Cours d’agriculture (Rozier)/CLARIFICATION

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CLARIFICATION. Cette opération, au moyen de laquelle on enlève aux liquides les matières étrangères qui troubloient leur transparence, toute simple qu’elle paroisse, mérite cependant une attention particulière, sur-tout lorsqu’on considère les avantages qu’elle produit dans certains arts, et dans ceux principalement qui sont du ressort de l’économie domestique. J’ai cru, d’après ces motifs, qu’il pouvoit être utile de communiquer ici, sur la clarification, quelques remarques générales.

Le but qu’on se propose, lorsqu’il s’agit de clarifier un fluide, c’est de le débarrasser des corps qui, sans être dissous, y restent suspendus, et lui enlèvent sa transparence et sa limpidité ; mais ces corps se séparent tantôt par résidence ou par filtration, tantôt par l’action de l’air, de la chaleur, de la lumière, du mouvement et de la fermentation ; tantôt, enfin, par le secours d’agens qui, en réunissant les molécules éparses dans le liquide qu’on veut clarifier, en changent souvent la nature, et ne leur permettent plus de rester dans l’état où elles étoient auparavant. Commençons cet examen par la clarification spontanée.

Clarification par résidence. Elle n’a lieu que lorsque les molécules qu’il s’agit de séparer jouissent d’une pesanteur spécifique, décidément moindre ou plus considérable que celle du fluide dans lequel elles sont suspendues ; alors elles peuvent se réunir à la partie inférieure du fluide ou à sa surface, et y former un magma qu’il est très-facile d’enlever, si la séparation a été complète ; le fluide jouit après cela de toute la transparence qu’on peut désirer, et la filtration la plus exacte ne pourroit l’augmenter.

Cette manière de clarifier est quelquefois sujette à des inconvéniens, dont les principaux sont d’exiger beaucoup de temps pour s’effectuer, et de concourir pendant ce délai à favoriser la formation de nouveaux, produits qui, en changeant la composition du fluide qu’il s’agissoit de clarifier, ne le présentent plus, abstraction faite des corps qui troublaient sa transparence, tel qu’il étoit avant sa clarification. On trouve un exemple bien frappant de ce qui arrive dans ce cas, lorsqu’on considère ce qui se passe dans la clarification spontanée des sucs de plantes ou de fruits. Toujours ces sucs, nouvellement exprimés, sont troubles ; ils s’éclaircissent néanmoins insensiblement ; mais alors leur nature n’est plus tout à fait la même : ils contiennent des produits qu’on n’y auroit pas rencontrés s’ils eussent été clarifiés immédiatement après l’expression. C’est aussi pour cela que les sucs de citron, de groseille et de bigarade, etc., examinés avant ou après leur clarification spontanée, sont si différens pour la saveur, l’odeur, la couleur, et leurs propriétés économiques.

En général, on peut établir comme une chose constante, que toutes les liqueurs fermentescibles sont celles dans lesquelles la clarification spontanée produit les effets dont il vient d’être question, tandis que ces effets n’existent pas par rapport à celles qui sont peu ou point susceptibles de fermentation, et dont la transparence n’est troublée que par l’interposition des molécules incapables d’agir en aucune manière sur les parties constituantes de ces mêmes liqueurs.

Ainsi, par exemple, de l’eau, de l’alcool, de l’éther, de l’huile, etc., qui se trouveroient dépourvus d’une transparence parfaite, pourroient facilement l’acquérir par la clarification spontanée, sans que la composition de ces fluides éprouvât le moindre changement, puisqu’en les examinant après qu’ils seroient clarifiés, ou les trouveroit semblables à d’autres qui n’auroient pas été soumis à la clarification.

Les eaux de rivières, et particulièrement celles des grands fleuves, sont souvent troublées à la suite d’un orage ou d’une grande crue ; elles charrient le limon que les pluies ont entraîné de dessus les terres : le pauvre qui n’a point de fontaines, les remplace par des pots à beurre, dans lesquels il met reposer l’eau jusqu’à ce que le dépôt terreux soit précipité ; et s’il la consomme moins limpide que celle dont le riche fait usage, il en est dédommagé en la buvant plus sapide et plus aérée.

