Cours d’agriculture (Rozier)/BOIS, Aménagement des

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BOIS, (Aménagement des) Addition à l’article de Rozier. —Aménager des bois ne signifie point, comme l’annonce Rozier, les débiter en bois de chauffage, en charpente, etc., mais seulement déterminer l’âge auquel on veut les couper, ainsi que le nombre des baliveaux et des arbres que l’on doit réserver à chaque coupe.

La prospérité des nations civilisées tient beaucoup plus qu’on ne le croit communément à la facilité qu’elles peuvent avoir à se procurer des bois en abondance. Le bois est d’ailleurs une denrée de première nécessité pour les peuples placés sous un climat froid, ou même tempéré.

Les moyens d’entretenir l’abondance des bois chez chaque peuple consistent dans une bonne conservation, et un aménagement convenable et le plus avantageux à chaque localité.

Nous ne nous occuperons, dans cet article, que de l’aménagement des bois ; nous parlerons, avec quelque détail, de leur conservation à l’article Forêts de ce Supplément.

L’aménagement des bois a été, pendant le dernier siècle, l’objet de la méditation de beaucoup d’hommes célèbres ou recommandables. Réaumur, Duhamel, Buffon, Pannelier d’Anet, Telès d’Acosta, Henriquez, Varenne de Fenille, Rozier, etc., se sont particulièrement attachés à chercher un système d’aménagement applicable à toutes les essences de bois et à toutes les localités ; et cependant, malgré les talens reconnus de ces auteurs, malgré les lumières que leurs écrits ont pu répandre sur cette matière importante, tout le monde convient que l’art d’aménager les bois est encore inconnu.

Après ces auteurs respectables, feu M. de Perthuis a osé entreprendre de traiter le même sujet dans un ouvrage que nous avons rédigé sur ses manuscrits, et qui a été imprimé sous le titre de Traité de l’Aménagement et de la Restauration des Bois et Forêts. Paris. Madame Huzard. An XI — 1803 ; et, comme cet ouvrage paroît avoir eu le suffrage des meilleurs forestiers, c’est d’après lui, et avec notre propre expérience, que nous allons parler de l’aménagement des bois.

Plan du travail. Première section : principes de l’aménagement des bois.

Deuxième section : classement des bois pour parvenir à cet aménagement.

Troisième section : aménagement des bois des différentes classes.

Quatrième section : exceptions à ces aménagemens.

Cinquième section : discussions sur les futaies pleines, et sur les futaies sur taillis, et établissemens de futaies pleines éclaircies.

Sixième section : prix de la feuille des bois, dans les aménagemens proposés, comparé avec celui qu’on en retire dans les aménagemens actuels.

Section Première. Principes de l’aménagement des bois. Rozier a dit, avec raison, « qu’il n’étoit pas possible de fixer le nombre des années qu’un arbre, de quelque espèce qu’il soit, doit rester sur pied avant d’être abattu. » Son existence est relative à sa végétation, et sa végétation à la qualité du sol dans lequel il croît, et au climats sous lequel il croît. Si on veut une règle, générale, il faut la prendre dans la nature même… » En effet, la nature, a fixé des limites à la végétation de chaque essence de bois ; et sauf les accidens, toutes parcourent successivement tous les degrés de leur végétation dans le temps qui leur est prescrit.

Cette durée d’existence n’est pas la même pour les différentes essences de bois dans des terrains de qualité égale, et sous une température semblable. Elle n’est pas non plus la même pour chaque essence en particulier, lorsque le sol dans lequel elle croît, ou même la température sous laquelle elle croît, sont différens.

D’un autre côté, des bois de même essence, croissant dans des terrains de qualité égale et sous une semblable température, donnent en matière des produits très-différens, suivant l’âge auquel on les coupe.

Enfin, les bois, quelle que soit leur essence, ne produisent beaucoup de matière, et de matière de bonne qualité, si nous pouvons nous exprimer ainsi, que depuis leur âge de virilité jusqu’à celui de leur décrépitude, c’est à-dire, que dans leur âge de maturité. Trop jeune, le bois n’est pas fait encore, et n’a pas acquis la grosseur nécessaire pour produire autant de matières qu’il pourroit le faire dans un âge plus avancé ; trop vieux, il entre en pourriture, et est passé ; et, dans ces deux états, non seulement il produit moins de matières, sur la même surface, que dans sa maturité, mais encore, sous le même volume, il fournit moins de matières combustibles.

C’est donc dans l’âge de leur maturité qu’il faut couper les bois, pour en obtenir les plus grands produits en matières de la meilleure qualité. Le meilleur aménagement d’un bois est donc celui qui est fixé d’après l’âge de maturité des essences dont il est composé.

Ces principes étoient à peu près connus de ceux qui, ayant nous, ont écrit sur cette matière importante ; le raisonnement et quelques observations générales avoient suffi pour les leur suggérer ; mais, au milieu des différences que l’on apperçoit dans la durée et la force de la végétation des différens arbres forestiers, dans les différens sols et sous des températures différentes, comment trouver une règle générale avec laquelle on puisse saisir, avec facilite et avec une précision suffisante pour la pratique, l’âge de la maturité des bois dans ces variétés d’essences, de sols et de climats ? C’est l’écueil contre lequel tous sont venus échouer, parce qu’avec beaucoup plus de lumières que nous, ils n’avoient pas une aussi grande pratique dans l’exploitation des bois, et qu’ils n’avoient pas eu l’occasion de faire des observations aussi multipliées sur la manière de végéter des différentes essences de bois forestiers, sur les différentes espèces de sols, et sous des températures différentes.

C’est donc dans la nature même que nous avons cherché, non pas une règle générale, (on sent que cela est impossible) mais un moyen simple et d’une application facile, pour déterminer l’âge de maturité des bois d’essences données, croissant dans un terrain de qualité connue, ou, ce qui est la même chose, pour déterminer leur meilleur aménagement local.

Pour parvenir à le trouver, nous avons d’abord établi les produits en matières de bois d’essences données, coupés à différens âges, crûs dans les plus mauvais et les meilleurs terrains, et sous un climat à peu près uniforme, et tels que nous les ont fournis les nombreuses exploitations que nous en avons faites, ou que nous avons dirigées.

