Cours d’agriculture (Rozier)/BÊCHE

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 187-195).


BÊCHE. Instrument d’agriculture ou de jardinage, composé d’un manche de bois plus ou moins long, suivant les espèces de bêches, & d’un fer large, aplati & tranchant. Voici comment s’explique l’auteur du Dictionnaire économique, au sujet de cet instrument, au mot Bêche, édition de 1767.

« On se sert de cet instrument ainsi emmanché, pour remuer & labourer la terre ; ce qui se fait en y enfonçant la bêche à la profondeur d’un pied, afin de la renverser sens dessus dessous, & par ce moyen faire mourir les méchantes herbes, & disposer en même tems la terre à recevoir la semence ou un nouveau plant de légumes. La bêche a aussi l’avantage de briser la terre en petites molécules, mais le labour qu’elle fait est long, pénible & coûteux ; de sorte qu’on ne peut guère en faire usage que dans les jardins, ou dans de petites pièces de terre encloses de haies. » C’est ainsi que l’on s’explique lorsqu’on copie des auteurs qui ne connoissoient pas l’objet dont ils parloient, ou qui ignoroient de quelle manière on cultive dans nos différentes provinces. Le cabinet est d’une triste ressource, lorsqu’il est question d’agriculture-pratique. Examinons la forme des différentes espèces de bêches, & ensuite nous discuterons les avantages qu’on en retire, même pour la culture des grains & des vignes.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 2, pl. 5.png


CHAP. I. Des différentes espèces de Bêches.

CHAP. II. De la manière de se servir de différentes Bêches, de leurs avantages ou de leurs défauts comparés.

CHAP. III. Des avantages que l’agriculture retire de l’usage de la Bêche.


CHAPITRE PREMIER.

Des différentes espèces de Bêches.

1°. De la Bêche ordinaire. Trois objets concourent à sa formation. La main A, Fig. 1, Pl. 5 ; BB le manche & la partie en bois de la pelle ; C, le fer ou tranchant, Fig. 2, qui forme avec le bois la pelle toute entière, Fig. 3. La longueur du manche, depuis A jusqu’en B, Fig. 1, est ordinairement de deux pieds quatre pouces. Il peut être raccourci d’un à deux pouces, ou alongé sur les mêmes proportions, relativement à la grandeur de la personne qui travaille. Ce manche a depuis douze jusqu’à treize lignes de diamètre. Il tient à la partie de la pelle B, ou plutôt, c’est une même pièce de bois ; mais la main A est une pièce qu’on ajoute ensuite. Dans le milieu, une mortaise est pratiquée pour recevoir l’extrémité du manche, coupée en proportion de la largeur & de la profondeur de la mortaise ; il faut que cette portion du manche, enfoncée dans la mortaise, soit de niveau, & affleure la partie supérieure de la main, afin qu’il ne reste ni proéminence, ni creux ; ce qui fatigueroit le dedans de la main de l’ouvrier. Une cheville d’un bois dur, C, donne de la solidité, & fixe ensemble la main & le manche. Quelques personnes en mettent deux, & l’ouvrage est plus solide.

L’extrémité inférieure du manche, c’est-à-dire, ce qui fait partie de la pelle, a depuis huit jusqu’à dix lignes d’épaisseur, sur une largeur de sept à huit pouces. Elle est lisse & platte sur les côtés BD, & taillée en coupant dans toute la partie inférieure, afin qu’elle puisse s’adapter juste à la raînure ou ente formée dans la tranche AAA, Fig. 2. La pelle de bois ainsi préparée, & entrée jusqu’au fond de la gorge ou raînure, on fixe le tranchant contre le bois, au moyen des clous plantés à un pouce près les uns des autres sur les bandes de fer BB, Fig. 2. Ces bandes ont deux lignes d’épaisseur, & leur largeur suit celle du bois ; de sorte que la bêche, Fig. 3, toute emmanchée, présente une espèce de coin de huit à neuf pouces de largeur dans la partie supérieure, de sept à huit pouces dans l’inférieure, sur une hauteur de dix à douze pouces. L’épaisseur du bois en AA, Fig. 3, recouvert de la bande de fer, est d’un pouce, & le bois & le fer vont en diminuant insensiblement jusqu’en BB, où le fer n’a plus qu’une demi-ligne d’épaisseur.

