Cours d’agriculture (Rozier)/CRISES CRITIQUES

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 547-550).


CRISES CRITIQUES. On a nommé crises ou combat, les différens efforts que fait la nature pour chasser hors du corps, la cause matérielle des maladies. Ces différens efforts donnent naissance à un changement en bien ou en mal, & établissent une différence entre les crises salutaires & celles qui ne le sont pas.

Les crises diffèrent entr’elles, en raison des lieux où elles se sont, ou par les voies ordinaires, c’est-à-dire par les selles, par les sueurs, par les crachats & par les urines, ou bien par d’autres voies comme par les dépôts.

Dans les fièvres malignes, il se forme quelquefois sous l’oreille une tumeur, vers le dix-septième jour de la maladie ; cette tumeur abscède, on nomme cette crise, crise par dépôt : on donne à cette tumeur le nom de parotide, parce qu’elle se fait dans une glande qui porte ce nom.

Les crises diffèrent encore, en ce que la matière qui sort, est de bonne ou de mauvaise qualité : les premières crises sont bonnes & favorables ; les secondes, au contraire, sont nuisibles.

Les crises diffèrent enfin, en raison des accidens qui les suivent ; il existe des crises salutaires, il en existe de très-pernicieuses : par exemple, si l’humeur qui alimente une fièvre simple, va se porter au cerveau, les accidens qui suivent ce déplacement de l’humeur, sont plus dangereux que ceux qui existoient, à cause de l’importance du cerveau.

Les anciens & leurs partisans enthousiastes, prétendent que, dans les maladies aiguës, il se fait une crise complète tous les sept jours, & que tous les jours impairs, il se fait de petites crises pour préparer la grande, la crise du septième jour. Il est certain que l’observation démontre tous les jours la vérité de cette doctrine ; mais cette même observation prouve aussi que les crises viennent dans des jours différens de ceux qu’indiquent les anciens & leurs sectateurs.

Il est très-certain que les crises viennent les jours pairs des maladies, comme les jours impairs, le cinq comme le huit, & le dix comme le treize. Il est impossible de soumettre au calcul une opération de la nature, aussi voilée que celle-là. Comment peut-il tomber sous les sens que la crise, qui n’est autre chose qu’un changement favorable qui se fait dans le cours d’une maladie, par des loix qui nous sont entièrement inconnues, soit toujours invariablement fixée au même temps ? S’il est démontré clairement que les hommes diffèrent entr’eux, autant par les traits de la physionomie & par la diversité des tempéramens, que par les caractères, & si, de plus, on admet différens dégrés dans la maladie, toutes ces choses seront démontrées. Il faut à la nature d’autant plus de temps pour préparer les crises & pour les réunir, que la maladie est plus dangereuse, la différence des tempéramens ajoute encore des modifications dans la marche plus ou moins rapide que suit la nature dans le travail des crises.

Si le tempérament fournit des différences pour le temps des crises, dans les maladies, combien l’âge le sexe la manière de vivre, les passions & les maladies qui ont été précédé, ne fournissent-elles pas de nuances à la réflexion ?

Les preuves sur lesquelles nous avons appuyés nos raisonnemens pour combattre l’invariabilité des crises dans les maladies, à des jours marqués, nous paroissent d’autant plus lumineuses, qu’elles sont posées sur la base de l’expérience journalière. Cette méthode de la variabilité des crises, est non-seulement démontrée fausse par l’expérience, mais elle est encore sujette à donner naissance à des erreurs très-pernicieuses.

Il est prouvé, 1°. que tous les malades n’éprouvent pas des crises ; 2°. que lorsqu’ils en ont, toutes les crises ne sont pas parfaites : or, est-il raisonnable, de calculer un traitement méthodique & semblable pour ces malades ? Non sans doute, ce seroit le comble de l’entêtement & des préjugés : les soi-disans partisans & émules de la nature, dans l’attente d’une crise, s’occupent à regarder tranquillement la nature succomber sous le fardeau, sans lui prêter une main secourable ; & presque toutes les maladies aiguës, sont mortelles entre les mains de ces sages amateurs de la belle antiquité.

Peut-être de nos jours a-t-on donné dans un excès contraire, ou pour le moins aussi dangereux : on a prétendu que la nature, & ses crises étoient entièrement inutiles dans les maladies aiguës, & que le médecin devoit seul être l’agent actif. Cette nouvelle méthode est défectueuse ; jettons un coup d’œil sur les erreurs qu’elle entraîne avec elle, & tâchons de saisir la vraie marche de la nature.

La nature n’excite des crises que pour chasser loin du corps les matières étrangères qui croupissent dans telle ou telle partie : or, les efforts que fait la nature sont différens les uns des autres, & ces différences naissent, 1°. de la variété des tempéramens ; 2°. de la différence des âges & des sexes ; 3°. de la nature des matières qui font maladie, & de leur présence sur telle ou telle partie plus ou moins essentielle à l’entretien de la vie, & au libre exercice des fonctions qui constituent la vie & la santé, 4°. des efforts, soit violens, soit foibles, que fait la nature pour chasser la matière principe de la maladie.

