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Cours d’agriculture (Rozier)/BATTAGE

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 173-176).


BATTAGE, ou Dépiquage, est l’action de séparer le grain de l’épi, soit avec le fléau, soit en faisant fouler les gerbes par le pied des animaux. Suivant la coutume des différentes provinces, on bat ou à l’air, ou dans des lieux fermés ; tout dépend de l’habitude, & chacune a ses avantages : la dernière méthode permet de battre pendant l’hiver, tems auquel les travailleurs sont moins occupés dans les pays où il y a peu ou point de vignobles à façonner.

Avant de battre le blé, il faut préparer l’Aire. (Ce mot a été oublié dans le premier volume) L’aire doit être bien exposée à tous les vents, afin de pouvoir facilement séparer la poussière d’avec le blé ; son sol dur & sec. Dans quelques endroits, après que le blé a été battu, on en cultive le sol, & c’est une petite économie si on considère le travail & la dépense qu’il faudra faire l’année suivante pour la remettre en état. Pour durcir le sol de l’aire, la glaise est absolument nécessaire ; cependant elle a le défaut de se gercer & de se crevasser par la grande chaleur. On y remédiera en ajoutant de petites retailles de pierre, & même un peu de poussière de chaux éteinte à l’air. On peut de tems à autre, pendant la première année, la faire battre avec une batte, (voyez ce mot) afin que les parties se réunissent de plus en plus. Dans certains cantons de nos provinces méridionales, on mêle la terre grasse avec du marc d’olive, le tout délayé ensemble. On en couvre l’aire d’une forte couche ; lorsqu’elle commence à sécher, on la bat & on ajoute une seconde couche que l’on bat de nouveau. Il est rare d’avoir besoin d’une troisième. Pour que ces couches ne se desséchent pas trop vite, & par conséquent ne se gercent pas, il convient de les recouvrir de paille. Dans d’autres cantons, après avoir bien nivelé & battu le sol, on délaie de la fiente de vache dans l’eau, & cette eau, au moyen des balais, est étendue sur le sol. L’une & l’autre méthode sont très-bonnes. Quelques-uns se contentent de traîner à plusieurs reprises un fort rouleau qui aplatit & nivelle le terrain. Que l’on se serve du fléau ou des chevaux ou des mules pour séparer le grain de l’épi, l’une ou l’autre précaution est indispensable ; sans elle, le grain s’amoncelleroit dans les crevasses, ou bien le fléau ou les pieds des animaux l’incrusteroient dans une terre trop molle. Il n’en est pas ainsi lorsque l’on bat pendant l’hiver & à couvert ; l’aire est toujours prête si aucune circonstance particulière ne l’a dérangée.

On ne doit jamais commencer à battre si la gerbe n’a été pendant quelque tems amoncelée en gerbier ou meaux ou meule ; ces mots, usités dans certaines provinces, sont synonymes. Pendant ce tems le grain laisse évaporer une partie de l’humidité qui le renfloit, il prend de la retraite, & la balle (voyez ce mot) qui l’enveloppoit, se dessèche, s’ouvre & le laisse échapper plus facilement. Le proverbe dit que le blé sue dans le gerbier, c’est-à-dire, qu’il perd une partie de son eau surabondante de végétation.

Si on bat avec le fléau, les gerbes sont déliées & étendues sur le sol, de manière que l’épi regarde le centre de l’aire, & la paille les pieds du batteur ; au contraire, dans les pays où l’on se sert de mules ou de chevaux, on commence par garnir le centre de l’aire par quatre gerbes sans les délier ; l’épi regarde le ciel & la paille porte sur terre ; elles sont droites. À mesure qu’on garnit un des côtés des quatre gerbes, une femme coupe les liens des premières, & suit toujours ceux qui apportent les gerbes, mais elle observe de leur laisser garnir tout un côté avant de couper les liens. Les gerbes sont pressées les unes contre les autres, de manière que la paille ne tombe point en avant ; si cela arrive, on a soin de la relever lorsqu’on place de nouvelles gerbes. Enfin, de rang en rang on parvient à couvrir presque toute la surface de l’aire.

