Cours d’agriculture (Rozier)/BRÈME

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Marchant (Tome onzièmep. 273-276).
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BRÈME. Le nom de brème a été appliqué à un poisson de mer du genre des spares, et quelquefois aux carpes qui n’ont ni laitances, ni ovaires, et qui, par conséquent, ne sont d’aucun sexe. Mais le poisson qui fait le sujet de cet article est la vraie brème, (cyprjrius brama Lin.) espèce voisine de la Carpe. (Voyez ce mot.) Nos aïeux l’appeloient brame ; et Rondelet remarque avec raison qu’elle seroit bien nommée en latin, cyprinus latus, (carpe large) parce qu’elle a beaucoup de ressemblance avec la carpe, par ses habitudes, la figure et la grandeur de ses écailles, et la forme de son corps, si ce n’est qu’il est plus large et plus aplati. La tête est petite, si on la compare à la grandeur du corps, et elle paroît tronquée ; la mâchoire supérieure est un peu plus longue que l’inférieure, et le poisson l’avance considérablement, et la retire à volonté ; de grosses lèvres bordent la bouche, dont l’ouverture est petite. Cette forme du museau de la brème a paru assez singulière pour servir de point de comparaison parmi le vulgaire ; lorsque les habitans des rives de la Loire veulent signaler quelqu’un dont la bouche est difforme, ils disent qu’il a la bouche d’une brème.

Ce poisson n’a point de barbillons ; son dos est convexe et tranchant, sa ligne latérale courbée vers le bas, sur laquelle on distingue environ cinquante points noirs ; chacune des mâchoires est armée de cinq dents larges à la base et terminées en pointe. On compte trente-deux vertèbres à l’épine du dos, et quinze côtes de chaque côté. Il y a douze rayons à la nageoire du dos, vingt-neuf à l’anale, dix-neuf à la nageoire de la queue, échancrée en croissant, dix-sept aux pectorales, et neuf aux ventrales, au dessus desquelles est un appendice, caractère particulier à cette espèce. Le violet domine sur ces dernières nageoires, aussi bien que sur les nageoires pectorales ; mais celles-ci ont du jaune vers leur base, et du noirâtre près de leur bord ; celles du dos et de la queue sont d’un bleu foncé, et le gris domine sur l’anale. Une sorte de croissant noir surmonte les yeux ; le bleu se mêle au jaune, pour teindre les côtés de la tête : le dos est noirâtre, le ventre presque blanc, et la couleur des côtés est un mélange de jaune, de blanc, et de noir. Quand la brème est parvenue à une certaine grosseur, l’œil saisit des reflets dorés qui se jouent sur ses côtés, et des bandes rougeâtre qui traversent le ventre.

Les lacs et les rivières dont le cours est peu rapide et le fond composé de marne, de glaise et d’herbages, nourrissent des brèmes ; on en peuple aussi les étangs, et je suis étonné qu’une espèce aussi profitable ne soit pas plus généralement multipliée en France. Il n’y a guères que quelques étangs et quelques lacs de l’Auvergne qui en soient remplis. Dans les pays du Nord, où les principes de l’économie publique et particulière sont bien connus et suivis, cette espèce de poissons passe pour la plus importante, et elle donne lieu à des pêches très-considérables en Prusse, dans le Holstein et le Mecklembourg, en Livonie et en Suède. L’on cite une pêche faite dans un lac de cette dernière contrée, dans laquelle on prit, en un seul coup de filet, cinquante mille brèmes qui pesoient 18,200 livres. M. Bloch, qui rapporte ce fait, (Histoire des Poissons) ajoute que, dans sa patrie, (la Prusse) quelques lacs abondent tellement en brèmes, qu’il n’est pas rare d’en prendre pour trois, cinq, et jusqu’à sept cents écus d’un seul coup.

Quel produit pour les propriétaires de ces fertiles réservoirs d’eau ! Quelle masse énorme de subsistance livrée à la consommation des peuples ! Aussi s’est-on attaché, dans les pays que je viens de citer, non seulement à augmenter le nombre des individus de cette espèce précieuse, mais on y a pris encore les soins en apparence les plus minutieux pour leur conservation et leur tranquillité. On a remarqué que les brèmes sont extrêmement craintives, et que le bruit les effraie au point de leur faire abandonner les lieux où elles aiment à se rassembler ; l’autorité publique, d’accord avec l’intérêt du peuple, est intervenue pour les protéger, et, pendant toute la durée de leur frai, il est défendu, en Suède, de sonner les cloches et de faire d’autre bruit, même aux jours de fêtes, dans les villages où l’on se livre à la pêche de ces poissons. Une pareille vigilance, étendue aux plus petits détails, caractérise un gouvernement paternel.