On doit remarquer que le moyen adopté à Paris par les gens les moins aisés, pour épurer l’eau, est précisément celui que les Égyptiens opulens emploient généralement, et de préférence, pour clarifier l’eau du Nil ; ils la font mettre dans de grands pots de terre poreuse, et après un repos de quelques heures, elle s’éclaircit ; alors ils la distribuent dans de petits vases de terre cuite, qu’on nomme bardaks, dont la surface se couvre d’eau qui, empruntant à celle qui est intérieure le calorique dont elle a besoin pour son évaporation, réduit celle-ci à une température de six à sept degrés au dessous de celle qu’elle avoit.

Le second procédé pour clarifier les fluides, consiste à les filtrer ; mais cette opération ne peut jamais s’exécuter sans le concours de corps intermédiaires dont les pores très-resserrés permettent seulement le passage du fluide, et retiennent toutes les molécules qui n’y étoient que suspendues.

Nous ne tarderons pas à jouir des mêmes avantages que les Égyptiens pour le refroidissement de l’eau ; M. Fourmy occupé de la perfection de nos poteries les plus communes, et que l’Institut vient de couronner, a fabriqué des bardaks parfaitement semblables, pour l’effet, à celles d’Égypte.

Clarification, par le filtre. L’instrument qui sert à la filtration varie infiniment ; le papier, les draps de laine, les toiles de fil et de coton, le coton cardé, l’éponge, le sable, les terres, le verre pilé, le charbon, les pierres poreuses, etc., toutes ces matières peuvent être employées utilement à cette opération ; mais leur nature et leur pureté doivent être examinées, sur-tout lorsqu’on a des matières salines à filtrer.

C’est au chimiste et au pharmacien à choisir, parmi ces différens filtres, celui qui, en opérant le mieux la clarification du fluide, n’apporte en même temps aucun changement à ses parties constituantes. Or, le choix qu’il s’agit de faire à cet égard doit être déterminé d’après la connoissance qu’on a, et de la nature du fluide, et de celle de l’espèce de filtre qu’il convient d’employer. Si c’est une liqueur aqueuse, vineuse, alcoolique ou huileuse, le papier peut être employé sans inconvénient, pourvu qu’il soit de bonne qualité. Cette dernière condition est de toute rigueur, sans quoi le produit des filtrations est souvent défectueux.

On sait que le papier est une espèce de tissu fait avec la fibre végétale qui a subi différentes préparations. Les molécules de cette fibre, en s’entrelaçant, laissent entr’elles des pores dont la ténuité est toujours relative à l’état où s’est trouvée la pâte au moment où elle a été convertie en papier. Si cette ténuité est considérable, les pores sont bientôt obstrués par le sédiment que dépose la liqueur qu’on veut filtrer ; la filtration alors cesse d’avoir lieu. Au contraire, si les pores sont très-ouverts, la filtration se fait vite, mais toujours d’une manière incomplète, parce qu’en même temps que la liqueur les traverse, elle entraîne avec elle les molécules les plus divisées qu’elle tenoit suspendues, et il n’y a, pour ainsi dire, que les plus grossières qui restent à la surface du filtre. Le grand art est donc de choisir le papier dont les pores aient tout juste la grandeur qui convient pour n’admettre que le fluide qu’il s’agit de filtrer, et aucune des molécules qui troubleroient sa transparence.

On trouve dans le commerce deux sortes de papier qui produisent à peu près cet effet, et quoiqu’elles ne soient pas toujours aussi parfaites qu’on pourroit le désirer, ce sont celles que, jusqu’à présent, on a préférées. L’une, qui est demi-blanche, porte particulièrement le nom de papier Joseph ; l’autre est une espèce de papier gris, mais moins grossière que celui qui sert d’enveloppe à quantité de substances de vil prix ; l’une et l’autre sont sans colle.

La couleur blanche du papier Joseph annonce qu’il a été fabriqué avec une pâte plus pure que celle qui a servi pour faire le papier gris ; les liqueurs, à la filtration desquelles on l’emploie, sont toujours fort transparentes ; mais il a l’inconvénient de se déchirer facilement ; ses pores sont bientôt obstrués, en sorte que les filtrations languissent.