Ce préliminaire nous a paru indispensable, d’abord pour appuyer par des faits les principes que nous venons d’exposer sur l’aménagement des bois, et ensuite pour l’intelligence du moyen que nous proposons pour déterminer leur meilleur aménagement.

Dans ce tableau, nous avons choisi pour exemples les résultats de nos exploitations de bois essences de chêne sans mélange, ou de hêtre sans mélange, ou de bois meublés de ces deux essences ; et, pour être exacts dans nos calculs, et ne pas multiplier les colonnes des produits, nous avons réduit en cordes[1] de bois de chauffage la charpente, le charbonnage, et les bourrées qu’ont pu donner ces différentes exploitations.


Tableau du produit en matières des bois sur différens sols, et d’après l’âge de leur aménagement.

ÂGES d’aména
gement
PRODUIT sur les plus mauvais sols PRODUIT sur les meilleurs sols PRODUIT MOYENS OBSERVATIONS
A 10 ans 2 cordes // 4 cordes 3 cordes

Si le sol le meilleur est en chêne mélangé de charme, les bois produiront d’autant moins de matières, que le charme y sera en plus grande abondance.

Le charme diminue aussi la quantité de bois d’industrie que l’on pourroit eu retirer, parce qu’il n’en est pas susceptible.

Il faudroit faire de semblables déductions, si ces bois étoient mélangés de bois blancs, qui commencent a dépérir à quarante ans, et qui disparoissent ensuite à cent trente ans.

15 2 9 // 5
20 3 15 // 9
25 5 21 // 13
30 6 27 // 16
35 7 // 35 // 21 //
40 7 // 42 // 27
50 6 // 56 // 31 //
60 5 // 70 // 37
70 3 // 80 // 41
80 2 // 90 // 46 //
90 1 // 96 // 48
100 // // 102 // 51 //
120 // // 114 // 57 //
140 // // 124 // 62 //
150 // // 128 // 64 //
200 // // 135 // 67 //
250 // // 120 // 60 //
300 // // 110 // 55 //


On voit que nous avons déduit les produits moyens, indiqués dans la quatrième colonne de ce tableau, des produits donnés sur les plus mauvais et sur les meilleurs terrains : mais cette conséquence, pour être exacte, suppose qu’il y auroit en France autant de bois croissant dans les bons, comme dans les mauvais terrains ; et le vérité est qu’il y a peu de bois sur les terrains les plus mauvais. Nous croyons que pour avoir des données aussi exactes qu’il est possible de les fournir, pour pouvoir évaluer les produits en matières de tous les bois de la France dans leurs différens aménagemens, il faudroit ajouter au moins un sixième à chaque article des produit smoyens de notre tableau.

1°. Que deux arpens de bois âgés de dix ans produisent six cordes et demie de bois de chauffage de la qualité la plus inférieure, tandis qu’un arpent de bois âgé de vingt ans en produit neuf cordes un quart d’une qualité moins inférieure ;

2°. Que deux arpens de quinze ans produisent onze cordes et donne de bois de chauffage très-médiocre, tandis qu’un arpent de trente ans en produit seize cordes trois quarts d’une bien meilleure qualité ;

3°. Que deux arpens de vingt ans produisent dix-huit cordes et demie de bois de chauffage assez bon, tandis qu’un arpent de quarante ans en produit vingt quatre cordes et demie d’une qualité bien supérieure ;

4°. Que deux arpens de vingt-cinq ans produisent vingt-six cordes et demie de bois de chauffage d’un bon usage, tandis qu’un arpent de cinquante ans en produit trente-une cordes de la première qualité, et d’un bois propre aux marchandises d’industrie ;

5". deux arpens de trente ans produisent trente-trois cordes et demie de bois de chauffage d’une fort bonne qualité, tandis qu’un arpent de soixante ans n’en produit que trente-sept cordes et demie, d’une semblable qualité, mais qui offre plus de bois à œuvrer ;

6°. Que deux arpens de trente-cinq ans produisent quarante-deux cordes de bois de chauffage, tandis qu’un arpent de soixante-dix ans n’en produit que quarante-une cordes d’une qualité un peu inférieure ; mais la grosseur des arbres promet à l’exploitant une grande quantité de marchandises d’industrie ;

7°. Que deux arpens de quarante ans réduisent quarante-neuf cordes de bois de chauffage d’une excellente qualité, tandis qu’un arpent de quatre-vingts ans n’en produit que quarante-six cordes et demie d’une qualité inférieure, mais avec beaucoup plus de bois à œuvrer ;

8°. Que deux arpens de cinquante ans produisent soixante-deux cordes de bois de chauffage de la première qualité, tandis qu’un arpent de cent ans n’en produit que cinquante cordes d’une qualité toujours inférieure, mais avec encore plus de bois à œuvrer ;

19°. Que deux arpens de soixante ans produisent soixante-quinze cordes de bois de chauffage d’une qualité inférieure au précédent, tandis qu’un arpent de cent vingt ans n’en produit que cinquante-sept ; mais la quantité de bois à œuvrer augmente toujours ;

10°. Que deux arpens de soixante-dix ans produisent quatre-vingt-trois cordes de bois de chauffage, tandis qu’un arpent de cent quarante ans n’en produit que soixante-deux cordes, mais avec des bois à œuvrer encore en plus grande quantité, et des marchandises d’un plus haut prix ;

11°. Que deux arpens de cent ans produisent cent deux cordes de bois de chauffage, tandis qu’un arpent de deux cents ans n’en produit ne soixante-sept, mais avec encore une plus grande quantité de bois à œuvrer ;

12°. Enfin, que deux arpens de cent cinquante ans produisent cent vingt-huit cordes de bois d’un chauffage encore assez bon, tandis qu’un arpent de trois cents ans n’en produit que cinquante-cinq cordes d’une qualité assez médiocre ; mais on tire un grand profit de ces futaies lorsque les arbres se trouvent encore sains à cet âge ; ce qui n’arrive que sur les terrains les meilleurs.

