Cours d’agriculture (Rozier)/COMMIS, COMMISSIONNAIRE

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 437-443).


COMMIS, COMMISSIONNAIRE. C’est un homme chargé par un autre de l’achat, ou de la vente des denrées, moyennant une rétribution convenue, appelée droit de commission. Heureux le canton de vignoble, sur-tout, qui peut se passer des secours affreux de cette classe d’homme ! Après les collecteurs de taille, dans les pays d’élection, je ne connois point de fléau plus redoutable aux campagnes. Au mot Abondance, page 177, Tome I, on trouvera une foible esquisse de leurs désastreuses opérations, & il seroit trop dégoûtant d’entrer ici dans de plus grands détails. Je dirai seulement que le commissionnaire trompe celui de qui il achète, & celui pour qui il achète. Tous les commissionnaires sont-ils donc de mal-honnêtes gens ? J’aime à croire le contraire ; mais il faut convenir que le nombre des commissionnaires honnêtes en est bien circonscrit, & que les spéculations des autres sur le blé, le vin, le cidre, les cocons, la soie filée, &c. ruinent le pays qu’ils habitent. Si le commissionnaire étoit purement négociant, spéculateur, commerçant, le mal seroit moins grave ; 1°. parce qu’il payeroit comptant ce qu’il acheteroit, ou bien il y auroit des termes fixés pour les paiemens ; & le misérable vendeur, obligé de passer par ses mains, ne seroit pas forcé d’attendre souvent plus de douze, quinze à dix-huit mois son paiement. 2°. Cet homme devroit se contenter du droit de commission qui lui est alloué par celui qui le commet pour ses achats : souvent, au contraire, il retient un droit de commission sur le vendeur, & passe à son commettant le vin, la soie, &c., à un prix plus haut que celui de la vente. 3°. Pour gagner encore plus, il envoie des effets de seconde qualité, à la place des effets de première, &, le plus souvent, fait un mélange de première, de seconde, de troisième, &c. Le commettant se plaint, le commissionnaire se récrie sur la mauvaise qualité des denrées de l’année, occasionnée par les pluies, par la sécheresse, &c. & emploie mille autres subterfuges semblables. Enfin, les productions d’un canton perdent de leur réputation ; ni commettans, ni commissionnaires n’en demandent plus, & on ne sait plus comment s’y prendre, afin d’avoir un débouché de ses récoltes. Voilà donc, par exemple, le vin de telle paroisse, de tel canton, décrédité, quoique de très-bonne qualité : c’est ce que demande le commissionnaire. Alors il le fait acheter par-dessous main, petit à petit, à très-bas prix, & le vend très-cher à son commettant, pour du vin de tel ou ou tel autre crû. Je parle d’après ce que j’ai vu, non pas une fois, mais mille : on peut m’en croire ; je suis prêt à donner les preuves les plus authentiques de ce que j’avance.

N’existe-t-il donc aucun moyen d’arracher le pauvre & simple cultivateur des serres de ces vautours ? Cela est difficile, mais non pas impossible, si les seigneurs de paroisses, les curés & les principaux habitans se réunissent, & concourent ensemble à établir une espèce d’association. Ce que je vais dire, paroîtra peut-être une rêverie ; mais elle sera celle d’un homme qui déteste l’oppression, & dont toute l’ambition se borne à voir le cultivateur moins malheureux.

Les denrées, & le vin sur-tout, se consomment, ou dans le royaume, ou bien on les exporte chez l’étranger : la consommation intérieure se réduit à l’approvisionnement des villes voisines, & de la capitale, qui absorbe tout l’argent du royaume, & dont les provinces en retirent, par parcelles, une modique partie. L’exportation des vins a pour objet l’approvisionnement des colonies & le nord de l’Europe : celle des blés regarde plus particulièrement les pays méridionaux & les colonies.