Le papier gris peut servir plus longtemps a fournir aussi des liqueurs claires ; mais comme la pâte avec laquelle il a été fabriqué n’a pas été aussi purifiée que celle du papier Joseph, il communique toujours aux liqueurs une saveur désagréable, due à la dissolution qui se fait des corps étrangers que contient ce papier. C’est précisément pour cela aussi que certains fluides, tels que le petit lait, le vin, les ratafias, et autres liqueurs potables, filtrées à travers le papier gris, ont toujours une odeur et un goût que les organes très-exercés reconnoissent bientôt. Voilà pourquoi, dans le nombre de ces liqueurs, quelques unes sont plus susceptibles de s’altérer que lorsqu’elles ont été filtrées avec le papier Joseph.

La nature du papier est sur-tout à considérer, lorsqu’il s’agit de filtrer des dissolutions salines. Si c’est du papier gris qu’on a employé, il arrive souvent qu’une partie de sa substance est dissoute par leur action, en sorte que la liqueur filtrée n’est pas aussi pure qu’on voudroit l’avoir. Cet inconvénient, qui n’est pas aussi sensible lorsqu’on se sert de préférence du papier Joseph, peut encore être diminué, avec la précaution de n’employer de filtres qu’ils n’aient été préalablement lavés à plusieurs reprises avec de l’eau bouillante : un pharmacien exact doit même avoir toujours en provision des filtres ainsi lavés, afin d’y avoir recours au besoin. Josse, auquel on est redevable de beaucoup d’observations importantes, Josse en a reconnu les avantages dans une foule de circonstances. Il a remarqué, entr’autres, que du petit lait clarifié et filtré au travers du papier raisin fluant pouvoit être conservé en bon état pendant plus de quinze jours, en le filtrant tous les jours, ce qui n’avoit pas lieu avec le papier gris ordinaire, quoique préalablement lavé.

Par un effet tout contraire, différens sucs de plantes se sont conservés transparens et en bon état, sans passer à l’état acide, pour avoir eu soin de les filtrer tous les jours à travers le papier gris ; on a observé seulement que leur couleur étoit devenue plus intense les premiers jours, et qu’ils s’étoient ensuite décolorés insensiblement.

Mais si la nature des filtres est à considérer, leur forme et leur position ne sont pas non plus indifférentes. Pour qu’un filtre de papier puisse produire la plénitude de ses effets, il ne faut point qu’il adhère par tous ses points sur la surface du support qui le reçoit, autrement la filtration seroit bientôt interrompue. On évite cet inconvénient en le pliant en différens sens ; mais comme les plis sont bientôt déformés, quelques personnes préfèrent placer entre le support et le filtre des brins de paille ou des tubes de verre. J’avoue que ce dernier moyen ne m’a pas toujours réussi, et j’ai remarqué que les plis faits aux filtres produisoient autant d’effet que les brins de paille et les tubes. En Allemagne, on a pour cet usage des entonnoirs cannelés à leurs parois intérieures.

Il arrive un moment où, quelles que soient les précautions qu’on ait prises, la filtration languit et finit par être entièrement interrompue : cet effet a lieu lorsque les pores du papier sont tellement obstrués qu’ils ne permettent plus le passage du fluide. Quelquefois on vient à bout de prolonger la filtration, en imprimant à l’entonnoir un léger mouvement circulaire ; mais cet effet est de courte durée, et il n’y a pas d’autre parti à prendre que de changer le filtre. Il paraît que, jusqu’à présent, on n’a trouvé aucun moyen pour remédier à cet inconvénient, qui existe pour tous les filtres.

On a dit plus haut qu’on se servoit aussi de filtres de draps de laine, de toile et de coton cardé ; ceux de draps étoient autrefois fort employés ; ils sont même les premiers filtres dont on a fait usage : on leur donnoit la forme d’un cône dont la base était tenue ouverte par un cercle qu’on fixoit ensuite sur un cadre avec des attaches. Cette espèce de filtre portoit le nom de chausse d’Hypocrate ; les confiseurs et les liquoristes s’en servent encore pour filtrer les ratafias. Comme on peut lui donner une grande capacité, il est susceptible de recevoir beaucoup de liqueurs à la fois ; mais il débite peu : souvent même il faut attendre long-temps avant que la liqueur passe claire : c’est ce qui fait qu’on n’y a recours que lorsqu’on ne peut pas s’en procurer d’autres.

