Cours d’agriculture (Rozier)/AVORTEMENT, (Économie rurale et vétérinaire)

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AVORTEMENT, (Économie rurale et vétérinaire.) L’avortement est le part ou accouchement avant le terme : cet accident est accompagné le plus souvent du mauvais état de la mère et du fœtus.

La vache est, de toutes les femelles domestiques, celle qui y est le plus sujette ; il est très-fréquent dans quelques contrées de la France, où ces animaux sont tenus d’une manière qui s’éloigne trop de la nature.

Dans tous les pays, et dans toutes les femelles, l’avortement peut être causé par des efforts, des sauts, des chutes, des fatigues, des frayeurs ; mais, outre ces causes générales et communes, il en est de particulières dans les vaches ; dans beaucoup d’endroits, on les tient constamment a l’étable, on leur donne seulement une nourriture sèche pendant huit ou neuf mois de l’année ; cette nourriture est le plus souvent de la paille à discrétion, elle remplit et détend la panse ; devenant volumineuse, elle occupe dans l’abdomen un espace considérable, et, refoulant la matrice, s’oppose au développement du fœtus ; et puis, la vache est foible, manque de moyens, par défaut de sucs nourriciers ; ce qui empêche le fœtus de profiter, et le fait dépérir, tandis qu’il devroit toujours se fortifier et croître.

Une seconde cause plus active encore vient de ce que dans tous les lieux où l’on nourrit les vaches au sec, elles ne sortent point de l’étable, si ce n’est pour boire. Ces animaux, toujours attachés, rendent leurs excrémens avec difficulté, leurs matières sont dures et noires, et ne sortent que par de fortes contractions des muscles abdominaux ; ce qui nuit encore au fœtus déjà affoibli.

La chaleur des étables dont on a coutume aussi de boucher les plus petites ouvertures ; les exhalaisons résultantes de la transpiration des animaux, ou des vapeurs élevées de leurs excrémens, et sur-tout du fumier qu’on laisse séjourner quelquefois long-temps dans ces habitations, sont encore une des causes de l’avortement ; l’air pur est, de toutes les substances dont use l’animal, celui dont il ne peut se passer ; il l’aspire à tout instant, et, quand il est ainsi altéré, il renouvelle aussi à tout instant ses mauvais effets.

On sent assez quelle atteinte ces causes réunies et toujours agissantes portent à l’économie animale des mères, et par conséquent à celle du fœtus.

La vache du pauvre, qu’il mène la plus grande partie de la journée pâturer à longe, sur les bords des chemins, n’est point sujette à l’avortement ; cela vient de ce qu’elle aspire un air pur, et qu’elle n’est pas nourrie suivant le régime dont nous nous plaignons. Dans les pays où les vaches paissent dans les pâturages toute l’année, elles n’avortent pas non plus, à moins qu’on oublie de les en retirer, lorsque l’herbe est couverte de gelées blanches, et sur-tout de les éloigner des endroits marécageux, lorsqu’il y règne des brouillards lourds et épais.

Les vaches qui s’abreuvent ou simplement marchent dans des endroits où elles s’enfoncent dans les terres grasses, très-humides, qui pâturent dans des étangs fangeux, sont obligées de faire des efforts considérables pour dégager de la vase leurs jambes de devant ; ces efforts portent essentiellement vers la région des lombes et causent à la matrice, et à toute l’économie, des ébranlemens qui peuvent faire détacher le fœtus, sur-tout quand la gestation est avancée ; telle est influence des causes générales de l’avortement.

L’avortement ne se déclare souvent que quelque temps après que les causes ont cesse. La chaleur et la sécheresse excessives de l’été sont suivies de l’avortement dans l’automne, ou l’hiver suivant ; les coliques ou l’indigestion ne sont souvent avorter qu’un mois ou deux après qu’elles sont guéries ; les vaches n’avortent que long-temps après avoir été retirées des marais et des pâturages malsains.

La jument avorte si on la fait saillir quand elle est pleine, et plus la gestation est avancée, plus l’avortement suit de près le congrès.

Les brebis avortent, lorsqu’elles passent subitement de la disette à une nourriture substantielle, lorsqu’après un été très-sec, elles éprouvent des pluies froides sur la fin de l’automne. Les bergeries basses, chaudes et humides, sont aussi très-funestes à la mère, ainsi qu’à la production ; mais les causes qui agissent d’une manière plus prompte sur le fœtus sont les compressions que les brebis éprouvent quand elles entrent dans les bergeries, ou quand elles en sortent ; quelle que soit la largeur de la porte, elles se précipitent en masse, se pressent, se foulent le ventre, si le berger n’a pas l’attention de se mettre en avant de la porte, et d’écarter les animaux pour s’opposer à leur empressement.