1°. Consommation intérieure. Je suppose que le seigneur d’une paroisse, dans un pays de vignoble, dont le vin est de qualité, s’entretienne avec le curé du lieu & les principaux habitans, & leur dise : Il faut secouer le joug écrasant des commissionnaires, & vendre directement nos récoltes. Nous y gagnerons, 1°. le droit que nous payons aux commissionnaires ; 2°. celui qui leur est payé par leurs commettans ; 3°. le bénéfice qu’ils sont sur leurs commettans. 4°. Nos vins ne seront point coupés, altérés, & ils soutiendront la réputation qu’ils méritent. 5°. Enfin, nous parviendrons, petit à petit, à placer directement tout notre vin ; mais comment s’y prendre ? Commençons par annoncer, dans la paroisse, que nous faisons une association, à laquelle seront admis tous les particuliers, s’ils veulent y entrer, aux conditions suivantes :

1°. Les papiers publics annonceront à Paris, & dans les autres grandes villes, que telle paroisse forme une société, afin de fournir du vin de trois qualités, à tel prix, suivant l’année ;

2°. Qu’on le rendra au lieu de sa destination, aux époques marquées ;

3°. Qu’on garantira le vin pur, franc, naturel, sans mélange, ni addition quelconque.

Voilà quels doivent être les engagemens envers le public. M. le curé, ou tel autre notable, répondra au seigneur : Vos vues sont bonnes ; mais supposons que nous parvenions à fournir le vin nécessaire aux grandes maisons de Paris, il faudra donc que la société fasse un traité particulier avec le sommelier de ces maisons ; autrement notre vin, fût-il de qualité cent fois supérieure, & capable de se conserver vingt ans, s’aigrira, poussera entre ses mains, &c.

Le Seigneur. Je sais que ceux qui fournissent le vin, donnent tant par pièce au sommelier ou au maître d’hôtel ; & ceux ci, à force de couper, de mélanger deux barriques de petite qualité, avec une de qualité supérieure, font une boisson passable, & toutes les trois sont payées au même prix par le propriétaire ; de manière que les propriétaires sont volés de plus d’un tiers, & même de moitié. S’ils veulent être volés, pillés, nous ne pouvons pas l’empêcher : attachons-nous donc à fournir des particuliers ; c’est la grande consommation, & la consommation, sans cesse renouvelée, qui fait le bénéfice. Les particuliers paient comptant, & le maître d’hôtel donne, tout au plus, des à-comptes, & renvoie d’année en année. Si on sert de grandes maisons, il ne faut faire aucun crédit : le duc, le comte, le marquis, &c. dont les affaires sont en bon ordre, paieront exactement, & ils seront très-heureux de recourir à nous, puisqu’ils économiseront au moins un tiers sur la dépense relative à cet objet, & ils seront assurés d’avoir une boisson saine, franche & naturelle. Celui, au contraire, qui demande du crédit, annonce que sa maison est mal réglée ; que les intendans, maîtres d’hôtel, sommeliers ont acquis le droit de griveler sur tout : par conséquent, nulle sureté pour nos ventes.

Le Notable. Je vois la possibilité de procurer un débouché à nos vins ; & je conviens qu’une fois connus, leur réputation sera inaltérable : mais comment sera-t-on convaincu qu’ils soient de telle paroisse, de telle association, &c. ?

Le Seigneur. Un d’entre nous sera député par la société, & portera un acte passé par-devant Notaire, signé de tous les associés, qui stipulera ; 1°. nos obligations envers le public ; 2°. qu’on doit le reconnoître, comme nous le reconnoissons, pour notre agent. 3°. Cet acte fixera le prix du vin, & la qualité. 4°. Cet agent portera avec lui des essais, dont la bouteille sera cachetée du sceau de la société, avant son départ ; & cet essai, laisse aux acheteurs, justifiera la qualité du vin à envoyer sur leurs demandes. Il n’y a point à Paris de ménage monté, qui ne préfère acheter un tel vin, plutôt que de boire des vins frelatés, & presqu’au double du prix.

Le Notable. La spéculation est bonne & infaillible, si tous les associés sont de bonne foi.

Le Seigneur. Qui dit association, dit un acte, un accord libre, passé entre plusieurs personnes : il a force de loi pendant un certain nombre d’années. Je pense ; 1°. que les associés ne devroient se lier que pour une année seulement ; & s’ils ne prévenoient leur séparation trois mois avant l’expiration, ils seroient censés suivre le même accord pendant la seconde année. Il est prudent de tenter, & de ne pas s’engager sur un simple apperçu.

2°. Cette société, formée pour le bien général de la paroisse, & l’établissant comme la base fondamentale de la société, chaque propriétaire y seroit admis, en se conformant à ses statuts.