II. De la bêche poncins. (Fig. 4) Nous la nommons ainsi, parce que M. de Montagne, marquis de Poncins, l’a fait exécuter, & s’en sert habituellement. C’est la même que la précédente, quant au fond, mais non pas pour les proportions. Afin de la distinguer de la suivante, nous l’appellerons petite poncins.

La petite poncins, Fig. 4, a sa pelle de dix-huit pouces de hauteur, sept pouces de large à son sommet de A en B ; six pouces & demi de large en CD, à l’endroit où le bois est incrusté dans le fer ; enfin, cinq pouces de large au bec de la bêche de F en G. Elle a un pouce d’épaisseur au sommet, près du manche HH, ainsi que la petite bêche, Fig. 3 ; mais la différence essentielle est dans l’épaisseur du fer, dans les reins de la bêche XX, Fig. 4, au-dessous du bois. À cet endroit Z, Fig. 3, dans la petite bêche, le fer n’a pas tout-à-fait six lignes, tandis qu’à la bêche, Fig. 4, il en a sept ; ensuite, en descendant jusqu’au bec, le fer doit se soutenir plus épais que dans la petite bêche ; le bois de celle-ci doit être enté ou incrusté d’un pouce de profondeur dans le fer. La force dans les reins de la bêche XX, Fig. 4, & l’enture du bois d’un pouce dans le fer, sont deux précautions, sans lesquelles on doit s’attendre à voir beaucoup de grandes bêches brisées, parce que le coup de levier de cet outil étant très-fort, il a besoin d’être plus solidement constitué ; enfin, le manche de cette grande bêche, est plus long de deux pouces que celui de la petite.

Le rapport géométrique des surfaces des deux bêches, est, pour celle de dix-huit pouces, de cent dix pouces carrés ; & pour la surface de la bêche d’un pied, il est de quatre-vingt-cinq ; la différence des surfaces est donc de vingt-cinq. Ainsi, en supposant que chaque bêche soulève en raison de sa surface, une tranche de terre de la même épaisseur & de la même pesanteur spécifique, la petite poncins se trouvera chargée, en poids absolu, d’un quart & quelque chose de plus que la bêche ordinaire. Il est prouvé qu’un pionnier de force ordinaire & bien exercé, ne peut soulever à chaque coup de bêche, que cinquante livres de terre ; il résulte que c’est douze livres & demie de terre que la petite poncins soulèvera de plus que la bêche ordinaire.

Mais comme la bêche d’un pied pénètre plus facilement en terre que la petite bêche poncins, l’ouvrier coupe des blocs plus épais, & conséquemment soulève aussi pesant, & peut-être plus, que celui qui mène la grande bêche ; ce qui fait qu’à poids égal, la petite poncins est plus lente & plus pénible que l’autre. La raison en est, que l’ouvrier est obligé à un coup de levier plus puissant lorsqu’il ramène la terre d’un pied & demi de profondeur, que lorsqu’il la ramène seulement d’un pied. Il faut encore qu’il monte la jambe plus haut pour placer le pied sur une si longue bêche ; d’où il suit que moins les hommes seront grands, moins ils auront d’avantages.

Il paroît résulter de ces observations, que tout l’avantage est pour la bêche ordinaire, & le désavantage pour la petite poncins. Cependant M. de Poncins s’est assuré, par une longue suite d’expériences, que le travail de la bêche de dix-huit pouces, devance d’un cinquième de tems sur une tranchée, celui de la bêche d’un pied, sur deux tranchées, lorsque l’on veut miner un terrain. Voici les raisons qu’il donne de cette différence.

« Le mouvement de la grande bêche n’est qu’à deux tems, & à chaque tems, elle ne décrit que dix-huit pouces ; ensorte que dans les deux tems, elle ne décrit que trois pieds ; au contraire, dans la minée de la bêche d’un pied, il y a trois tems ; & dans ces trois tems, la bêche décrit cinq pieds ; ainsi, quelque preste que soit la petite bêche, & quelque lente que soit celle de dix-huit pouces, il n’y a pas plus à s’étonner de voir la grande bêche devancer la petite, que de voir dans la musique la mesure à deux tems plus rapide que la mesure à trois tems. »

III. De la grande poncins, de deux pieds de hauteur, Fig. 5. Elle pèse huit livres trois quarts ; elle a six pouces & demi de large au sommet AB ; cinq pouces neuf lignes est CD, c’est-à-dire, à l’endroit où le manche est incrusté dans le fer ; enfin, quatre pouces cinq lignes de large au bec FG de la bêche. Sa superficie est de cent trente-un pouces carrés ; de sorte qu’elle a vingt-un pouces de plus en surface, que la petite poncins, & quarante pouces de plus que la bêche d’un pied. Au sommet, joignant le manche EE, elle a quinze lignes d’épaisseur. Quant aux autres dimensions, & à la solidité depuis le sommet jusqu’aux reins, & depuis les reins jusqu’au bec de la bêche, elles sont à peu près les mêmes que dans la petite poncins.