Les bergers disent qu’une brebis a coulé, quand elle a avorté lorsque la gestation n’étoit pas très-avancée.

Des indigestions font avorter les truies qui sont nourries de plantes qui fournissent un dégagement de beaucoup d’air ; tels sont le trèfle, sur-tout humide, les herbes potagères, les coquelicots, les solanum, la nielle. Les démangeaisons fréquentes dans ces animaux, et qui les portent à se frotter contre des corps durs, sont encore pour elles une cause de l’avortement. L’avortement est cependant rare dans les truies, à cause de l’état de liberté dans lequel elles vivent le plus généralement.

Les vaches, qui ont une fois avorté, sont plus sujettes à avorter de nouveau ; l’on en trouve la cause dans la longue gêne que la matrice a éprouvée, et qui lui a causé lentement, mais avec le temps, des altérations qui ne peuvent se dissiper ; tels sont l’épaississement, l’induration, le racornissement de la membrane, la suppuration des éminences qui donnent attache aux cotylédons. (Voy, Cotylédons, au mot Délivre.) Au nombre des causes de récidive de l’avortement, on doit mettre d’abord la continuation de celles qui l’ont déterminé la première fois.

Une grande partie des vaches qui ont avorté deviennent fréquemment en chaleur, et se font couvrir sans fruits d’autres sont attaquées de fureurs utérines qui les fatiguent, et les font tomber dans le marasme.

Les signes prochains auxquels on reconnoît que l’avortement se prépare sont généralement les signes du part, avec quelques modifications. (Voy. Accouchement.)

Si le fœtus est mort dans la matrice, la mère est ordinairement triste, dégoûtée, ne donne plus de lait, les mamelles se flétrissent, la vache est plus ou moins gonflée, le vagin est d’un rouge-noir, il en sort une matière sanguinolente, piriforme, très-fétide, qui vient de la matrice ; l’animal mugit d’une manière plaintive ; il se tourmente, ou reste couché et languissant : les douleurs et les difficultés sont d’autant plus grandes, que le col de la matrice est plus resserré. (Voyez Accouchement, pour les moyens qui conviennent pour débarrasser la mère.) Après l’avortement, il survient quelquefois des ébullitions, des éruptions prurigineuses sur tout le corps, ou seulement à quelques parties. C’est une véritable crise que l’on doit favoriser, soit par des frictions avec le bouchon, l’étrille ou la brosse, soit en tenant la bête couverte, et en lui donnant des breuvages d’infusion de fleurs de sureau.

Dans une épizootie sur les vaches, on observa que toutes celles qui avortoient guérissoient de la maladie, et l’on crut qu’en les faisant avorter on les préserveroit ; mais l’événement ne repondit point à l’attente, toutes les bêtes que l’on fit avorter succombèrent.

Si la totalité, ou un grand nombre des animaux existans dans une même étable avortent, quelques cultivateurs regardent l’avortement comme une maladie contagieuse. Nous ne partageons pas leur opinion, mais nous pensons qu’alors il faut s’appliquer à détruire quelques unes des causes que nous avons précédemment indiquées et qui agissent d’une manière uniforme sur tous les animaux d’une même étable, et qui sont soumis à un régime également vicieux.

Décrivons maintenant les précautions qui préserveront les animaux domestiques de l’avortement et des rechutes. Elles consistent dans une manière de vivre tout à fait opposée à celle dont nous venons de développer les dangereux effets. On doit donc placer moins de vaches dans une étable, ou l’agrandir, enlever souvent les fumiers, faire chaque jour de la litière fraîche, et en assez grande quantité, tenir les portes et les fenêtres ouvertes de temps en temps, afin de renouveler l’air, et d’en faire chasser les odeurs, les exhalaisons putrides ; pratiquer au sol des ruisseaux qui conduisent les urines dehors à mesure qu’elles sont rendues ; sortir tous les jours les vaches ; les tenir à l’air, et les exercer assez longtemps, c’est-à-dire une heure au moins par jour, pour exciter l’action de leurs organes digestifs, et sur-tout du canal intestinal, pour entretenir la souplesse des muscles et de la matrice, pour donner au sang de bonnes qualités, et pour donner à la circulation toute son étendue et tous ses bons effets par rapport au fœtus ; nourrir les vaches le moins qu’il est possible à l’étable, en ayant des pâturages naturels ou artificiels, et, quand elles doivent être logées dans les étables, leur faire manger peu de paille, mais plutôt de bon foin ; par ces moyens, on évitera non seulement les avortemens, mais encore une foule de maladies épizootiques très-fréquentes, qui sont causées par un régime aussi barbare que destructeur. (Ch. et Fr.)