Les mules, dont le nombre est toujours en raison de la quantité de froment que l’on doit battre, & du tems qu’on doit sacrifier pour cette opération, sont attachées deux à deux, c’est-à-dire, que le bridon de celle qui décrit le côté extérieur du cercle, est lié au bridon de celle qui décrit l’intérieur du cercle ; enfin, une corde prend du bridon de celle-ci & va répondre à la main du conducteur qui occupe toujours le centre ; de manière qu’on prendroit cet homme pour le moyeu d’une roue, les cordes pour ses rayons, & les mules pour les bandes de la roue. Un seul homme conduit quelquefois jusqu’à six paires de mules. Avec la main droite armée du fouet, il les fait toujours trotter pendant que les valets poussent sous les pieds de ces animaux la paille qui n’est pas encore bien brisée, & l’épi pas assez froissé.

On prend pour cette opération des mules ou des chevaux légers, afin que trottant & pressant moins la paille, elle reçoive des contrecoups qui fassent sortir le grain de sa balle.

La première paire de mules est plus rapprochée du conducteur que la seconde ; la seconde plus que la troisième, & ainsi de suite. Chaque paire de mules marche de front, & ainsi quatre paires de mules décrivent huit cercles concentriques en partant de la circonférence au conducteur, ou excentrique en partant du conducteur à la circonférence.

Ces pauvres animaux vont toujours en tournant, il est vrai sur une circonférence d’un assez large diamètre, & cette marche circulaire les auroit bientôt étourdis si on n’avoit la précaution de leur boucher les yeux avec des lunettes faites exprès, ou avec du linge ; c’est ainsi qu’ils trottent du soleil levant au soleil couchant, excepté pendant les heures du repas.

La première paire de mules, en trottant, commence à coucher les premières gerbes de l’angle ; la seconde, les gerbes suivantes, & ainsi de suite. Le conducteur en lâchant la corde ou en la resserrant, les conduit où il veut, mais toujours circulairement, de manière que lorsque toutes les gerbes sont aplaties, les animaux passent & repassent successivement sur toutes les parties.

Pour battre le blé, soit avec le fléau, soit avec les animaux, il faut choisir un beau jour & bien chaud, la balle laisse mieux échapper le grain.

Laquelle de ces deux méthodes est la plus avantageuse & la plus économique ? Il sera aisé d’en faire le tableau. La première conserve la paille dans son entier ; la seconde la réduit en petits brins, & c’est dans cet état qu’on la donne aux mules, aux chevaux & aux bœufs.

Une paire de mules, année commune, bat ou dépique, pour me servir de l’expression consacrée à cette opération, dix septiers de grains ; le septier dont je parle ici pèse ordinairement cent vingt livres, petit poids, ou cent livres poids de marc. Pour cela, on nourrit le conducteur, on lui paie quatre livres & dix sols par paire de mules ; on donne en avoine environ la valeur de cinq sols, & la nourriture du conducteur est estimée quinze sols ; la dépense est donc de cent dix sols. Si le conducteur fait aller, deux, trois ou quatre paires de mules, ces dernières paires ne coûtent plus chacune que quatre livres quinze sols ; ainsi quarante septiers de blé à dépiquer coûtent dix-neuf livres quinze sols. À présent que chacun calcule si la même somme employée en journées d’hommes produiroit autant ou moins de blé battu. Le dépiquage laisse beaucoup plus de grains dans l’épi que le battage ; c’est un fait constant, sur-tout dans les années pluvieuses, & lorsque le grain n’est pas parfaitement sec & bien nourri. Un de mes voisins a abandonné cette méthode pour s’en tenir à celle du fléau, & il y trouve mieux son compte. Un second avantage du fléau résulte de la facilité avec laquelle on sépare la paille entière du grain & de la balle ; au lieu qu’après le dépiquage, il faut manier deux ou trois fois à la fourche la même paille.

Pour autoriser le dépiquage, on dit que la paille est toute hachée, que les animaux la mangent avec plus de plaisir ; le même voisin dont je viens de parler assure qu’ils mangent la paille longue avec le même appétit, & je puis assurer que les animaux en perdent moins. Je n’ai pas encore pu faire ces observations & ces comparaisons par moi-même : j’en rendrai compte dans un des volumes suivans, & s’il est possible au mot Froment. Ce qu’il y a encore de très-constant, c’est que le seigle ne se dépique pas aussi facilement que le blé.