Cependant, quand il s’agit de filtrer les sirops, on se sert des draps de laine ; mais alors, au lieu de leur donner la forme d’une chausse, on se contente de fixer l’étoffe sur un carrelet, en L’attachant par les quatre coins à des pointes qui sont disposées pour cela ; on verse dans son milieu, pour faire toujours un peu la poche de sirop bouillant, et souvent, au bout de quelques minutes, la liqueur passe très-claire.

Ce filtre ainsi disposé peut encore être employé à filtrer beaucoup d’autres liqueurs, sur-tout celles qui sont aqueuses, et ne contiennent pas de potasse ou de soude en dissolution ; car, pour peu qu’elles fussent alcalines, le filtre seroit bientôt détruit, et la liqueur filtrée n’auroit pas les qualités requises.

La toile et le papier servent ordinairement pour filtrer les liqueurs alcalines, et ils réussissent très-bien, sur-tout lorsque ces liqueurs ne sont pas trop concentrées.

Quant au coton cardé, on le réserve pour filtrer les fluides regardés comme précieux, soit parce qu’on a de la peine à se les procurer, soit à cause des très-petites quantités qu’on en a.

Pour établir ce filtre, on introduit dans le tube d’un entonnoir de verre, du coton cardé, et on le tasse avec une baguette de verre, de manière à ce qu’il y forme une espèce de bouchon légèrement comprimé : on verse ensuite dans l’entonnoir le fluide qu’on veut filtrer, La filtration se fait goutte à goutte, et après avoir séparé les premières gouttes, celles qui suivent sont toujours claires. Les huiles essentielles peuvent très-bien être filtrées par ce moyen, sans craindre d’éprouver de déchet, lequel auroit nécessairement lieu si l’on se servoit des autres filtres dont on a déjà parlé.

Les acides, sur-tout ceux qui sont concentrés, ne peuvent être filtrés qu’à travers le verre pilé ; mais il faut avoir la précaution de n’employer ces substances qu’après les avoir fait laver à diverses reprises, d’abord avec beaucoup d’eau, et ensuite avec un acide, afin de les priver des matières terreuses que les acides qu’on voudroit filtrer pourroient dissoudre. Les filtres de verre peuvent très-bien s’établir dans un entonnoir : le grand art, pour qu’ils produisent leur effet, est de fixer d’abord dans le tube quelques fragmens de verre, et d’en ajouter ensuite d’autres plus petits ; on continue ainsi, toujours en diminuant la grosseur des fragmens, jusqu’à ce qu’on ait formé une épaisseur de trois ou quatre doigts, dont la dernière couche doit être de verre réduit en poudre fine. Cette espèce de filtre débite assez bien pour qu’en moins d’une heure il soit possible de filtrer dans un entonnoir de verre de moyenne grandeur plusieurs kilogrammes d’acides.

Le sable est aussi très-ordinairement employé pour clarifier l’eau qui sert dans l’intérieur de nos ménages. Les fontaines sablées sont en effet de vrais filtres, dont l’effet est d’autant plus sûr que les couches de sable se trouvent disposées de manière à ce que l’eau qui les recouvre soit obligée de les traverser successivement, et de manière à retenir les corps qui nuisent à sa transparence.

L’art de faire des fontaines sablées n’est pas encore au degré de perfection qu’il pourroit atteindre ; et quoique son objet paroisse de peu d’importance, il mériteroit bien de fixer l’attention des physiciens.

Au reste, l’expérience prouve que les fontaines sablées ne peuvent servir avec succès que pendant quelque temps ; souvent il faut renouveler le sable qu’elles contiennent, ou au moins le laver, pour le priver des substances terreuses et hétérogènes que l’eau y dépose, et qui, lorsqu elles sont accumulées jusqu’à un certain point, s’opposent non seulement à la filtration, ou la rendent incomplète, mais communiquent encore au liquide un goût d’autant plus désagréable, qu’elles ont séjourné plus de temps.