IV. Du trident, ou triandine, ou truandine. (Fig. 6) La bêche pleine ne peut être d’aucun usage dans les terrains pierreux & graveleux ; celle-ci supplée aux trois premières. Toute la partie inférieure de A en B est en fer ; sa largeur de C en D, est de huit pouces, & sa hauteur de D en B, est de douze pouces. La hauteur de la traverse d’en-haut, est d’un pouce, & son épaisseur de huit lignes ; c’est la même épaisseur pour les trois branches, ainsi que la même largeur dans le haut ; mais elles viennent en diminuant depuis D jusqu’en B, où elles finissent par n’avoir que trois lignes d’équarrissage. Ce trident est garni dans son milieu, d’une douille GG, qui fait corps avec lui, & cette douille reçoit le manche I, de même longueur que celui de la bêche, Fig. 1. La douille est percée d’un trou H, par lequel on passe un clou qui traverse le manche, & va répondre au trou pratiqué dans la douille, & vis-à-vis ; de cette manière, le manche est solidement fixé.

V. De la pelle-bêche simple. (Fig. 7) Le manche est de trois à quatre pieds de longueur. Plus ce levier est long, cependant proportion gardée, plus on a de force pour jeter au loin la terre qu’on soulève. La pelle est toute en fer, ainsi que la douille A, dont l’épaisseur va en diminuant jusqu’en B. L’épaisseur de la pelle dans le haut, est d’une ligne & demie jusqu’à deux lignes ; sa largeur est communément de huit pouces, sur neuf à dix de longueur. Le manche & la pelle sont assujettis ensemble par un clou C, qui traverse de part en part la douille, & le manche, & qui est rivé de chaque côté.

Un défaut de cette pelle-bêche, est d’être trop foible à l’endroit ou cesse l’épaisseur de la continuation de la douille en B. C’est-là que le fer se casse ordinairement, ou plie s’il est trop doux ; mais à force de plier & d’être redressé, il casse enfin. Un second défaut de cet outil, c’est d’être trop mince dans la partie supérieure sur laquelle le pied repose lorsqu’il s’agit de l’enfoncer dans la terre. Ce fer coupe la plante des pieds ; les souliers, même très-forts, ne garantissent pas d’une impression qui devient à la longue douloureuse. C’est pour parer à ces inconvéniens, que les cultivateurs des environs de Toulouse, du Lauraguais, ont imaginé la bêche-pelle suivante.

VI. De la bêche-pelle à hoche-pied mobile. (Fig. 8) Elle ne diffère en rien de la précédente, sinon par un peu plus de grandeur & de largeur, & surtout par son hoche-pied A, représenté séparément en B. La douille de la pelle de fer n’a qu’un seul côté plein ; le reste est vide ; le manche s’ajuste dans cette douille, & sert de côté opposé à la douille ; de manière qu’adapté au manche & à la douille, il réunit si exactement l’un & l’autre, qu’ils forment un outil solide. Ce hoche-pied ou support, a trois lignes d’épaisseur, un pouce de largeur. Tous les ouvriers ne bêchent pas du même pied ; mais pour parer à cet inconvénient, on peut le tourner à droite ou à gauche ; alors il sert à l’un & l’autre pied. Le même reproche que l’on fait à la bêche-pelle, Fig. 7, s’applique à celle-ci ; le fer est sujet à casser dans l’endroit où la douille finit, mais elle a sur elle l’avantage de ne pas blesser la plante du pied de l’ouvrier qui travaille, parce qu’il l’appuie sur le hoche-pied, qui a plus d’un pouce de largeur, & même jusqu’à dix-huit lignes. L’ouvrier peut enfoncer cet outil dans terre jusqu’à la hauteur du hoche-pied, de sorte qu’il remue la terre à la profondeur de douze à quinze pouces,

VII. De la bêche-pelle de Luques. (Fig. 9) Elle diffère de la précédente, par la manière dont le hoche-pied A est placé sur le manche. Quant à la pelle, ainsi que la douille, elles sont de fer. La pointe B s’use en travaillant, & s’arrondit ainsi que les angles CC. La pelle de quelques-unes, cependant, a la forme des pelles Fig. 7 & 8.

