Cours d’agriculture (Rozier)/GREFFE, GREFFER. ENTE, ENTER

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 343-365).


GREFFE, GREFFER. ENTE, ENTER. Ces mots sont admis dans les provinces, & y ont la même signification. La définition de la greffe, donnée par l’auteur du Nouveau Laquitinie, est excellente, & je l’adopte. « Greffer, c’est l’art de multiplier & de conserver sans altération les individus des espèces précieuses, en faisant adopter, par un sauvageon, une branche ou les les rudimens d’une branche d’un arbre franc ».

L’on ne connoît pas le mortel fortuné qui, le premier, découvrit & mit en pratique la greffe ; il mériteroit une statue élevée par les mains de la reconnoissance. Quels étoient les fruits dont les Celtes & les Gaulois, nos aïeux, se nourrissoient ? Nous savons l’époque à peu près où la pêche a été apportée de Perse, l’abricotier d’Arménie, le cerisier de Cérasonte, le cognassier de la Grèce, l’amandier de Perse, le figuier d’Asie, &c. Si l’on compare actuellement ces fruits savoureux & leurs étonnantes variétés à nos fruits sauvages, comme la poire, la pomme, la cerise, &c., n’est-on pas forcé de convenir que l’inventeur de la greffe mérite le titre de bienfaiteur de l’humanité ? Il ne paroît pas que l’art de greffer ait été connu des Égyptiens, des Juifs ni des Grecs : les auteurs romains sont les premiers qui en aient parlé. M. l’abbé Delille, savant & exact traducteur des Géorgiques, s’exprime ainsi, d’après Virgile, au sujet de la greffe :

Cet art a deux secrets dont l’effet est pareil :
Tantôt, dans l’endroit même où le bouton vermeil
Déjà laisse échapper sa feuille prisonnière,
On fait avec l’acier une fente légère :
Là, d’un arbre fertile on insère un bouton,
De l’arbre qui l’adopte utile nourrisson.
Tantôt des coins aigus entrouvrent avec force
Un tronc dont aucun nœud ne hérisse l’écorce.
À ses branches succède un rameau plus heureux ;
Bientôt ce tronc s’élève en arbre vigoureux ;
Et se couvrant des fruits d’une race étrangère,
Admire ces enfans dont il n’est pas le père.[1]

D’après cette description, on voit que les romains ne connoissoient pas toutes les manières de greffer, pratiquées aujourd’hui, & le silence des auteurs contemporains de Virgile, confirme cette assertion. Cet art n’étoit peut-être pas aussi utile aux Grecs & aux peuples de l’Asie, que pour les Celtes, les Vandales & même les Romains. Ces parties du monde, vivifiées par la chaleur de l’astre du jour, produisoient naturellement des fruits savoureux, & dont la perfection ne dépendoit pas des mains de l’homme. L’Europe, au contraire, couverte de bois, de lacs, d’étangs, offroit peu de fruits agréables au goût, & je crois que les peuples en-deçà des Alpes, relativement à Rome, apprirent de leurs conquérans leurs deux manières de greffer. L’observation, la patience, l’industrie & l’expérience ont donné l’idée des autres ; mais, encore une fois, on ignore le nom de l’inventeur, & le temps & le lieu où les découvertes en ont été faites.

Les instrumens nécessaires aux différentes opérations de la greffe, sont une petite scie à main, une serpette, un couteau nommé greffoir ; (voyez sa forme, Planche XV, Fig. 15) quelques petits coins en bois dur, un petit levier coudé & en fer, Fig. 17 un petit maillet en bois, des fils de coton ou de laine, ou des écorces d’arbres ; enfin, l’onguent de Saint-Fiacre. (Voyez ce mot).


Des différentes espèces de Greffes.


On en compte quatre ; 1°. les greffes par approche ; z°. les greffes en fentes ; 3°. les greffes par juxtaposition ; 4°. les greffes en écusson.


Section Première.

Des Greffes par approche.


Je place celle-ci la première parce qu’il me paroit très-probable que c’est d’après elle qu’est venue l’idée primitive des autres méthodes. Elle est due toute entièrement à la nature & non à la main de l’homme, qui l’a imité dans la suite.