3°. Ils se réduiroient, 1°. à payer les frais de voyage, à tant par jour, & le temps d’aller, de séjour & de retour, limité. 2°. Ce député seroit changé toutes les années, afin qu’il ne fût pas dans le cas de s’approprier les maisons, & faire un commerce de vin en son nom. 3°. On n’expédieroit aucune barrique de vin de la paroisse, sans en avoir auparavant reçu la demande, ou par le député, ou par les particuliers qui en désirent ; &, sous aucun prétexte quelconque, il n’en seroit expédié de surnuméraires. Le nom & la demeure des demandeurs seroient inscrits sur le registre de la société.

Le Notable. Supposons que la récolte des associés se monte à 500 barriques, chacun voudra que son vin soit vendu le premier ; &, dès-lors, brouillerie dans la société.

Le Seigneur. Plusieurs moyens me paroissent simples & suffisans, afin d’établir un ordre, une fois pour toutes. Nous connoissons la qualité & la valeur des vins de chaque propriétaire de ce canton : 1°. divisons ces qualités en trois classes. Dès qu’une fois on sera admis à la société, les trois classes appartiendront à la société, & non aux individus, qui déclareront, & justifieront ne garder chez eux, que la quantité nécessaire à leur consommation ; & cette déclaration sera inscrite sur le registre. Alors, le vin étant en commun, on expédiera en proportion de la masse fournie séparément par chaque associé. Ce qui restera, sera, ou conservé en masse, pour l’expédition de l’année suivante, ou le particulier le retirera, afin de le vendre, dans les environs, & pour son compte.

2°. Un certain nombre d’associés, nommés à cet effet par le corps, fera la dégustation de tous les vins destinés à être mis en masse commune, & fixera la qualité, &, par conséquent, la classe à laquelle il appartient. La même dégustation aura lieu, lors de l’expédition ; & tout vin suspect ou inférieur à celui de la première visite, sera mis à l’écart. Chaque propriétaire restera responsable du coulage de ses barriques, pendant la route.

3°. On sait que le vin diminue dans le tonneau, par le transport, & on sait, à peu près, de combien il diminue. On proportionnera donc cette perte sur la masse totale ; alors on fera le remplissage, lorsque le vin arrivera à sa destination, & cette perte sera supportée par la communauté ; mais jamais on n’enverra de barriques surnuméraires, sinon celles destinées au remplissage.

4°. Celui qui ne voudra pas se soumettre à la décision des dégustateurs, sera le mastic de se retirer, de renoncer à la société, &c.

5°. On n’expédiera jamais aucun, envoi, sans l’accompagner d’une lettre qui sera remise à l’acheteur, afin qu’il sache, à n’en pouvoir douter ; 1°. que le vin est de telle paroisse ; 2°. qu’il est de telle qualité & de telle classe, &, par conséquent, de tel prix ; 3°. que le vin est pur, franc & naturel ; 4°. que la société lui garantit ce vin, s’il en a le soin convenable.

Établissons la confiance, contentons-nous d’un bénéfice raisonnable, & soyons persuadés que les habitans aisés de Paris aimeront mieux s’adresser à nous, qu’aux marchands, aux brocanteurs & colporteurs de vin de la capitale.

Ce que l’on dit, relativement à Paris, s’applique, par la même méthode, aux grandes villes de Provinces. Le frelatage des vins y est moins connu ; mais il ne l’est encore que trop. On s’attacheroit, sur-tout, à fournir les maisons religieuses ; & l’agent de la société, qui auroit placé un grand nombre de barriques, recevroit une gratification de la société, proportionnée au service qu’il lui auroit rendu.

Voilà quelle seroit, en général, la base & le plan de cette société, susceptible d’une multitude de modifications relatives aux lieux, aux circonstances que je ne puis prévoir, ni déduire ici. Les hommes, en général, suivent les sentiers battus, & ne songent guère à se frayer une nouvelle route : j’ai cru qu’il étoit important de la leur indiquer, &, sur-tout, d’établir la confiance par les essais, avant de hasarder les frais d’aucune expédition. Je suis d’autant plus assuré de la réussite de cette société paroissiale & patriotique, que je sais, par expérience, combien, dans les grandes villes, & dans la capitale, sur-tout, on désire avoir du vin franc, & de bonne qualité. Un particulier de Juliénas en Beaujollois m’écrivit, lorsque je demeurois à Paris, afin de lui procurer le débouché de son vin. Je connoissois la probité de cet homme, & la bonne qualité de son vin : je parvins à lui faire placer plus de cent barriques, parce que je répondois qu’on ne seroit pas trompé. Il justifia mes promesses ; & à la seconde année, il en plaça plus de deux cens. Quelle confiance n’auroit-on donc pas à un homme député par une paroisse, qui répondroit de la qualité & de la durée du vin ? Puisse un établissement aussi utile avoir lieu ! il s’en formeroit bientôt un grand nombre ; & les colporteurs, les commissionnaires, vraies sangsues du cultivateur, seroient réduits à faire un métier plus honnête, ou du moins ils le rendroient honnête, en se comportant avec moins d’avidité, & plus de probité.