Comme nous l’avons déjà fait remarquer, rien de plus aisé que de soustraire des eaux de rivières la terre qui les souille, en les laissant reposer quelques heures dans un vase de terre, mais à découvert, car l’action de l’air est nécessaire pour opérer promptement et complètement cette précipitation. Cependant, quoique l’usage de filtrer les eaux destinées à servir de boisson remonte à la plus haute antiquité, il faut l’avouer, les fontaines établies pour cet objet ne les dépouillent pas seulement du limon qui troubloit leur transparence, elles les dépouillent encore d’une surabondance d’air dont elles sont quelquefois imprégnées ; surabondance qui constitue leur légèreté, leur gratter, en un mot, la supériorité qu’a l’eau de la Seine sur toutes les eaux des rivières connues. La preuve que cela est ainsi, c’est qu’à force se réitérer les filtrations, on pourroit rendre l’eau la plus parfaite, considérée comme boisson, fade, lourde et malfaisante.

Ainsi, lorsqu’on a voulu déterminer la pesanteur spécifique de l’eau de la Seine, il auroit fallu aller la puiser à la rivière un jour où elle est limpide, ou bien la laisser éclaircir par le repos, et ne pas choisir de préférence celle qui a été filtrée ; Car si cette opération rend les eaux plus claires, elle leur apporte des changemens notables, en les privant, comme on vient de le dire, de l’air qu’elles contiennent par surabondance.

J’ai connu une personne dont le palais étoit tellement exercé, qu’elle savoit distinguer au goût une eau filtrée à travers le sable, et la même qui ne l’avoit pas été. Cette dernière lui sembloit plus sapide et plus légère ; ce qui provient sans doute de la privation de cet air ; privation dont il est aisé de s’apercevoir plus sensiblement encore sous le récipient de la machine pneumatique.

Quelques hommes intéressés à soutenir le contraire de ce qui précède, ont avancé que si l’eau étoit continuellement obligée de traverser dix pieds de sable et de gravier, de bas en haut, elle seroit en état de produire, avec le poids des matières hétérogènes, un effet capable de contribuer à l’épurer parfaitement, c’est-à-dire, à la dépouiller de ses sels ; la préoccupation était si grande que, pour appuyer cette idée, on a fait le raisonnement suivant :

Si ces filtres sont suffisans pour dépouiller l’eau de son air, pourquoi cette opération, la filtration, ne seroit-elle pas également propre à lui enlever les sels dont elle est chargée ? Mais on n’a pas fait attention que ces sels, tenus en dissolution dans l’eau, étant spécifiquement plus pesans, se filtrent avec elle par les plus petits canaux, tandis que l’air, spécifiquement plus léger que l’eau, et s’y trouvant sous un autre état que n’y sont les sels, s’en sépare aisément ; on a voulu, dernièrement encore, appliquer la filtration à l’eau de mer, dans la vue de la rendre potable ; le moyen a été même annoncé au Gouvernement comme neuf et ingénieux : il consistoit en une filtration qui s’opéroit forcément de bas en haut.

Mais l’union des matières salines à l’eau n’est pas une division purement mécanique ; elles ne s’y trouvent pas interposées, comme quelques physiciens l’ont prétendu, mais parfaitement dissoutes dans l’eau, et jouissant de la même fluidité : ces sels deviennent par conséquent susceptibles de passer à travers les filtres les moins poreux. Il n’y a donc que l’état vaporeux donné à l’eau qui puisse la séparer des substances salines qu’elle tient en dissolution, et tous les intermèdes autres que la distillation, n’opéreront jamais aucun effet satisfaisant. Mais continuons l’examen des effets généraux de la filtration.

Indépendamment des filtres dont on vient de parler, on se sert encore, pour clarifier l’eau, de pierres à filtrer. Il y en a de plusieurs espèces : elles sont très poreuses, parce que le grès entre pour la plus grande partie dans leur composition. On les creuse et on les remplit d’eau. Ce fluide s’insinue peu à peu entre leurs pores, et se présente à l’extérieur sous la forme de gouttes assez claires qui tombent dans un récipient sur lequel ces pierres sont posées.