Et il est d’autant plus facile de propager la brème dans les eaux qui lui conviennent, et de se ménager les fruits d’une pêche très-productive, que l’on peut la transporter et en peupler les étangs avec très-peu de dépenses ; il suffit de prendre, au temps du frai, des plantes aquatiques sur lesquelles les femelles ont jeté leurs œufs, de les empiler dans un seau avec un peu d’eau, et de les déposer près de quelque rive unie et libre de tout embarras : au bout de quelques jours, l’on voit sortir des milliers de petites brèmes. « Je suis d’autant plus sûr du succès de cette expérience, dit M. Bloch, que je l’ai faite plusieurs fois dans ma chambre, et que de mes amis, à qui j’avois donné des herbes de cette espèce, (chargées d’œufs) ont vu les mêmes effets. Ils seront bien plus féconds, sans doute, si on met les œufs dans l’élément qui leur convient. Ces petits poissons ont vécu, pendant plusieurs semaines, dans ma chambre. »

D’un autre côté, la brème, dont l’accroissement est assez prompt, perd difficilement la vie, sur-tout si on la tire de l’eau pendant le froid ; elle peut alors être portée à vingt lieues, sans périr, pourvu qu’on l’enveloppe dans la neige, et qu’on lui mette dans la bouche un petit morceau de pain trempé dans de l’eau-de-vie.

L’abondance n’est pas la seule qualité de la nourriture que cette espèce peut fournir à l’homme ; c’est aussi un aliment agréable au goût et à l’œil. La chair de ce poisson, pris dans l’eau vive, est blanche et délicate ; et, si on lui trouve quelquefois peu de consistance, de la fadeur, et même une odeur désagréable de marais, c’est que la brème a vécu dans des eaux stagnantes et bourbeuses ; le milieu du corps est le morceau de choix. Nos ancêtres faisoient tant de cas de ce poisson, qu’ils disoient, par forme d’adage : qui a brame, peut bien bramer (régaler) ses amis. Les meilleures brèmes sont celles qui sont de grosseur médiocre ; la quantité d’arêtes dont la chair des petites est mêlée les rend incommodes à manger, et elles perdent de leur délicatesse lorsqu’elles ont acquis toute leur grosseur.

Elles sont communément plus petites que les carpes ; cependant l’on en trouve assez souvent, dans les contrées septentrionales de l’Europe, qui ont un pied et demi de long, et qui pèsent de douze à quinze livres ; on y en voit même dont le poids va jusqu’à vingt livres.

Dès que la succession des saisons ramène la douce chaleur du printemps, une agitation soudaine s’empare des brèmes ; elles abandonnent les fonds herbeux qui leur servent d’asile pendant le reste de l’année, et où elles trouvent une nourriture sans cesse renouvelée dans les plantes aquatiques, les vers qui s’y logent et la glaise qui les produit : on les voit s’approcher des rivages unis et garnis de joncs et d’herbes, nager en troupes nombreuses, avertir de leur passage par un bruit assez grand, remonter le courant d’une rivière qui communique au lac paisible, leur demeure accoutumée, se séparer en deux bandes distinctes, les femelles pressées de déposer leurs œufs, et les mâles non moins empressés de les féconder. C’est l’époque que la nature a marquée pour la reproduction de l’espèce, ou le moment du frai. Quoique privés de l’affection mutuelle qui, chez des animaux plus favorisés, naît au sein des feux de l’amour, les poissons ne montrent pas moins d’ardeur pour l’acte de leur propagation, et ses effets sont très-sensibles dans les brèmes, principalement dans les mâles. Plusieurs suivent une seule femelle ; et de petits boutons s’élèvent sur leurs écailles, et ne disparoissent qu’au bout d’un mois. Parmi les femelles, ce sont les plus grosses qui fraient les premières. Les œufs sont petits et rougeâtres : Bloch en a trouvé environ 137,000, dans une femelle qui pesoit six livres.

Ces poissons ont souvent dans leurs intestins des vers qui les font dépérir ; ils sont sujets à une phtisie mortelle : et si le froid se fait sentir avant la fin du frai, les femelles ne pouvant plus se débarrasser de leurs œufs, enflent et meurent.

Pèche de la Brème. Cette pêche est plus fructueuse au printemps qu’en toute autre saison ; c’est, comme on l’a vu, le temps du frai pendant lequel les brèmes se mettent en mouvement et se rassemblent. La Senne, le Tramail, la Louve, le Colleret, les Nasses, (Voyez tous ces mots) et autres engins, servent à les pêcher. On les prend aussi à la ligne garnie de vers de terre, qu’elles aiment beaucoup. En Allemagne, la pèche des brèmes se fait au son du tambour qui les épouvante et les pousse dans les filets. Si l’on pratique, en hiver, un trou à la glace d’un lac ou d’un étang où les brèmes abondent, on les voit se présenter à cette ouverture en telle affluence, que l’on cesse de distinguer l’eau dans laquelle elles se pressent. (S.)