De l’exportation hors du royaume. Supposons la société établie, & ayant déjà fait l’essai de ses forces dans l’intérieur du royaume : elle sait que la vente à l’étranger est plus profitable, & que bientôt son exemple, suivi par une multitude d’autres paroisses, rendra les débouchés intérieurs plus resserrés.

Le Notable. Comment pouvons-nous parvenir à établir des correspondances avec l’étranger ?

Le Seigneur. Sur la bonne foi & l’exactitude : sans cette base, notre édifice s’écroulera, & nous serons écrasés sous ses ruines. L’exportation pour l’Angleterre, la Hollande, la Suède, le Danemarck, la Russie, &c. se fait par mer, ainsi que pour tout le nouveau monde : celle pour la Suisse, les Grisons, l’intérieur de l’Allemagne, de la Saxe, a lieu par terre. Nous ne connoissons personne sur cette vaste étendue, & dans ces différentes dominations : sachons faire un sacrifice, & agissons de la manière suivante. L’expérience nous a appris que la confiance publique nous a facilité un vaste débouché dans l’intérieur du royaume : nos récoltes ont été bien vendues, &, sur-tout, bien payées ; notre bénéfice a été honnête. Consacrons-en chacun une légère partie, afin d’étendre nos débouchés : imitons l’homme qui seme ; il fait des avances pour gagner. Je dis donc :

Faisons imprimer le plan de notre société ; &, par nos correspondans, & par nos amis, établis sur les ports de mer du royaume, faisons-en remettre plusieurs exemplaires à tous les capitaines de bâtimens étrangers, qui en sortent, quelle que soit leur destination. Il faudra peut-être intéresser la personne chargée de la distribution de nos imprimés ; la société lui accordera une gratification pour ses peines, & avant la troisième année, ce distributeur deviendra très-inutile, puisque la société sera connue. Sachons semer à propos, & nous recueillerons ensuite.

Quant à l’exportation par terre, il y a deux manières de l’établir ; 1°. en faisant voyager dans le nord un homme de la société, & en répandant, dans chaque ville, un grand nombre de nos imprimés. Il conviendroit aussi, afin de mieux établir la confiance, que le voyageur y laissât un certain nombre d’essais.

2°. En remettant aux chefs des Bureaux des barrières, un certain nombre d’imprimés, qu’ils délivreroient à ceux qui acquittent les droits, & qui arriveroient au lieu de leur destination, avec leur chargement. Je conviens qu’il y auroit beaucoup d’imprimés complètement perdus ; mais, sur mille, si cent portent, la Spéculation devient très-avantageuse. Une barrique, offerte à M. le directeur du bureau, seroit un hommage de la reconnoissance de la paroisse envers lui.

Le Notable. Je suppose, en suivant le plan que vous nous tracez, que nous parvenions à faire des expéditions, & même considérables ; mais qui nous cautionnera leurs rentrées ?

Le Seigneur. Si vous supprimez la confiance dans le commerce, il ne peut exister : si la bonne foi en est bannie, il est détruit. Les piémontois, les hollandois, peuples toujours vigilans sur leurs intérêts, tracent eux-mêmes la marche à suivre. Du jour de l’expédition, ils annoncent aux demandeurs, qu’ils tirent sur eux, à tant de jours de date ; & souvent la marchandise n’est pas encore arrivée, que la lettre de change est payée. Il a donc fallu une confiance réciproque entre l’acheteur & le vendeur. Comme le plan de la société sera imprimé, ainsi que les conditions auxquelles on fera les expéditions, ceux qui ne voudront s’y soumettre, ne feront aucune demande, & les autres s’y conformeront : dès-lors nous serons tranquilles. Établissons la société, & même confédération de plusieurs paroisses limitrophes, & nous aurons le temps ensuite de réfléchir aux détails de réglemens, de police, de comptabilité, &c.