Ces rapprochemens, ainsi que ceux qu’il est possible de faire encore sur les produits des autres colonnes de notre tableau, serviront de réponse à toutes les questions faites ou à faire sur les avantages et les inconvéniens des aménagemens prolongés ou rapprochés.

Avec ce tableau, nous serions déjà en état de déterminer l’âge de maturité des bois sur les terrains les plus mauvais, sur les terrains de qualité moyenne, et sur les terrains les meilleurs ; car le chêne ou le hêtre sont en général les essences dominantes en quantité dans les bois et forêts de la France, et c’est l’âge de maturité des essences dominantes dans les différentes natures de terrains qui doit déterminer l’aménagement des bois.

Mais il y a encore une trop grande différence entre l’âge de maturité des bois crûs dans le terrain le plus mauvais, et celui des bois crûs dans un terrain médiocre ; ainsi qu’entre l’âge de maturité des bois crûs dans un terrain médiocre, et celui des bois crûs dans le meilleur terrain, pour ne pas trouver une perte sensible dans l’aménagement des bois crûs dans des terrains de qualités intermédiaires, si on ne leur fixoit pas un aménagement particulier.

Nous croyons donc qu’en ajoutant deux divisions intermédiaires aux trois que présente notre tableau, et en donnant à chacune de ces cinq divisions une dénomination de convention, qui désigne en même temps et la qualité des terrains, et l’âge de maturité des bois croissant dans ce terrain, nous parviendrons à rendre l’aménagement des bois une opération extrêmement simple.

Nous appelons classe chacune de ces divisions[2].

Section II. Classement des bois. Il ne faut pas croire que, pour déterminer la qualité d’un terrain planté en bois, il soit nécessaire de le sonder en détail, et de le soumettre à l’analyse chimique ; il suffit d’examiner la végétation des bois dans ce terrain, et de la comparer avec la végétation des mêmes essences à un âge commun, dans des terrains de qualités connues. Le résultat de cette comparaison indiquera sa qualité relative.

Par exemple, soit un terrain de qualité inconnue, planté en bois, dont l’époque de la dernière coupe est connue : si, à cet âge, la végétation de ce bois n’est pas aussi forte que celle des bois de même âge, que nous avons examinée dans les terrains de moyenne qualité, mais plus belle que celle des mêmes essences dans les plus mauvais terrains, nous en conclurons que ce terrain est moins bon que le terrain de moyenne qualité, mais meilleur que le terrain le plus mauvais. Nous placerons donc ce terrain, et conséquemment les bois croissant dans ce terrain, dans une classe intermédiaire, entre la première et la troisième classe, c’est-à-dire dans la seconde classe, et ils seront aménagés comme les bois de cette classe.

Ce moyen simple de classer les bois seroit suffisant pour des forestiers habiles qui, familiarisés avec la végétation des bois, détermineroient alors facilement l’aménagement le plus convenable à chaque classe. Mais, pour l’instruction, du grand nombre des propriétaires, nous devons expliquer comment nous sommes parvenus à déterminer l’âge de maturité des bois des différentes classes.

Dans celle détermination, notre tableau nous a fourni le principe, et nos observations multipliées sur la végétation des bois dans des terrains de différentes qualités nous ont guidés dans son application à la pratique.

On voit, par ce tableau, que, dans, les meilleurs terrains, les bois y croissent mieux, et y vivent plus long-temps, relativement à leurs espèces, que dans, des terrains de qualité inférieure. Dans les cinq ou six premières années de leur coupe, le recrû pousse vigoureusement et presque également dans toutes les espèces de terrains ; et même les premières végétations sont souvent plus fortes dans les mauvais terrains que dans les bons principalement dans les années chaudes et humides.

Mais, à compter de cette époque, l’allongement annuel des branches verticales des taillis, que nous nommons pousses annuelles, présente bientôt de grandes différences dans ces différens terrains.

Dans les mauvais, ces pousses diminuent bientôt de longueur, à mesure que les taillis avancent en âge, tandis que, dans les bons terrains, elles restent long-temps de la même longueur.

Par exemple, nous avons observé que la pousse annuelle des taillis de douze à quinze ans, croissant dans de mauvais terrains, n’est plus que de deux à six lignes, tandis que, dans les bons terrains, elle est encore, au même âge, de douze à vingt-quatre pouces.

De quinze à vingt-cinq ans, la pousse annuelle des taillis, croissant dans de mauvais terrains, n’est plus que de la hauteur du bourgeon, quelquefois même la cime des taillis commence à se couronner ; mais leur tige grossit encore : elle ne gagne plus rien en hauteur ; mais elle produit un bois de chauffage plus gros, plus pesant, plus durable au feu, enfin d’une meilleure qualité que celui qu’on retireroit de ces mêmes taillis coupés dans un âge moins avancé.

L’âge de vingt-cinq ans est donc celui de la maturité des bois croissant dans les terrains les plus mauvais, puisque c’est à cet âge qu’ils cessent d’y prendre de la hauteur.

La cessation de l’allongement des pousses annuelles d’un bois est donc le signe caractéristique et invariable de sa maturité.

C’est par des observations à peu près semblables que nous avons déterminé l’âge de maturité des bois croissant dans les autres espèces de terrains.

Pour y parvenir, nous avons observé les pousses annuelles du chêne dans ces différens terrains : nous avons déjà donné la raison de cette préférence. C’est d’ailleurs l’essence la plus précieuse par son utilité, et c’est celle qui, à quelques exceptions près, vient le mieux dans les terrains les plus mauvais, et où très souvent elle peut seule prospérer ; enfin, c’est l’essence dont les pousses annuelles sont les plus régulières, parce que le développement de ses bourgeons n a lieu que lorsque la saison est déjà avancée. Au défaut du chêne, on peut consulter les pousses annuelles du hêtre ; à son défaut, celles du charme ou du châtaignier, etc.

Cela posé, nous divisons donc les bois de la France en cinq classes, dont chacune est déterminée par la nature du terrain, manifestée par la longueur de leurs pousses annuelles sur ces différens terrains à un âge commun.

Dans ce classement, nous ne comprenons pas les arbres résineux et les arbres utiles plantés isolément, parce qu’on est dans l’usage de les jardiner ; non plus que les futaies pleines, qui feront l’objet d’une discussion particulière.

