Cours d’agriculture (Rozier)/BILLON

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 266-268).


BILLON. Ce mot a deux significations. La première est relative à la vigne, & la seconde au labourage. Le mot billon est usité par les vignerons de Bourgogne, pour dire, un sarment taillé court, à trois ou quatre doigts seulement. Cette taille est particulière à toute espèce de plant de vigne qui donne ses raisins près le cep, & non sur l’avant du sarment. Le meûnier, par exemple, qui est un raisin blanc, dont les feuilles sont blanches en dessous, & le grain plus long que rond, a besoin d’être taillé court ; tandis que le vionnier, raisin blanc, cultivé au territoire de Côte-Rôtie, exige une taille longue, parce qu’il ne charge bien qu’à l’extrémité du sarment. Ces deux noms d’espèces de raisins sont familiers pour moi, parce que j’ai parcouru presque tous les vignobles du royaume ; mais ils sont inconnus dans la majeure partie de nos provinces. Ainsi, tant qu’on n’aura pas une nomenclature comparative de tous les raisins du royaume, il est impossible de publier un bon & utile ouvrage sur la vigne. Il faut se contenter des généralités, & les généralités instruisent peu.

Billon. Labourer en planches, ou labourer en billon, est presque synonyme. La seule différence est que la planche a plus de superficie que le billon. La planche peut avoir jusqu’à dix pieds de largeur, & le billon depuis un jusqu’à trois pieds. La crainte de voir le grain submergé, a fait imaginer les différens genres de billon. Pour billonner, le premier sillon est tracé à deux ou trois pieds au-delà du bord de la pièce ; on en ouvre un second en deçà, qui remplit le premier sillon ; ensuite en ouvrant un troisième de l’autre côté du premier, la terre de ce troisième est renversée sur ce premier ; c’est ainsi qu’il forme le double ados du billon. Pour continuer à billonner le champ, il faut tourner du troisième billon au second, revenir vers le troisième, de là près du quatrième, & ainsi successivement ; de cette manière le bidon se trouve formé & bordé de deux sillons. Telle est ainsi cultivée cette plaine superbe & fertile dont la Loire arrose les bords depuis Blois jusqu’à Tours, & qui est garantie de ses inondations par une levée bien construite & bien entretenue. Je ne vois aucun avantage réel dans cette culture ; il me paroît, au contraire, qu’il y a beaucoup de terrain inutilement cultivé, & qu’il y a presqu’autant de plein que de vide. Je conviens que par cette méthode on égoutte les eaux jusqu’à un certain point ; mais l’eau qui reste dans les deux sillons latéraux du billon, fait pourrir le grain qui y a été jeté en semant ; & si l’extrémité de ces sillons n’a pas un dégorgement, l’eau s’y accumule, & gagne presque jusqu’à la moitié de hauteur du billon ; de sorte qu’effectivement, il n’y a pas la moitié du terrain vraiment à l’abri de l’eau & couvert de blé. C’est ce que j’ai observé très-attentivement en traversant la plaine dont je viens de parler. Je crois qu’en labourant par planches de dix pieds de largeur, & formant bien l’ados de l’un & de l’autre côté, il y auroit moins de terrain perdu, & par conséquent plus de grains conservés. Il est presque moralement impossible qu’une plaine quelconque n’ait pas un écoulement naturel aux eaux sur l’un ou sur plusieurs de ses côtés ; alors par le secours des saignées, ménagées sur la direction de la pente, l’eau s’écoulera, ne pourrira plus les blés, & les billons deviendront inutiles ; que si, au contraire, la plaine n’a aucune pente pour l’écoulement, c’est aux propriétaires de cette plaine à s’accorder entre eux, & à creuser un fossé assez profond pour recevoir, par des fosses particulières, la masse des eaux ; & en continuant le grand fossé, la porter au-delà, & en débarrasser tous les champs. Cette opération me paroît praticable, même pour les plus bas. C’est ainsi qu’on a desséché une grande partie des étangs de la Bresse. C’est ainsi que les romains ont desséché l’étang de Montadi près de Béziers ; qu’ils ont percé une montagne pour donner de l’écoulement. Depuis eux jusqu’à ce jour, cette plaine, ou plutôt ce très-bas fond, produit chaque année les récoltes les plus abondantes en froment. Mais revenons aux autres manières de former les billons, que l’on suit plus par habitude locale, que par nécessité ; car j’ai vu billonner des terres qui ne craignoient pas la submersion des grains.

Quelques-uns labourent toute la terre à plat avec la charrue à versoir ; (voyez ce mot) & lorsque le champ est ensemencé & hersé, ils font, de distance en distance, des raies qui forment les planches. Voilà encore du grain & du travail perdus. Ceux qui donnent à prix fait la culture suivant cette méthode, sont souvent trompés, s’ils ne veillent sur leurs laboureurs. Ils ouvrent la première raie qui jette la terre sur le bord ; puis ouvrant une seconde raie de l’autre côté, & jetant la terre contre la première, il se trouve que l’espace compris entre ces deux raies est chargé de terre remuée, mais que le dessous ou le milieu ne l’est point, alors il y a un tiers de travail de moins, & la dépense est la même que si les trois raies avoient été formées.

Est-il plus utile de labourer par billons que par planches ? C’est une question que M. Tull, cultivateur anglois, propose & discute. Il se détermine en faveur des billons, parce que, dit-il, ils présentent plus de superficie que la planche. Cet infiniment petit est de bien peu de valeur ; mais quand même ce seroit un mérite réel, il n’équivaudroit jamais à la perte considérable & à la pourriture des grains ou des plantes déjà venues : d’ailleurs, si l’on considère la quantité de terrain perdu par les deux sillons qu’exigent les billons, on verra que le bénéfice donné par un peu plus de superficie, ne dédommage pas de la perte. En outre, la perpendicularité que les tiges affectent en croissant, rend nul ce prétendu avantage d’une plus grande superficie, puisqu’il est bien démontré qu’un terrain en pente ne peut pas contenir plus d’arbres qu’un terrain plat.

Pour billonner les terres sablonneuses, on a une charrue sans coutre, mais armée d’un soc long & étroit, & garnie de chaque côté d’un versoir fort évasé par derrière, qui, renversant la terre sur le côté, forme le dos d’âne. On la nomme charrue à billonner.

Il est constant que cette méthode doit être interdite pour tous les champs où l’on ne craint pas la submersion ; & que pour tous les autres, ce n’est pas la plus avantageuse.