VIII. De la bêche lichet simple. (Fig. 10) Elle est en usage dans le Comtat d’Avignon & dans le Bas-Languedoc. La pelle est composée de deux plaques de fer AA, minces, tranchantes & réunies par le bas, ouvertes par le haut, pour y insinuer un manche B, contre lequel elles sont clouées BB. Ce manche placé dans l’ouverture de la lame, en a toute la largeur ; & pour le reste il est tout semblable aux autres manches ordinaires, c’est-à-dire, qu’il a environ trois pieds de longueur, & un pouce & demi de diamètre. La largeur de la pelle est de huit à neuf pouces dans le haut, de six à sept pouces dans le bas, & de douze pouces dans sa hauteur. Dans le Bas-Languedoc, on nomme cet instrument luchet.

IX. De la bêche lichet à pied. (Fig. 11) Je ne la crois en usage que dans le Comtat. Elle diffère simplement de la précédente par le morceau de fer A, sur lequel l’ouvrier pose le pied pour enfoncer l’outil dans la terre.


CHAPITRE II.

De la manière de se servir des différentes Bêches, de leurs avantages ou de leurs défauts comparés.


En général, la manière de se servir des bêches est la même, puisqu’il s’agit de couper une tranche de terre, de la soulever, de retourner le dessus dessous, & si la terre n’est pas émiettée, de la briser avec le plat de la bêche, après en avoir grossiérement séparé les parties par quelques coups du tranchant.

L’ouvrier, suivant la compacité du terrain, prend plus ou moins d’épaisseur dans ses tranches ; il présente la partie inférieure sur la terre, en donnant un coup avec ce tranchant ; ensuite mettant le pied sur un des côtés de la partie supérieure de la pelle, tenant le manche des deux mains, il presse & des mains & du pied, & fait entrer la bêche jusqu’à ce que son pied touche le sol ; la bêche alors est enfoncée à la profondeur de douze pouces. Pour y parvenir, si la terre est dure, sans déplacer son instrument, il le pousse en avant, le retire en arrière successivement, & cet instrument agit comme agiroit un coin ; il détache enfin la portion de terre qu’il veut enlever.

On doit voir, par ce détail, l’avantage réel des bêches (Fig. 4, 5, 6) sur les autres. La main dont le manche est armé, sert de point d’appui aux deux bras de l’homme qui travaille. Son corps est porté presque totalement, suivant sa force & sa pesanteur, attendu qu’il ne touche la terre que par le pied opposé, de sorte que l’instrument entre plus facilement, puisque l’effort est plus grand ; au contraire, en se servant des bêches (Fig. 7, 8, 9, 11) un des points d’appui se trouve, il est vrai, sur le haut de la pelle, mais l’autre n’est pas au sommet du levier, puisque les deux mains de l’homme sont placées, l’une vers le milieu de la hauteur du manche, & l’autre près de son extrémité. Quand même l’une des deux mains seroit placée au sommet, elle n’auroit pas l’avantage qui résulte de la réunion des deux mains de l’homme sur la main ou manette du manche des bêches (Fig. 4, 5, 6 & 7.) On ne sauroit assez apprécier la grande différence occasionnée par cette simple addition.

La bêche (Fig. 8) a l’avantage d’avoir un manche plus long, & la grandeur du levier lui donne beaucoup de force pour souleverla terre, & plus de terre, avec facilité ; mais l’avantage de la longueur du levier n’équivaut pas à celui qu’on obtient pour enfoncer la bêche en terre, lorsque son manche est armé d’une main.

La bêche luquoise (Fig. 9) n’est pas enfoncée en terre presque perpendiculairement comme les précédentes, mais très-obliquement, ce qui est nécessité par la longueur de son manche, & par la hauteur à laquelle est placé son hoche-pied. Avec les autres bêches, on se contente de retourner la terre, mais avec celle-ci, on la jette à quelques pieds de distance. On commence par ouvrir un fossé de la profondeur d’un pied, sur deux de largeur, à la tête de l’étendue du terrain qu’on se propose de travailler. La terre qu’on retire de ce fossé est transportée sur les endroits les plus bas du champ, ou disséminée sur le champ même ; alors prenant tranches par tranches successives, la terre est jetée dans le fossé, le remplit insensiblement, & il en est ainsi pour toute la terre du champ. On ne peut disconvenir que ce labour ne soit excellent, & la terre parfaitement ameublie à une profondeur convenable.

