Mozilla.svg

Cours d’agriculture (Rozier)/BEC DE GRUE ORDINAIRE

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hôtel Serpente (Tome secondp. 183-187).


BEC DE GRUE ORDINAIRE, ou Geraine cicutine, ou à feuilles de ciguë, ou Geranium musqué. (Pl. 4, p. 181.) M. Tournefort le place dans la sixième section de la sixième classe, qui comprend les herbes à fleur de plusieurs pièces régulières & en rose, dont le pistil devient un fruit composé de plusieurs pièces ou capsules ; & d’après Bauhin, il se désigne par cette phrase : Geranium cicutœ folio minus & supinum. M. von Linné le classe dans la monadelphie décandrie, & le nomme geranium cicutarium.

La famille des geranium est très nombreuse & on a donné le nom de bec de grue, à cette plante, à cause de la ressemblance de son fruit avec le bec de la grue. Il seroit déplacé de décrire ici toutes les espèces de geranium connues, dont M. le chevalier von Linné fait monter le nombre à cinquante-sept ; & il est possible d’en découvrir un plus grand nombre, surtout en Afrique & en Éthiopie. On ne parlera que de quelques espèces utiles à la médecine, ou qui servent d’ornement dans les jardins.

Fleur ; celle du geranium musqué est composée de cinq pétales en forme de cœur B, disposés en rose, & conservant une forme régulière entr’eux ; les étamines sont au nombre de cinq, réunies par leur filet en un seul corps, & elles environnent le pistil D ; le calice C est divisé en cinq parties.

Fruit, en forme de bec alongé, marqué dans sa longueur, de cinq stries, divisé en cinq battans, qui, lors de la maturité, se détachent par leur base, & se relèvent en se roulant sur eux-mêmes, pour laisser sortir les semences. En E, la graine est représentée dans son premier état, & en F, dans l’état où la met le contact de l’air.

Feuilles, ailées, découpées finement, obtuses, ressemblant à celles de la ciguë, moins grandes, étendues horizontalement & circulairement sur la terre.

Racine A, très-longue, en forme de navet alongé, brune en dehors, blanche en dedans.

Port. Les tiges s’élèvent de huit à douze pouces au plus, & souvent à quatre seulement, selon la nature du terrain ; les péduncules naissent des aisselles des feuilles, & portent au sommet plusieurs fleurs rouges : ces fleurs sont réunies à leur base sur le péduncule, par des stipules membraneuses ; les feuilles des tiges sont opposées.

Lieu. Les terrains sablonneux, incultes ; commence à fleurir dès que le froid cesse, & alors les tiges n’ont que quelques pouces de hauteur.

Propriétés. Toute la plante est d’un goût légérement salé ; elle est vulnéraire, astringente.

Usages. Les feuilles pilées & macérées dans du vin, pendant douze heures, arrêtent les hémorragies ; on les emploie en forme de cataplasmes contre l’esquinancie. L’herbe réduite en poudre, se donne à la dose de demi-drachme ; & aux animaux, à celle de demi-once.

Usage économique. Cette plante est très-multipliée dans les terrains sablonneux : les habitans des bords de la Seine, dans le Vexin sur-tout, arrachent la plante & la racine dans le courant de Novembre, lavent le tout pour en détacher la terre ; & cette herbe ainsi préparée, sert de nourriture aux vaches, qui la mangent avec avidité, sur-tout la racine.

On a vu en F la graine terminée par une espèce de queue ou aiguille. Cette aiguille se recoquille, se tord dans le tems sec, & se détord pendant que l’atmosphère est chargée de vapeurs ; elle forme par conséquent un excellent hydromètre. (Voyez ce mot)

Le bec de grue sanguinaire. M. Tournefort le nomme geranium sanguineum maximo flore ; & M. le chevalier von Linné, geranium sanguineum. Il diffère du premier par sa corolle grande & violette, & sa fleur a dix étamines ; par ses feuilles arrondies, découpées en cinq parties, & chacune de ces cinq parties est divisée en trois ; elles sont velues, vertes en dessus, blanchâtres en dessous ; la racine est épaisse, rouge & fibreuse ; les tiges, de la hauteur d’une coudée, nombreuses, rougeâtres, velues, noueuses ; les péduncules ne portent qu’une seule fleur, & on remarque deux feuilles florales sur le péduncule le plus élevé ; les feuilles du sommet sont portées par de courts pétioles : on s’en sert dans les décoctions & apozêmes vulnéraires ; & extérieurement, pilées, & appliquées sur les plaies. Cette plante est vivace, ainsi que la précédente.

Le bec de grue, pied de pigeon. Il diffère des deux précédens par son calice, dont les découpures sont longues & pointues, & par ses capsules lisses ; par ses feuilles semblables, pour la forme, à celles des mauves ; mais plus arrondies, plus légères, plus blanchâtres, découpées en cinq parties principales, qui se divisent en plusieurs petites découpures aiguës ; la racine est simple, branchue ; les tiges s’élèvent à la hauteur de quelques pouces, inclinées vers la terre ; les feuilles des tiges souvent au nombre de cinq, portées par de longs pétioles, moins lisses, plus blanches, plus petites que les feuilles qui partent des racines ; les fleurs sont au nombre de deux sur chaque péduncule. M. Tournefort la nomme, geranium folio malvœ rotundo ; & M. le chevalier von Linné, geranium rotundi folium. Ses propriétés sont les mêmes que les précédentes.