Dans la première classe, nous plaçons tous les taillis qui, de quinze à vingt ans, ne présentent que six à neuf pieds de hauteur, et dont les pousses annuelles ne s’allongent plus. Ce sont les bois croissant dans les terrains les plus mauvais.

Dans la seconde classe, ceux qui, à vingt-cinq ans, n’ont qu’une hauteur de neuf à quinze pieds. Dans cette espèce de terrain, les taillis ne prennent plus de hauteur, dès qu’ils ont atteint l’âge de vingt-cinq à trente ans.

Ce sont les bois croissant dans des terrains un peu moins mauvais que ceux de la première classe.

Dans la troisième, les bois dont les taillis présentent à vingt-cinq ans une hauteur de quinze à vingt-cinq pieds. Dans cette classe, les bois ne prennent plus de hauteur, lorsqu’ils sont âgés de vingt-cinq à quarante ans.

Ce sont les bois croissant dans des terrains de moyenne qualité.

Dans la quatrième, les bois dont les taillis présentent, à vingt-cinq ans, une hauteur de trente à quarante pieds. Les taillis de cette classe prennent encore de la hauteur, de quarante à quatre-vingts ans, et même à cent ans.

Ce sont les bois croissant dans des terrains d’une qualité supérieure à la moyenne.

Enfin, dans la cinquième, les bois dont les taillis, à vingt-cinq ans, présentent une hauteur de quarante à cinquante pieds. Les bois de cette classe prennent encore de la hauteur à cent vingt ans, et quelquefois même au dessus de cet âge.

Ce sont les bois croissant dans les terrains les meilleurs.

Section III. Aménagement des bois des différentes classes. D’après notre classement des bois, leur aménagement n’est plus difficile à déterminer, puisque, théoriquement parlant, il doit être fixé par l’âge de maturité des bois de ces différentes classes.

Mais, dans la pratique, ou est encore obligé de le combiner avec les besoins locaux et la jouissance des propriétaires, de manière que, sans compromettre l’approvisionnement de leurs successeurs, ils puissent retirer annuellement de leurs bois le plus grand revenu possible.

C’est d’après ces considérations que nous avons déterminé leur aménagement le plus avantageux, ainsi qu’il suit.

Les bois de la première classe, cessant de s’élever entre quinze et vingt-cinq ans, devroient être aménagés à ces âges ; mais nous avons remarqué qu’en général il n’y a que de petites parties de forêts, comparées au tout, qui soient sur les plus mauvais terrains, et que, lorsqu’on coupe les bois de cette classe au dessous de vingt ans, ils ne donnent point de graines pour les repeuplemens. C’est pourquoi nous fixons leur aménagement à vingt-cinq ans, sauf les exceptions dont il sera parlé ci-après.

Pour obtenir dans cet aménagement des graines qui puissent repeupler et remplacer les souches qui s’éteignent, on réservera, par arpent, sur les bois de cette classe, vingt-quatre baliveaux que l’on abattra à la coupe suivante.

Les bois de la seconde classe cessant de s’élever, de vingt-cinq à trente ans, leur aménagement sera fixé à vingt-cinq ans.

Lors de leur coupe, on réservera, par arpent, sur les bois de cette classe, 1°. vingt-deux baliveaux de l’âge du taillis ; 2°. quatre arbres de deux âges ; 3°. un arbre de trois âges, si on y en trouve de cet âge qui présentent une végétation encore assez forte pour pouvoir être conservés.

Les bois de la troisième classe seront aménagés, 1°. À trente-cinq ans, si le chêne, ou le hêtre, ou le frêne, ou le châtaignier, ou tous ensemble y sont en quantité dominante ; 2°. à trente ans, lorsqu’ils sont peuplés des autres essences.

À chaque coupe, on réservera, par arpent, sur les bois de cette classe, 1°. dix-sept baliveaux de l’âge[3] ; 2°. huit arbres de deux âges ; 3°. quatre de trois âges ; 4°. deux de quatre âges.

Les bois de la quatrième classe seront aménagés, 1°. à cinquante ans, si les meilleures essences y dominent en quantité ; 2°. À quarante ans, lorsqu’elles y seront en minorité.

À chaque coupe, on réservera, par arpent, sur les bois de cette quatrième classe, 1°. dix-sept baliveaux de l’âge ; 2°. huit arbres de deux âges ; 3°. quatre arbres de trois âges ; 4°. un de quatre âges.

Les bois de la cinquième classe seront aménagés, 1°. À soixante-dix ans, si les meilleures essences y dominent en quantité ; 2°. À soixante ans, si elles sont en minorité ; 3°. À cinquante ans, si c’est l’essence du bouleau qui y domine en quantité.

À chaque coupe, on réservera, par arpent, sur les bois de cette classe :

Dans le premier cas, 1°. dix-sept baliveaux de l’âge ; 2°. huit arbres de deux âges ; 3°. deux de trois âges.

Dans le second cas, 1°. dix-sept baliveaux de l’âge ; 2°. huit arbres de deux âges ; 3°. trois de trois âges ; 4°. un de quatre âges.

Et dans le troisième cas, 1°. dix-sept baliveaux de l’âge ; 2°. huit arbres de deux âges ; 3°. quatre de trois âges ; 4°. un de quatre âges.

Les baliveaux et autres réserves des trois premières classes doivent être choisis, autant qu’on le pourra, parmi les chênes de brin les plus beaux, les plus sains et les plus vigoureux ; et, lorsqu’on ne trouve pas de baliveaux de brin, il vaut encore mieux les prendre sur souche que de leur substituer des baliveaux d’essence inférieure en qualité. Il est vrai cependant que les baliveaux de chêne sur souche sont souvent exposés à se gâter ; mais ils se tarent rarement avant un siècle, et, dans cet intervalle, on coupe le même bois plusieurs fois. Ou est donc toujours à même de les remplacer, à la coupe suivante, par des baliveaux de brin. En l’absence du chêne, on choisira les baliveaux en hêtre, ou en frêne, ou en châtaignier, et, à leur défaut, en bouleau, ou en tremble.

