Cours d’agriculture (Rozier)/AVANCE FONCIÈRE

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 66-68).


AVANCE FONCIÈRE. J’en distingue deux sortes : Avances primitives, exigées par la nécessité ; & avances secondaires, exigées par la prudence. Supposons qu’un particulier achète un domaine, & que le vendeur laisse une maison entièrement dépouillée de tous ses meubles ; que le fermier de ce domaine emmène avec lui, en sortant, tous les outils d’agriculture, les chevaux, les mules, les bœufs, les moutons, &c.

Si l’acheteur a su compter avec lui-même, il aura dit : l’acquisition de ce domaine monte à telle somme ; mais si cette somme comprend la totalité de son bien, comment pourra-t-il subvenir aux dépenses qu’exigent les avances primitives, s’il veut faire valoir par lui-même ? Emprunter ? Mais c’est se ruiner par une acquisition, & se mettre dans la dure nécessité de rembourser très-tard, ou peut-être de ne jamais rembourser. Entrons dans quelques détails sur les avances primitives. Soit pour exemple, un domaine de trois charrues Objets à acheter.

1°. Sept bœufs, ou sept chevaux, ou sept mules, suivant la manière de labourer du pays. Il faut toujours un septième animal pour suppléer celui qui sera malade ou trop fatigué. Que l’on ne s’y trompe pas, il est de la plus grande ressource. Chaque paire de bœuf vaut communément de 300 à 400 livres ; la paire de chevaux, de 7 à 800 ; & celle de mules de bon âge & fortes, de 8 à 1200 livres. Il faut deux vaches à 80 livres pièce, & au moins 50 moutons ou brebis, à 8 livres par tête.

2°. Les harnois.

3°. Quatre charrues : la quatrième surnuméraire, pour n’être pas pris au dépourvu. Si elles sont à train, comme celles de Brie & celles de Flandre, c’est au plus bas, un objet de 120 à 130 livres. Si c’est une arraire, suivant l’usage des provinces méridionales, elle coûtera au moins une pistole, &c. sans comprendre tous les accessoires des charrues.

4°. Pour le service d’un pareil domaine, il faut au moins une charrette & un tombereau avec leur essieu en fer ; l’essieu en bois est une mauvaise économie. La charrette & le tombereau coûteront au moins 400 livres.

5°. Marteau, tenailles, pelles, pioches de tout genre.

6°. L’entretien des outils, des harnois, des charrettes ; le compte du maréchal.

7°. Cuves, pressoirs, tonneaux, barriques, vaisseaux pour la vendange, &c.

8°. Achat des animaux de basse-cour.

9°. Gages de trois domestiques, au moins à 270 livres pour les trois. Ceux de deux servantes, 120 livres.

10°. La nourriture, à 150 livres pour chaque individu.

11°. La nourriture en foin, avoine, paille, &c. pour sept chevaux, ou mules, ou bœufs, & de deux vaches, à raison de 15 sols par jour pour chacun.

12°. L’achat des fumiers.

13°. L’achat des grains pour ensemencer.

14°. La réparation des bâtimens.

15°. L’entretien de tous les ustensiles quelconques.

16°. Les petits meubles & linges indispensables dans la métairie, &c. Enfin, on estime dans la Beauce, que les avances primitives pour faire valoir une métairie de deux charrues, excèdent la somme de 6000 livres. Dans ces avances générales ne sont point comprises celles des vaisseaux vinaires, celles que le propriétaire est obligé de faire pour meubler & disposer la maison qu’il doit habiter. Que sera-ce donc, si pour se loger il est contraint de bâtir ! C’est le cas de dire que dans toute acquisition, il faut acheter les folies des autres ; & dans ces circonstances, ne pas perdre de vue le conseil donné par Caton. « Achetez d’un bon maître ; il y a de l’avantage à acquérir un domaine en bon état ; bien de gens croient que l’on gagne à acquérir d’un propriétaire négligent, à cause qu’il vend moins cher ; ils se trompent ; l’acquisition d’un bien délabré est toujours un mauvais marché. » Écoutons encore Columelle. « Le champ doit être plus foible que le laboureur. Si le fonds est plus fort, le maître sera écrasé. » Que conclure de ces préceptes fondés sur l’expérience ? Que tout homme sensé doit, en achetant, mettre en ligne de compte les avances primitives qu’il sera obligé de faire. Il y a plus : toute parcimonie en ce genre est ruineuse. Les bons marchés écrasent, parce qu’on ne vend bon marché que ce qui est mauvais. Achetez donc les meilleurs animaux, les meilleurs outils ; ne plaignez pas les gages aux bons serviteurs, & n’en ayez pas d’autres. Un valet paresseux, est toujours trop salarié ; un mauvais animal mange autant qu’un bon : tous deux sont des êtres à charge, & ils nuisent aux autres.

Les avances secondaires, ou avances de prévoyance, sont aussi indispensables que les premières. Supposons qu’un homme vive sur le produit de son domaine, & que ce produit soit son unique ressource. Que deviendra-t-il, si une gelée tardive détruit dans un instant les plus belles apparences d’une récolte en vin ; si une grêle ravage ses blés & ses vignobles ; si une épizootie fait périr ses bestiaux ; si un incendie consume ses bâtimens & ses provisions ? Il ne sera pas moins tenu à payer les impositions royales, le gage de ses valets, les frais de leur nourriture ; de pourvoir aux réparations des bâtimens, aux ravages des eaux, à l’entretien des fossés, &c. &c. Que doit donc faire un propriétaire sage & prudent ? diminuer sa dépense jusqu’à ce qu’il ait acquis en avance le revenu d’une année. Sans cette précaution, il végétera avec peine ; les inquiétudes, les chagrins, le créancier dont l’œil est toujours ouvert, assailliront sa porte ; toutes ses opérations seront gênées, ses animaux mal nourris, ses valets insolens, parce qu’ils ne seront pas payés ; en un mot, tout ira mal. Combien ne s’écoulera-t-il pas d’années avant que ce propriétaire, dénué d’avances secondaires, soit au pair ! & si deux mauvaises années se succèdent, n’est-il pas entièrement abîmé ? Le commerce ne se soutient que par la liberté, & l’agriculture par les avances. Ô vous, pères de famille, qui lirez cet article, ne perdez jamais de vue le conseil que je vous donne ! Regardez le produit d’une année d’avance, comme un dépôt sacré, auquel il ne faut toucher que dans les besoins les plus urgens. (Voyez le mot Abondance)