Un autre avantage que les luquois retirent de cet instrument, est la facilité pour creuser des fossés, & former des revêtemens ; ils jettènt sans peine la terre à la hauteur de huit pieds, & forment, avec cette terre, un rehaussement sur le bord du fossé, semblable à un mur. C’est avec cet outil que ces cultivateurs laborieux ont rendu le sol de la république de Luques un des plus productifs & des mieux cultivés de toute l’Italie.


CHAPITRE III.

Des avantages que l’Agriculture retire de l’usage de la Bêche.

Les habitans des provinces qui emploient la bêche, croyent que partout ailleurs on cultive comme chez eux, & diront, pourquoi entrer dans de si grands détails ? nous n’avons pas besoin d’instructions. S’ils s’en tiennent à leur méthode, ils ont raison ; mais la comparaison des différentes bêches connues, & les avantages qu’une plus grande perfection donne à l’une sur l’autre, doit, ce me semble, les frapper & les engager à corriger les défectuosités de celles dont ils se servent.

Les cultivateurs des pays où l’on laboure tout le terrain, soit avec des bœufs, soit avec des chevaux, ne pourront pas se figurer qu’il existe en France beaucoup de cantons où l’on ne travaille qu’à la bêche. C’est à ces cultivateurs que je propose de faire des essais sur un arpent ; par exemple, de calculer la dépense pour bêcher ce champ à un pied de profondeur, & de calculer ensuite le produit de ce même champ, comparé avec la dépense. Il faut convaincre, non par le raisonnement, mais par l’expérience. Le tableau de comparaison exige que le cultivateur prenne un arpent dont la terre soit parfaitement égale à celle de l’autre arpent, & qu’il mette en ligne de compte les frais du labourage avec les bœufs ou les chevaux, & de leur nourriture pendant toute l’année, & celle de ses valets, &c.

Si on veut avoir une idée du tems qu’un homme mettra à bêcher une mesure quelconque d’un terrain, M. le marquis de Poncins va la donner. Au mois d’Août 1777, il fit mesurer dans sa terre de Magnien-Hauterive, en Forez, deux métérées, l’une à côté de l’autre, portant chacune deux cents cinquante-six toises quarrées, dans un terrain de même nature, doux & profond. Il fit bêcher ces deux métérées, l’une à la profondeur de dix-huit pouces, sur une tranchée avec la bêche (Fig. 4), & l’autre à la profondeur de deux pieds, sur deux tranchées, avec la bêche d’un pied (Fig. 3). Il employa le même pionnier, homme de force ordinaire, à bêcher l’une & l’autre, & ne le quitta pas depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, jusqu’à ce que les deux ouvrages fussent finis. Il mit vingt jours à miner, sur deux tranchées & à deux pieds de profondeur, la première métérée, avec la bêche d’un pied (Fig. 3), & il employa seize jours pour bêcher l’autre métérée, & à la même profondeur de deux pieds, avec la bêche de dix-huit pouces. La seconde a par conséquent, pour de semblables travaux, l’avantage d’un cinquième du tems, & d’un cinquième moins de dépense ; enfin en dix jours de tems, un homme bêche une mesure de terre de deux cents cinquante-six toises quarrées, en se servant de la bêche d’un pied pour la culture ordinaire. C’est de ce point dont il faut partir, pour calculer la dépense des expériences proposées ci-dessus.

Il résulte, pour le cultivateur, des avantages sans nombre du travail à la bêche. i°. Le tiers de son terrain n’est pas sacrifié en prairies destinées pour la nourriture des animaux.

2°. La première dépense est de 40 à 50 sols par bêche, tandis que l’achat des chevaux, ou des mules, ou des bœufs est ruineux.

3°. Une bêche peut servir au moins deux ans, en la faisant travailler, tandis qu’il faut compter de l’autre côté, & l’intérêt de la mise en argent pour l’achat des chevaux, &c. & la diminution de leur prix lorsqu’ils vieillissent, & leur maladie, & leur ferrure ; enfin, leur perte séche lorsqu’ils meurent.