Les baliveaux et autres réserves des bois des deux autres classes doivent être choisis avec les mêmes précautions, les trois quarts en chêne, autant qu’on le pourra, et le surplus en frêne, en hêtre, ou en châtaignier. Ces trois dernières espèces d’arbres seront coupées à deux ou trois âges, selon la bonté du terrain dans lequel ils croissent, parce que c’est l’époque de leur maturité dans les terrains de ces deux classes.

Section IV. Exceptions aux aménagemens proposés. Tels devroient être les aménagemens des bois de ces différentes classes, pour en retirer le produit le plus avantageux ; mais, bien que nous ayons cherché à concilier tous les intérêts, dans la fixation de ces différens aménagemens, il peut encore exister telles circonstances, comme des besoins extraordinaires et particuliers à quelques localités, ou des difficultés dans les débouchés, qui présentent aux propriétaires un avantage réel, ou à avancer, ou à retarder les aménagemens. Par exemple, lorsque des bois des premières classes sont meublés en quantité dominante de coudriers, ou de châtaigniers, ou de saules marceaux, ou même de frênes et de chênes, et qu’ils sont placés près de gros vignobles, ou de grands ateliers de fours et fourneaux, localités qui peuvent donner au cerceau, à l’échalas, aux fagots et aux bourrées, une valeur qui excède de beaucoup le prix relatif et local du bois de chauffage, alors l’intérêt du propriétaire lui conseille d’avancer les aménagemens que nous avons fixés pour les bois de ces classes. Il déterminera leur aménagement, savoir, à douze ans, si le coudrier y est l’essence dominante ; et à seize ans, si ce sont les autres essences.

Autre exemple : Si des bois des deux dernières classes, meublés en plus grande partie des essences de la plus grande longévité, étoient placés dans des localités très-éloignées des lieux de grande consommation, et où conséquemment le bois fût à vil prix, alors, quel que soit l’avantage que leur propriétaire en pourroit retirer dans les aménagemens que nous leur avons fixés, il seroit encore plus grand, si ces bois étoient aménagés à deux cent vingt-cinq ans, parce qu’étant administrés comme nous l’indiquerons à la section des futaies, cet aménagement produiroit encore une bien plus grande quantité de matières, et de dimensions susceptibles de supporter de plus grands frais de transport, que dans les premiers aménagemens.

En travaillant à cet Ouvrage, notre but a été d’éclairer tous les propriétaires de bois sur le grand intérêt qu’ils ont à aménager leurs bois de la manière la plus convenable et la plus avantageuse ; mais il faut convenir que cet intérêt n’est de la plus grande importance que pour les seuls grands propriétaires de bois, c’est-à-dire pour ceux qui possèdent assez de bois pour pouvoir en couper annuellement une certaine quantité. Avec les aménagemens que nous proposons, ils en couperont, chaque année, un moindre nombre d’arpens que dans des aménagemens plus rapprochés ; mais aussi le moindre nombre leur produira un revenu plus considérable ; au lieu qu’un propriétaire qui ne possède qu’une pièce de bois d’une petite étendue, si elle est de la quatrième classe, il ne pourra jamais se déterminer à attendre quarante à cinquante ans pour la couper ; il craindra toujours de ne pas exister à l’époque de sa maturité, et il voudra en jouir au moins une fois dans sa vie.

Section V. Discussions sur les futaies. Les futaies sur taillis et les futaies pleines, adoptées par l’ordonnance de 1669, ont encore leurs partisans et leurs détracteurs ; et tous ont fondé leur opinion sur des faits isolés dont ils n’appercevoient pas les causes, parce qu’en général ils n’avoient pis assez d’expérience pour les découvrir.

Nous allons examiner les avantages et les inconvéniens des unes et des autres, et indiquer le parti que l’on peut en tirer pour préserver la France de la disette d’anciens arbres forestiers, dont elle est menacée.

§. Ier. Futaies sur taillis. Les détracteurs des futaies sur taillis, parmi lesquels il faut compter Duhamel, Buffon et Rozier, appuient leur opinion, 1°. sur ce que, par leur ombrage et leurs racines, elles occasionnent le dépérissement d’un grand nombre de souches dans les taillis ; 2°. quelles y forment des vides d’autant plus multipliés, après leur coupe, que le nombre des réserves y est plus grand ; 3°. que la tige de ces arbres est moins longue et plus noueuse que celle des arbres des futaies pleines.

Tous ces défauts des futaies sur taillis existoient sans doute sur les bois observés par ces savans estimables, lorsqu’ils les ont reprochés à ce genre d’aménagement, parce qu’il ne convient pas également aux bois de toutes les classes. C’est même cette espèce d’uniformité d’aménagement que l’ordonnance de 1669 a établie pour les bois de toutes essences, sans avoir égard à la qualité du terrain, qui la rend défectueuse. Effectivement, à l’époque particulière où Duhamel et Buffon ont écrit sur les bois, les forêts de la France étoient, en général, meublées d’une grande quantité d’arbres de différens âges sur les taillis. Ces arbres avoient peu de hauteur de tige, mais une grande largeur de tête qui occasionnoit des vides dans les taillis. C’est sur-tout dans ceux aménagés de dix à vingt ans, que tous les défauts des futaies sur taillis se faisoient particulièrement appercevoir. Elles y étoient d’ailleurs en trop grand nombre : l’ordonnance le vouloit ainsi.

Mais si ces hommes célèbres avoient observé des futaies sur des taillis de classe requise, et convenablement aménagés, ils auroient vu que la hauteur de la tige et la largeur de fa tête des arbres qu’on y réserve, sont subordonnées à l’âge d’aménagement de ces taillis, et celle observation auroit sans doute diminué leurs préventions contre les futaies sur taillis.

En effet, nous avons observé que les futaies sur taillis aménagés à vingt ans et au dessous ont peu de tige et une large tête. — Que celles des taillis aménagés à vingt cinq ans ont déjà moins de largeur de tête et un peu plus de hauteur de tige.

Enfin, que celles des taillis aménagés à trente-cinq ans et au dessus, ont beaucoup moins de largeur de tête et beaucoup plus de hauteur de tige.