Ces pierres doivent être préalablement lavées à plusieurs eaux ; on remarque même que, les premiers jours, celle qu’elles filtrent a une saveur désagréable qui dépend de substances étrangères que ce fluide a dissoutes en traversant la pierre ; aussi, n’est-ce que quand l’eau qui coule n’a plus de saveur, qu’on peut se permettre d’en faire usage pour la boisson. En général, la pierre à filtrer, quoique très-vantée, est un mauvais moyen pour avoir de bonne eau. D’ailleurs, la filtration s’y fait très-lentement, et souvent même elle cesse, si on n’a pas la précaution de frotter de temps en temps l’intérieur et l’extérieur de la pierre avec une brosse rude, pour détacher le limon que l’eau y a déposé. C’est à cet inconvénient sans doute qu’il faut principalement attribuer la défaveur ou se trouve aujourd’hui ce genre de filtration.

Il ne reste plus maintenant qu’à parler des procédés mis en pratique pour donner à plusieurs fluides cette limpidité parfaite, qu’ils ne peuvent jamais acquérir par la clarification spontanée, ni par les filtres, de quelque espèce qu’ils soient.

Des agens propres à la clarification. S’il est vrai de dire que l’opacité remarquable dans certains fuides n’est due qu’à l’interposition de molécules non dissoutes, mais seulement suspendues, à la faveur d’une extrême division, il est certain aussi que dans d’autres circonstances le défaut de transparence dépend entièrement de la dissolubilité incomplète d’un ou de plusieurs corps que ces fluides contiennent ; en sorte que, pour leur donner la limpidité qu’on désire, il faut nécessairement recourir à des moyens qui augmentent la solubilité du corps dont il s’agit, ou au moins en opèrent la séparation totale.

Le blanc d’œuf ou l’albumine, la gélatine, les acides, certains sels, la chaux, la crème, le sang, l’alcool, l’amidon, le riz en poudre, la gomme arabique, la colle de poisson, la chaleur, peuvent, dans beaucoup de cas, concourir à opérer la clarification de certains fluides pour lesquels les filtres ordinaires seroient insuffisans. Cependant ces agens ne doivent pas être employés indifféremment, et la préférence qu’on donne à l’un plutôt qu’à l’autre, demande toujours à être déterminée d’après la connoissance qu’on a acquise de la composition de la liqueur qu’il faut clarifier. Le hasard a fait découvrir, par exemple, que deux poignées de marne réduite en poudre grossière et jetée dans l’auge circulaire du pressoir, clarifiaient le cidre et le petit cidre.

L’effet de l’albumine et de la gélatine est principalement marqué sur les liqueurs vineuses ; c’est pour cela aussi qu’on les emploie lorsqu’il s’agit de coller les vins, c’est-à-dire, quand on veut leur donner cette grande limpidité que rarement ils peuvent acquérir et conserver par le simple repos.

Dans ce cas, il suffit de faire dissoudre l’une ou l’autre de ces deux substances dans une petite quantité d’eau, et de mêler cette dissolution, dans un état froid, au vin ; peu de temps après on apperçoit se former un réseau qui, en se contractant sur lui-même, rassemble tous les corps étrangers au vin, et les entraîne au fond du tonneau.

D’autres fois, on est obligé de faire chauffer les liqueurs dans lesquelles on a mêlé de l’albumine : ce n’est que dans l’instant où le mélange entre eu ébullition, que la clarification s’effectue. La plupart des sirops sont clarifiés par ce procédé ; et jusqu’à présent, on n’en a pas trouvé d’autre qui produisît un meilleur effet.

On observe aussi que l’albumine seule ne suffit pas toujours pour clarifier les liqueurs, malgré qu’on leur fasse éprouver une chaleur suffisante pour les faire bouillir, mais qu’il est nécessaire d’aider son action avec un acide, ou un sel avec excès d’acide. On peut apporter en preuve ce qui se passe, lors de la clarification du petit lait.