Or, dans toutes ces circonstances, il ne faut jamais abandonner la nature à elle-même : si les efforts qu’elle fait, dans le principe des maladies, sont trop violens, il faut calmer ces efforts, par les saignées & par les rafraîchissans ; si ces efforts sont foibles & languissans, comme dans les fièvres malignes, il faut ranimer les forces de la nature par des remèdes légèrement toniques : on trouve réuni dans un seul (dans l’application des vésicatoires) tout ce que l’on peut désirer sur cet objet.

Il suit de cette conduite que, dans le premier état, la nature égarée par la fougue impétueuse de ses mouvemens désordonnés, ne pourroit jamais travailler utilement à la coction ; que le désordre croîtroit rapidement, & que la destruction en seroit le terme. Or, en employant les saignées & les relâchans, la fougue se calme, la nature se reconnoît ; elle travaille à la coction, & la convalescence commence à paroisse.

On entend par coction, un mouvement intérieur, par le moyen duquel une matière infecte passe insensiblement à un état moins corrompu ; nous ignorons entièrement par quel mécanisme se fait la coction ; mais il nous suffit d’avoir observé qu’elle se fait, & qu’il est utile qu’elle se fasse. On sait qu’à la suite de la fermentation, on voit paroître un principe qui n’existoit pas avant : or, pour se former une idée de la coction, on peut la considérer, à peu de chose près, comme la fermentation : on sait que la chaleur accélère la fermentation, & qu’une trop grande quantité d’eau la retarde : cet exemple peut jeter du jour sur la coction & sur son méchanisme.

Dans le second état, la nature opprimée de tout côté, languit, est incapable d’exciter une crise salutaire, & elle est, à chaque instant, sur le point de succomber sous le poids énorme des matières malfaisantes qui enchaînent son activité : donnez alors, donnez de la vigueur à la nature ; elle sort de sa léthargie ; elle travaille à la coction, & tous les symptômes qui annonçaient une fin prochaine, s’évanouissent : diminuez, ajoutez & aidez, voilà tout l’art de sa médecine.

De tout ce que nous venons de dire, on doit conclure, qu’il existe un temps dans les maladies, où il faut abandonner aux soins de la nature le travail de la crise, mais qu’il ne faut jamais la perdre de vue : on excite, on diminue la chaleur suivant l’âge, le tempérament, la nature, la force & le degré de la maladie.

Lorsque la coction est faite, si la nature ne chasse pas la cause matérielle de la maladie, on se charge de ce travail ; si elle se prépare seulement, on lui prête des secours ; s’il existe des amas de matières indigestes dans les premières voies, un léger émétique les fait sortir ; & si la fièvre est ardente, on verse du sang ; on diminue les forces de la nature, en employant toujours les précautions que nous avons prescrites : il ne faut pas lui ôter toutes ses forces, il faut seulement les diminuer.

En suivant cette conduite éclairée, l’ennemi le plus redoutable peut s’apprivoiser. « La nature, dit le célèbre docteur A. Petit, est semblable à un jeune enfant ; dès qu’il peut prendre son essor, il faut le laisser aller seul, sans cependant quitter entièrement sa lisière, & lui fournir les alimens dont il a besoin pour se soutenir ».

Il ne faut jamais contrarier la marche de la nature, il faut applanir les routes qu’elle veut prendre : si elle indique la voie des urines, donnez de légers diurétiques ; si elle prend le chemin des sueurs, laissez le malade dans son lit ; chargez l’air qu’il respire de particules humides, pour obtenir la détente de la peau, & faciliter la sortie de la sueur, faites-lui boire abondamment quelques influions légères, qui portent à la peau ; &, dans toutes ces circonstances, évitez avec la plus scrupuleuse attention, de donner au malade des purgatifs. Si la nature n’est pas disposée à suivre cette route, vous la troublerez dans sa marche, & vous donnerez naissance à des maladies mortelles, par votre conduite indiscrette & ignorante.

Les évacuations sont-elles très-abondantes, n’employez aucun moyen pour les exciter ; suivez la marche de la nature. Mais dans une maladie, lorsque la nature n’indique nullement les lieux par où elle veut faire sortir la cause matérielle, quel parti faut-il prendre ? Quelle route faut-il suivre ? Rien de plus simple : il faut consulter l’expérience, & elle vous instruira : elle vous apprendra que, dans les maladies aiguës, de la poitrine, par exemple, la nature chasse, par la voie des crachats, la cause matérielle ; vous écouterez ses avis, & vous faciliterez la sortie des crachats.

Elle vous apprendra encore, que dans certaines fièvres putrides & bilieuses, la nature suit la voie des selles, &, dès le commencement de la maladie, le traitement de l’inflammation fait, vous solliciterez doucement l’écoulement des matières par les selles.

En vous conduisant de cette manière dans toutes les maladies, vous ferez fuir les fléaux destructeurs, & l’humanité vous comptera, avec complaisance, au petit nombre de ses bienfaiteurs.

Nous nous sommes un peu étendus sur cet article, afin de jeter du jour sur cette importante matière, si négligée & si peu connue, dans les campagnes sur-tout. M. B.