Ces effets sont naturels ; car la force de la végétation des arbres étant limitée par la nature, selon leur essence et la qualité du sol qui les nourrit, tout ce qu’ils gagnent en hauteur de tige, ils doivent le perdre en largeur de tête ; et réciproquement.

Or, les arbres qui ont peu de largeur de tête produisent peu d’ombrage ; et plus leur tige est élevée, moins cet ombrage est préjudiciable au recrû.

Il est vrai qu’il ne croît point de bois sous la largeur de leur tête, et, sous ce rapport, les futaies sur taillis aménagés à longues années font quelque tort à la valeur des taillis ; mais ces réserves augmentent tellement cette valeur, que les propriétaires ont le plus grand intérêt à les conserver. D’ailleurs, il arrive souvent qu’après leur coupe la place qu’elles occupoient est la mieux garnie de jeunes plants, lorsque le nombre de ces réserves n’est pas trop considérable, qu’elles sont coupées à leur maturité, et que les bois sont bien conservés.

Il résulte de cette discussion que Duhamel et Buffon ont attribué aux futaies sur taillis des vices qui n’étoient que l’effet, 1°. d’un aménagement trop rapproché ; 2°. du trop grand nombre d’arbres que l’on réservoit sur les bois soumis à cet aménagement ; 3°. de la surannation de ces arbres.

C’est pour éviter ces inconvéniens, et pour assurer tous les avantages de la bonification des futaies sur la valeur des taillis, que nous avons déterminé leur aménagement sur le temps où leur sève cesse d’avoir de l’activité, et que nous avons restreint la quantité de ces réserves.

§. II. Futaies pleines. Le savant et laborieux Duhamel avoit apperçu le mérite des futaies pleines, et c’étoit par elles qu’il vouloit remplacer les futaies sur taillis ; mais, faute d’une assez grande expérience dans l’exploitation des bois, il n’avoit pu fixer la manière dont on devoit les conduire, pour en retirer ensuite les plus grands produits.

Il croyoït que, pour se procurer les futaies les plus avantageuses, il falloit les planter sur les meilleurs terrains, et les faire couper à trois cents ans.

Mais, lors même que les futaies deviendroient aussi productives que M. Duhamel le suppose, quel est l’homme riche assez désintéressé qui voudra sacrifier ses meilleures terres, pour les planter en bois destinés à devenir futaies pour la jouissance de sa huitième génération ?

Le Gouvernement seul pourroit tenter cette expérience, parce que le Gouvernement ne meurt jamais ; mais il ne possède point de ces meilleures terres, et lors même qu’il en auroit une certaine quantité à sa disposition, voudroit-il se déterminer à une aussi grande dépense extraordinaire ? D’ailleurs, les vieilles futaies abandonnées à la nature ont des vices reconnus par les meilleurs forestiers, par les constructeurs de marine et les architectes.

D’abord, les architectes et les constructeurs de la marine préfèrent unanimement employer dans leurs constructions respectives le chêne crû sur les haies, au chêne crû sur taillis, et ce dernier au chêne de futaies pleines.

En second lieu, les futaies anciennement existantes en France, étoient possédées par trois propriétaires différens, dont l’un, le domaine, les ménageoit à trois cents ans, sans égard aux essences ni à la qualité du terrain ; et les deux autres, le clergé et les communes possessionnées, étoient obligés d’en conserver sous le titre de quart de réserve, mais obtenoient trop souvent de les couper à des âges souvent plus rapprochés que celui de leurs coupes ordinaires ; en sorte qu’en général on ne laissoit pas croître assez long-temps les futaies pour en obtenir des arbres de grosseur convenable pour les grandes constructions, ou, lorsqu’on les laissoit vieillir jusqu’à trois cents ans, le plus grand nombre de ces arbres étoit taré ou du plus mauvais service.

En troisième lieu, si les arbres de ces vieilles futaies acquièrent quelquefois en moins de temps les grosseurs requises, pour les grandes constructions, ce n’est que par la destruction des essences qui les avoisinent ; et il en résulte de grands vides qui diminuent tellement les produits de ces vieilles futaies, qu’en définitif elles donnent un revenu bien inférieur à celui qu’on en retireroit dans un aménagement plus rapproché.

Le peu de valeur des futaies du domaine, aménagées à trois cents ans, en est la preuve.

Ces vices des vieilles futaies doivent donc faire rejeter ce genre d’aménagement, et nous avoient déterminés d’abord à en proposer la suppression ; mais en y réfléchissant davantage, nous avons apperçu le moyen d’en retirer le plus grand produit, en les administrant d’une manière convenable.

§. III. Futaies pleines éclaircies. Les futaies pleines que nous proposons d’établir, doivent être choisies et administrées de manière que, dans le moins de temps possible, elles rendent en matières le plus grand produit.

Pour y parvenir, il faut choisir parmi les bois de la cinquième classe, et subsidiairement dans les meilleurs fonds de la quatrième, ceux qui seront les plus âgés, et meublés des meilleures essences.

Ces bois doivent être en pièces, au moins de trente à cinquante arpens, isolées ou non.

Il seroit mieux qu’elles fussent isolées, ou au moins placées sur les extrémités d’une forêt, afin de ne pas déranger l’aménagement de ses triages.

Ensuite, pour accélérer l’accroissement de ces futaies, il faudra procéder à un éclaircissement périodique, que l’on peut déterminer ainsi qu’il suit[4] :

(Nous supposons que la partie choisie pour être mise en futaies pleines est âgée de trente ans.)

On fera sur-le-champ un premier éclaircissement tel, que les arbres restans se trouvent espacés d’environ trois pieds trois pouces.

Trente ans après, on fera un second éclaircissement, tel que les arbres soient espacés d’environ six pieds six pouces.

Trente ans après, un troisième éclaircissement tel que les arbres soient espacés d’environ treize pieds.

Enfin, trente ans après, c’est-à-dire à cent vingt ans, on fera un quatrième éclaircissement tel, que les arbres restans soient espacés d’environ vingt-six pieds.

Après ce dernier éclaircissement, il ne restera plus que soixante dix arbres par arpent.