En effet, il est prouvé que c’est seulement lorsqu’on ajoute à ce fluide, au moment où il commence à bouillir, du taririte acidulé de potasse, ou du vinaigre, que l’albumine, avec laquelle il avoit été préalablement mêlé, se coagule et emporte avec elle la matière caseuse qui troubloit la transparence du sérum. On conçoit, au reste, que la quantité d’acide, qu’il convient d’ajouter dans ce cas, est toujours relative à l’état du fluide, et qu’il seroit ridicule de prétendre qu’on peut en fixer la dose d’une manière invariable.

La crème récente est avantageusement employée pour clarifier les liqueurs spiritueuses : une ou deux cuillerées par pinte suffisent pour opérer cet effet à froid dans l’espace de quelques heures ; mais comme dans cette clarification il reste toujours suspendu dans le fluide des molécules caseuses, à cause de leur grande ténuité, il faut nécessairement achever de les séparer par la filtration à la chausse, ou au papier ; on les filtre ensuite.

Enfin, on connoît des fluides qui, pour devenir clairs, n’ont besoin que d’éprouver une chaleur voisine de celle de l’eau bouillante ; ce sont principalement ceux qui ne doivent leur opacité qu’à des substances dont la solubilité ne peut être complète, qu’autant qu’on la facilite en élevant la température de leur dissolvant au dessus de l’état naturel.

Beaucoup de solutions salines sont dans ce cas ; et pour peu qu’on s’occupe de chimie, on a de fréquentes occasions d’en rencontrer de semblables.

La plupart des sucs de plantes nouvellement exprimés, peuvent encore être clarifiés en partie par la chaleur. Aussi le pharmacien est-il dans l’usage d’avoir recours à ce moyen, par rapport à ceux de ces sucs qui, à cause de leur épaisseur et de leur viscosité, ne sont pas susceptibles d’être filtrés.

Souvent il ne faut qu’un léger degré de chaleur, appliqué aux sucs exprimés et filtrés de certaines plantes, pour en troubler tout à coup la transparence ; alors il nage dans le liquide une matière floconneuse, blanchâtre, qui se rassemble au fond du vase. C’est cette matière que Rouelle le cadet considéroit comme la matière végéto-animale du froment, et que j’ai démontré, dès 1772, n’être qu’une substance comparable au blanc d’œuf ; ce qui prouve qu’on étoit sur la voie, à cette époque, pour inscrire l’albumine au nombre des produits du règne végétal.

Une observation importante, et sur laquelle je dois insister, c’est qu’en général il paroît absolument nécessaire de séparer le magma qui se forme dans la liqueur qu’on clarifie avec l’albumine, sur-tout lorsque, pour concentrer ces liqueurs, on a besoin de les évaporer à la faveur de l’ébullition ; sans cette précaution, on verroit ce même magma se dissoudre, et les liqueurs devenir plus troubles qu’elles ne l’étoient avant la clarification. C’est par une semblable raison que le bouillon de viande, que la ménagère a oublié d’écumer, conserve toujours un œil louche et qu’il n’est pas de garde.

Si l’emploi de l’albumine pour clarifier les sucs de certains végétaux est utile, il n’est pas exempt d’inconvéniens.

Un de ceux, entr’autres, qu’on a remarqués, est de changer tellement la nature de ces fluides, que leurs propriétés médicinales sont détruites en partie. On sait ce qui arrive à certaines préparations pharmaceutiques, telles que les décoctions et les médecines, lorsque, pour les clarifier, on a recours au blanc d’œuf et à la chaleur ; car alors elles sont presque sans effet, si on n’a pas eu soin de doubler la proportion des objets qui doivent entrer dans leur composition. Lewis a observé que cette opération enlevoit toutes les propriétés au sirop diacode.

Telles sont les observations que j’ai cru devoir recueillir sur la clarification ; mon dessein, en les communiquant, a été de prouver qu’une pareille opération, quoique simple en apparence, ne peut pas être indifféremment pratiquée ; et que, dans le nombre des procédés qu’on emploie ordinairement, beaucoup ne présentent pas des résultats aussi satisfaisans les uns que les autres. Il convient donc de ne se déterminer, pour le choix, que d’après la nature des matières qu’on traite. (Parmentier.)