4°. L’achat des harnois, des instrumens aratoires, forme encore une valeur à ajouter à la première, ainsi que celle de leur dépérissement. Enfin, tous ces objets rassemblés montent à 16300 liv. d’après le compte présenté dans le Dictionnaire encyclopédique, au mot ferme, pour exploiter un domaine de 500 arpens. Je conviens qu’il seroit impossible dans la majeure partie de nos provinces, de faire travailler à la bêche une si grande étendue de terre ; mais cela ne seroit pas impossible dans les pays de plaine, situés au pied des montagnes. Les montagnards descendent dès que les travaux sont finis, & passent, autant qu’ils le peuvent, leur hiver dans les Pays-Bas ou dans les grandes villes, c’est ce qui attire à Paris, à Lyon, &, ces nuées d’auvergnats, de Limosins, d’habitans des Cevènes, du Rouergue, environ 12 à 1500 luquois en Corse, &c. C’est le cas de les attirer dans les campagnes, ainsi qu’on le pratique dans les plaines du Forez, du Beaujollois, &c.

5°. Depuis le moment que la récolte est levée, jusqu’à celui ou l’on jette le grain en terre, on donne au moins six labours, & une seule façon à la bêche suffit & vaut mieux que douze labours. Il suffit de passer une bonne herse sur le terrain ensemencé.

6°. Avec le secours de la bêche, la terre ne repose jamais. Une année, elle donne du froment, & souvent lorsque le blé est coupé, on sème des raves ; l’année suivante, on sème des choux, des raves, des oignons, des courges, des melons, du chanvre, du blé sarrasin, &c. Si on craint que la terre soit épuisée, que l’on jette un coup-d’œil sur les récoltes de la plaine du Forez, sur tout le territoire qui borde le cours du Rhône, depuis Lyon jusqu’à dix à quinze lieues plus bas, & on ne dira plus que l’on épuise la terre.

7°. Le produit des récoltes est frappant. Les terres de ma famille étoient autrefois labourées avec des bœufs ; elles donnoient en seigle, année commune, de cinq à sept pour un, & la terre restoit une année en jachère ; mais depuis que la bêche a ameubli cette terre, l’année du grain produit ordinairement de dix à quinze, en froment pour un, & ce qu’on appeloit autrefois année de repos, fournit deux petites récoltes. Il est donc clair que la bêche a triplé le produit.

C’est à vous, seigneurs de paroisses, curés, cultivateurs intelligens, que je m’adresse. Si les circonstances physiques ne s’opposent pas à la culture de la bêche, faites tous vos efforts pour introduire l’usage de cet instrument dans le canton que vous habitez, je vous le demande au nom de l’humanité dont vous serez les bienfaiteurs. Vous trouverez des obstacles à surmonter de la part du paysan, mais forcez-le d’ouvrir les yeux à la lumière, par votre exemple. Ne cherchez pas à le subjuguer par le raisonnement, il le persuaderoit qu’il ne changeroit pas sa coutume. Montrez-lui votre champ lors de la récolte, voilà la leçon par excellence. L’ouvrier que vous emploierez sera gauche & maladroit dans le commencement ; c’est l’affaire d’un jour ou deux, & au troisième il bêchera avec autant de facilité que ceux qui se sont servi de cet instrument depuis leur enfance. Un prix proposé, en sus de la journée de l’ouvrier, pour celui qui bêchera plus de terrain & plus également, qui émiettera mieux la terre avec le plat de la bêche, rendra bientôt industrieux les hommes de bonne volonté. Payez bien, aiguillonnez l’amour-propre, & vous serez assuré du succès.

Il me reste à dire deux mots de la bêche (Fig. 6), ou trident, ou truandine. On objectera, sans doute, que les bêches dont on vient de parler, seront inutiles dans les terrains pierreux, caillouteux, & on aura raison ; mais comme il n’est point d’obstacles que l’amour du gain & la bonne volonté ne puissent surmonter, la truandine est devenue la ressource de l’industrie. On voit, par sa forme, avec quelle facilité elle doit pénétrer & pénètre dans les terrains de cette nature. C’est avec cet instrument que l’on bêche tout le pays caillouteux des environs de Lyon, & c’est par un travail continuel qu’on est parvenu à donner de la valeur à cet ancien lit du Rhône.

Pour les vignes, cet instrument est d’un grand secours ; son labour est profond, & il n’endommage point les racines. C’est un des meilleurs outils pour détruire à fond les mauvaises herbes.