Ces éclaircissemens, loin d’être onéreux, seront profitables au propriétaire ; car, si le premier ne lui présente pas un grand avantage, son produit excédera toujours les frais qu’il aura occasionnés, et les trois autres seront de véritables coupes.

Il faut cependant avoir l’attention de ne pas forcer les premiers éclaircissemens : on risqueroit de ne plus retrouver les distances dans lesquelles il faut faire le dernier ; et d’ailleurs, en établissant d’abord de trop grands vides dans nos futaies, on empècheroit les tiges des arbres réservés de prendre de l’élévation.

Ces réserves seront choisies, comme pour les futaies sur taillis, parmi les essences les meilleures et les arbres les plus beaux, les plus sains, et les plus vigoureux.

Ces futaies pleines éclaircies seront aménagées à deux cent vingt-cinq ans, ainsi que nous l’avons annoncé.

Cela posé, examinons l’effet que les éclaircissemens doivent produire sur leur végétation.

Il est reconnu que les chênes et les hêtres, croissant dans des terrains de cinquième classe, augmentent annuellement le diamètre de leur tige d’environ trois lignes, jusqu’à l’âge de cent soixante quinze ans. Au dessus de cet âge, jusqu’à deux cent vingt-cinq, cette augmentation diminue progressivement de largeur.

Cette augmentation annuelle dans la grosseur des arbres est plus forte, et conséquemment plus sensible encore, lorsqu’ils sont isolés et exposés à tous les engrais météoriques, que lorsqu’ils sont pressés les uns contre les autres, comme dans les futaies pleines.

Aussi, il faut beaucoup plus de temps aux arbres des futaies pour acquérir la même grosseur, qu’à ceux situés isolément dans un terrain égal en qualité, où ils trouvent une nourriture abondante, qui ne leur est pas disputée, et où ils peuvent profiter en entier de tous le» engrais météoriques.

L’effet des éclaircissemens dans nos futaies sera donc, en introduisant dans leur intérieur un air plus libre, et en les débarrassant des arbres les plus voisins qui partageoient leur nourriture, de les faire participer au prompt accroissement des mêmes arbres isolés, et conséquemment d’abréger le temps qu’ils auroient mis à acquérir une grosseur convenable, sans trop nuire à l’élévation de leur tige.

Ainsi, à cent vingt ans, les arbres de nos futaies éclaircies pourront déjà présenter une grosseur de quatre à six pieds de tour ; à cent cinquante ans, de cinq à neuf pieds ; à deux cent vingt-cinq ans, de huit à douze pieds de tour ; et leur tige pourra acquérir encore une hauteur de trente à soixante-dix pieds.

D’un autre côté, ces arbres étant choisis à chaque éclaircissement parmi les plus beaux, les plus sains et les plus vigoureux, il s’en trouvera un bien petit nombre de gâtés, lors de leur coupe, et alors nos futaies pleines éclaircies offriront à la marine, aux constructions civiles, et aux autres besoins de la société, des pièces de bois des plus grandes dimensions, de la boissellerie, du sciage de Hollande, etc.

Si, maintenant, nous les comparons avec les futaies proposées par M. Duhamel, tout l’avantage paroît être de notre côté.

En effet, 1°. nous ne prescrivons pas de planter nos futaies pleines, mais de les choisir dans les bois de la cinquième classe. Dès lors leur succès est assuré, tandis que celui des futaies plantées de M. Duhamel est incertain.

2°. Les tiges de nos futaies éclaircies auront, à la vérité, moins d’élévation que dans les futaies ordinaires, mais elles y seront plus droites et moins ondoyantes. Elles aauront un peu plus de tête, mais leur tige sera dans une proportion plus convenable avec leur grosseur.

3°. Il faut trois siècles pour pouvoir jouir d’une vieille futaie ordinaire, et, en deux cent vingt-cinq ans, les quatre éclaircissemens et la coupe définitive de nos futaies procureront cinq jouissances. Il pourra même arriver que, dans quelques localités, le seul produit des quatre éclaircissemens aura plus de valeur que celui d’une vieille futaie ordinaire.

4°. Dans nos futaies éclaircies, le produit définitif de la coupe est assuré, puisqu’il est le résultat des réserves les plus avantageuses que l’on aura faîtes à chaque éclaircissement ; tandis que, dans les futaies non éclaircies, leur produit dépendra de l’existence incertaine des essences qui pourront survivre aux trois siècles de leur aménagement.

5°. Enfin, tout ce qui est perdu en matières dans les futaies pleines abandonnées à la nature, par la destruction successive des bois et des arbres, est en augmentation de revenu dans nos futaies éclaircies.

Nous aurions désiré pouvoir garantir ces dernières de la nécessité de les replanter après leur coupe ; mais la nature s’y oppose, et il faut en subir la loi comme pour les vieilles futaies non éclaircies.

Section VI. Prix de la feuille des bois dans les aménagemens proposés, comparé avec celui qu’on en retire dans les amënagemens actuels. Nous terminerons ce travail par le tableau des prix de la feuille des bois dans les différens aménagemens que nous venons de proposer. La comparaison de ces prix avec ceux qui résultent des prix de la vente des bois nationaux, fera ressortir avec la plus grande évidence les avantages de nos aménagemens sur ceux actuellement adoptés.

Ces prix ont été calculés sur ceux des différentes espèces de bois du commerce en 1788, au maximum et au minimum de leur valeur en France ; et il résulte des produits en matières de toute espèce, que les bois des différentes classes doivent donner dans leurs différens aménagemens.

Ce tableau n’est, d’ailleurs, que le résumé des différentes estimations modérées que nous avons faites, sans futaies et avec futaies sur taillis, afin de convaincre matériellement les détracteurs de cette manière d’administrer les bois de la plus-value considérable que les futaies procurent au prix de la feuille de ces taillis.

Quant à ces expressions de feuilles d’un bois, de prix de la feuille d’un bois, voici ce qu’elles signifient.

