrosement doit avoir lieu dans le milieu du jour, à l’heure la plus chaude, et être répété trois ou quatre fois, de deux jours en deux jours. À la dernière fois, on étend sur les racines le résidu qui se trouve au fond du tonneau, et l’on recouvre les racines avec la terre qui les couvroit précédemment.

Le bouillon qu’on emploie pour hâter la floraison des orangers, ne diffère de celui-ci, qu’en ce qu’à la place d’un douzième d’urine de bestiaux, on met une égale quantité de poudrette bien consommée.

Il ne faut pas faire usage de ce remède, pour des arbres qui sont en bonne santé : il en résulteroit qu’activant encore leur végétation, ou l’épuiseroit, et on leur occasionneroit une maladie dangereuse.

Propriétés des eaux froides. La température des eaux est encore essentielle à observer, pour rendre les arrosemens profitables. Trop froides, c’est-à-dire au point qui précède leur congélation, puisqu’à un degré plus bas elles forment de la glace, elles arrêtent la végétation, en rétrécissant les canaux par lesquels passent les fluides nécessaires à l’existence des plantes.

Propriétés des eaux chaudes. Trop chaudes, elles peuvent brûler les racines, ou distendre les fibres des végétaux, et leur enlever l’élasticité nécessaire à leurs fonctions.

La meilleure est celle dont le degré de chaleur avoisine celui de l’atmosphère dans laquelle vivent les plantes. C’est pourquoi il est toujours indispensable de tenir de l’eau en réserve dans les serres, pour subvenir aux arrosemens d’hiver, et de l’y laisser séjourner plusieurs heures avant que de s’en servir. (Thouin.)