Bec de grue, herbe à Robert. Comme cette plante est d’un grand usage en médecine, on a cru devoir la laisser à sa place alphabétique, & la faire connoître par une gravure particulière. (Voyez Herbe à robert)

Telles sont les différentes espèces de becs de grue employées en médecine. Le desir d’embellir les jardins par des plantes dont les fleurs succèdent presque sans interruption, depuis le printems jusqu’aux gelées, a invité à cultiver deux ou trois autres espèces de becs de grue.

Le premier est le bec de grue à odeur forte. C’est le geranium inquinans du chevalier von Linné ; le calice est d’une seule pièce ; les feuilles sont presque rondes & en manière de rein, cotonneuses, crenelées, très-entières ; la feuille ressemble à celles des mauves, mais elle est plus épaisse, plus charnue ; plusieurs fleurs naissent au sommet du même péduncule, quelquefois au nombre de dix ou de douze, & même plus. La fleur est d’une belle couleur écarlate, & produit un bel effet, soit en platte-bande, soit en amphithéatre, soit isolée dans des pots. Les feuilles froissées entre les doigts, ont une odeur désagréable, & laissent sur la peau une couleur semblable à celle de la rouille.

Le second est le bec de grue à feuille marquée d’une zone. Les feuilles sont plus grandes que celles du précédent, moins épaisses, d’un verd plus foncé, assez semblables pour la forme ; mais dans le milieu de la feuille, une zone de couleur plus brune & bien caractérisée, colore la feuille circulairement. Les fleurs sont gris de lin. C’est le geranium zonale du chevalier von Linné ; les tiges nombreuses & rameuses s’élèvent plus que celles du précédent ; & ainsi qu’elles, les rameaux des tiges principales s’élèvent sans suivre aucun ordre régulier.

Le troisième est le bec de grue à odeur douce pendant la nuit, ou le geranium triste du chevalier von Linné. Il est très-aisé à distinguer de tous les autres. Sa racine est tubéreuse & fibreuse ; les feuilles sont couchées sur la terre, doublement ailées ; la première paire d’ailes est découpée en cinq ou six parties, à leur tour découpées en autant d’autres ; l’interstice qui règne sur la côte, entre les grandes découpures, est garnie par des petites découpures ; de sorte que la côte ou pétiole est dans toute sa longueur, garnie de folioles alternativement, longues & courtes, & égales de chaque côté. Du milieu des feuilles & du tubercule, s’élève une tige longue de six à huit pouces, au sommet de laquelle naissent cinq à six fleurs d’un verd jaunâtre, marquées dans le milieu d’une tache roussâtre foncée. La fleur n’a rien de flatteur à la vue, mais elle en dédommage bien par l’odeur qu’elle commence à répandre dès que le soleil se couche, & pendant toute la nuit.

La culture de ces trois dernières espèces de becs de grue, est facile dans les provinces méridionales ; il suffit de semer la graine dans des pots remplis de terre légère, & placés dans une bonne exposition. Le tems du semis est le mois de Mars. Dans nos provinces du nord, elles exigent la couche & les châssis. Cette méthode est lente & indispensable, lorsqu’on ne peut pas se procurer des boutures. S’il est possible d’en avoir, il faut renoncer au semis, puisqu’avec la plus petite bouture on a le plaisir de garnir un vase, & de le voir fleurir plusieurs fois pendant l’année. Aucune plante ne réussit plus complétement ; on peut même couper une tige en plusieurs morceaux ; s’il reste un œil à chacun, ils formeront autant de plantes. Il n’en est pas ainsi du geranium triste, qui se multiplie par ses tubercules. Dès que l’on aura séparé un morceau de la tige, il suffit de le planter, de l’arroser tout de suite, & de transporter le vase à l’ombre pendant quelques jours. Sur cent boutures, on n’en manquera pas une. J’en ai fait depuis le mois de Mars jusqu’au mois d’Octobre ; les plus printannières passent mieux l’hiver, parce qu’elles ont eu le tems de donner un bon nombre de racines. On peut en planter une douzaine dans un vase d’un pied de diamètre ; & un mois après, mettre chaque pied dans un vase séparé. Plus le vase est grand, plus la plante prospère, plus elle multiplie ses rameaux, & par conséquent ses fleurs. Une attention singulière à avoir, c’est de ne pas placer les vases dans un endroit exposé à être battu des vents ; s’ils sont un peu impétueux, ils cassent les rameaux & les séparent de leur tige. Cependant le mal est peu considérable, puisque chaque morceau cassé & remis en terre, même quelques jours après, forme autant de nouvelles plantes.

L’hiver est redoutable pour ces plantes originaires des côtes d’Afrique ; la gelée fait pourrir les tiges. Il faut se hâter, si on a été surpris, de séparer le mort du vif, autrement la pourriture gagneroit toute la plante ; cependant elles n’exigent pas les serres chaudes ; une bonne orangerie suffit.

Comme ces plantes approchent, par leur texture, de la nature des plantes grasses, elles craignent comme elles, la trop grande humidité pendant l’hiver. De là, l’indispensable nécessité de les placer près des fenêtres de l’orangerie ; & s’il se peut, de ne pas les priver de la lumière du soleil. Après l’hiver, lorsqu’on sortira les pots de l’orangerie, il faudra penser aussitôt à leur donner de la terre nouvelle, dépotter la plante, & châtrer les racines assez près : elle en aura bientôt poussé de nouvelles. C’est encore à cette époque, ou du moins 15 jours après, qu’on la dégarnit d’une quantité suffisante de ses rameaux, soit pour en faire des boutures, soit pour conserver à cette espèce d’arbrisseau une forme agréable. Comme ces plantes poussent beaucoup de racines, qu’elles remplissent bientôt le vase, elles exigent de fréquens arrosemens dans les grandes chaleurs, mais non pas le bec de grue triste ; son tubercule pourriroit.