Les forestiers entendent par feuilles d’un bois, le nombre d’années qui s’est écoulé depuis la dernière coupe. Ainsi, ils disent indifféremment d’un bois coupé il y a dix ans, que son taillis a dix ans ou qu’il est à sa dixième feuille ; et par le prix de la feuille d’un bois, ils entendent le revenu d’un arpent de ce bois : il se trouve, en divisant le prix que chaque arpent a été vendu à sa dernière coupe, par le nombre d’années de son aménagement. Ainsi, si l’on suppose un bois vendu 400 francs l’arpent, à vingt ans, ce prix lui donnera un revenu fictif de 20 francs, et, à sa feuille, une valeur réelle de 20 francs.


Tableau du prix de la feuille des bois dans les aménagemens proposés.


CLASSES des bois ÂGE de leur aménagement PRIX de leurs feuilles sans futaies PRIX de leurs feuilles avec futaies PRIX MOYEN de ces feuilles
maximum minimum maximum minimum sans futaies avec futaies
l. s. d. l. s. d. l. s. d. l. s. d. l. s. d. l. s. d.
1 et 2e classes à 10 ans 9 16 // // // // 12 10 // // // // 4 18 // 6 5 //
à 16 ans 11 12 // // // // 14 6 // // 5 8 5 16 // 7 5 10
à 25 ans 13 12 3 // // // 18 // // 1 4 // 6 16 // 9 12 //
3e à 35 ans 29 11 // 2 11 3 40 18 11 6 6 2 16 1 1 23 13 6
4e. à 50 ans 46 3 2 4 6 2 74 // / 14 12 9 25 4 8 44 6 4
à 60 ans 60 15 2 5 16 6 99 4 5 22 3 1 33 4 10 60 13 5
5e. à 70 ans 63 1 // 6 5 10 105 7 // 27 7 7 34 13 5 66 7 6
à 225 ans futaies éclaircis 153 4 5 48 11 // // // // 90 17 8


En faisant, sur ce tableau, des rapprochemens semblables à ceux que nous avons tirés de celui des produits en matières des bois dans les anciens aménagemens, on trouyera, entr’autres choses, que, sauf les exceptions que nous avons indiquées, l’effet avantageux des aménagemens prolongés est d’autant plus grand, que les bois sont placés dans les localités où ils ont le moins de valeur.

C’est donc dans ces localités que le Gouvernement devra fixer les aménagemens les plus longs, lorsque les bois s’y trouveront des classes requises pour ces aménagemens. C’est le seul moyen de restaurer les bois de la France, sans préjudicier à l’approvisionnement de la génération actuelle.

D’ailleurs, le service des usines, qui ont ordinairement placées dans ces localités, n’en souffrira pas, parce qu’il est toujours possible de convertir en charbons des bois de tout âge ; il suffit de le fendre de la grosseur requise ; et il est alors évident que des bois ainsi aménagés produiront, relativement, une bien plus grande quantité de matières susceptibles d’être converties en charbons, que dans les aménagemens que l’on fixe ordinairement à ces bois.

Enfin, nous avons calculé les produits des bois nationaux, (que nous supposons être de cinq millions d’arpens) s’ils étoient aménagés d’après les principes que nous venons d’exposer ; nous avons trouvé que le prix moyen leur feuille seroit de 26 liv. 7 sous 4 deniers, sans futaies sur taillis, et de 46 liv. 3 sous 7 deniers, avec futaies.

En l’an 2, le Gouvernement paroit avoir tiré de ces mêmes bois, dans les aménagemens actuels, trente-six millions de francs, ou trente-six millions quatre cent cinquante mille livres tournois ; ce qui porte le prix moyen de la feuille des cinq millions d’arpens de bois nationaux à 7 liv. 5 sous 9 deniers. Différence en faveur des aménagemens que nous proposons ; savoir, dans le premier cas, 19 liv. 1 sou 7 den., et dans le second, 38 liv. 17 sous 10 deniers ; et, si on prenoit une partie des bois de la cinquième classe pour l’établir en futaies pleines éclaircies, cette opération bonifieroit encore la feuille de ces bois de trente à trente-cinq sous.

Nous avons été plus loin : bien que nous ayons mis toute notre attention à ne forcer aucun de nos produits, nous avons cru devoir réduire encore les résultats de nos calculs, dans la crainte qu’ils ne parussent exagérés. Nous avons donc diminué les produits des taillis d’un tiers, et ceux des futaies d’un sixième ; et, malgré ces diminutions considérables, nous trouvons encore, pour le prix moyen de la feuille des bois nationaux, une valeur de 34 liv. 1 sou 8 deniers, et pour différence en faveur de notre système d’aménagement, 26 liv. 15 sous 11 deniers.

Cette différence est encore si grande que, d’abord, elle paroît incroyable ; mais, en y réfléchissant, on apperçoit bientôt qu’elle est justifiée, 1°. par le mauvais état actuel d’une partie des bois nationaux, occasionné par les anticipations des coupes, par la destruction des futaies sur taillis et sur gaulis, et par le pillage des bois et le pâturage des bestiaux pendant la révolution ; 2°. par les mauvais aménagemens prescrits par l’ordonnance de 1669. (De Perthuis.)


  1. La corde de bois de chauffage, dont il est ici question, a pour dimension huit pieds de couche sur quatre pieds six pouces de hauteur, et trois pieds six pouces de longueur de bûche.
  2. Feu M. de Perthuis avoit divisé les bois en sept classes, par suite de cette précision et de cette exactitude scrupuleuses qu’il mettoit dans ses ouvrages. Nous avons pensé qu’en réduisant ces divisions à cinq, nous rendrions le classement des bois plus facile au grand nombre des propriétaires, sans occasionner une perte sensible dans leur revenu.
  3. Le dix-septième baliveau est ici de surérogation, et il est destiné à remplacer ceux qui périssent pendant l’exploitation.
  4. Dans le nouveau Dictionnaire d’Histoire naturelle, qui a paru peu après notre Ouvrage sur les Bois, M. Thouin (article Arbre, Agriculture} conseille aussi des éclaircissemens dans la plantation des futaies. Seulement, il n’en a prescrit que deux : le premier, à quinze ans ; et le second, à trente ans.

    Cette identité d’opinion avec un agriculteur aussi célèbre, est d’un bien grand poids en faveur de nos futaies pleines éclaircies.