La greffe, par approche simple, est la réunion ou incorporation de deux troncs ou deux branches qui se joignent, avec force par un ou par plusieurs points de contact. (Voy. Pl. XV, Fig. 1). On rencontre souvent, en parcourant les forêts, des exemples pareils. Le tronc de deux arbres assez voisins l’un de l’autre, se touchent en grossissant, & comme leur végétation est assez égale en force, ils le contre-buttent mutuellement & s’identifient tellement dans l’endroit de leur plus forte réunion, comme on le voit en A, qu’ils ne forment plus qu’un même arbre. La preuve est que, si l’on coupe en B l’un des deux pieds, les parties supérieures végéteront & suivront le cours des saisons. Il faut convenir cependant que la végétation des deux têtes ne sera pas aussi forte que si leurs pieds subsistoient, parce que les racines du tronc coupé ou supprimé ne porteront plus la sève à leur ancienne partie supérieure, & il faudra que celle du tronc qui subsiste, se divise dans les deux têtes. Les deux têtes languiront pendant quelques années ; mais insensiblement l’équilibre se rétablira par la distribution égale de la sève. Cette soustraction de l’un ou de l’autre pied d’arbre, peut avec raison être appelée un tour de force dans ce genre ; mais il prouve au moins le prodige, la vigueur & les ressources de la nature.

De la pression toujours agissante d’une partie du tronc contre l’autre, il résulte que l’écorce trop serrée ne jouit plus des bénéfices de l’air dans le point de contact, qu’elle s’y amincit, qu’elle se détruit également sur les deux troncs, qu’elle se porte vers l’endroit où elle n’est pas gênée & laisse l’aubier à nu ; enfin, l’une & l’autre forment un bourrelet, & ces deux bourrelets se rencontrant, s’identifient & ne forment plus qu’un seul corps. C’est par-là que deux arbres n’en font plus qu’un.

La greffe, par approche compliquée, s’exécute quelquefois aussi naturellement que la première ; mais le concours de plusieurs accidens est plus rare. On suppose que le tronc d’un arbre A, Fig. 2, ait été coupé ou cassé par un coup de vent ; que le tronc d’un arbre voisin B, par la position naturelle ou forcée, soit couché sur le premier & s’y appuyé fortement : il est clair qu’à la moindre agitation du vent, le biseau de l’arbre coupé froissera & écorchera le tronc de l’arbre B à l’endroit de leur réunion. La pression & l’agitation de celui-ci endommageront à son tour l’écorce qui couvre la partie du biseau de l’arbre coupé, & le bois restera à nu. Les écorces de ces deux arbres agiront comme dans le premier exemple cité, & insensiblement les deux arbres n’en feront plus qu’un, de manière que si l’on retranche le pied de l’un ou de l’autre, la végétation ne sera pas détruite.

Cette expérience réussira plus facilement, si sur le tronc coupé C, on pratique une cavité proportionnée à la grosseur de l’arbre B, & dans laquelle on le fera entrer avec un peu de force, & si on assujettit les deux troncs d’arbres avec une corde après avoir enlevé l’écorce de la partie qui doit être enchâssée dans l’autre.

La seconde méthode des greffes par approche compliquée, & toujours relative aux arbres voisins, se pratique en taillant le tronc de l’arbre A, Fig. 3, en rabaissant le tronc de l’arbre B, en aiguisant celui-ci de deux côtés & en faisant entrer cette partie aiguisée dans l’incision faite au tronc de l’arbre A. On peut également par la suite supprimer le pied que l’on voudra.

Si les troncs des gros arbres peuvent ainsi se souder & s’identifier, le succès doit donc être encore plus certain lorsqu’on désirera opérer sur des branches saines & vigoureuses ; opération dont il est facile de retirer le plus grand avantage dans la formation des hayes, (voy. ce mot). Cette troisième méthode consiste à donner à deux branches, Fig. 4, de grosseur autant égale que faire se peut, la direction presqu’horizontale, & dans l’endroit où ces branches commencent à diminuer de grosseur, & même plus près du tronc, si on le peut, enlever une partie de l’écorce & du bois de chacune, dans l’endroit où elles doivent se réunir : on aura eu le soin de bien vérifier & marquer ce point sur l’une & sur l’autre, avant l’amputation ; alors on réunit les deux cavités, on les colle l’une sur l’autre, on observe que les bords de l’écorce des deux cavités se correspondent également entr’elles, ainsi que le bois de chacune. Avec les doigts de la main gauche on tient assujetties les deux parties, & avec ceux de la main droite on les fixe au moyen d’un peu de filasse qu’on roule tout au tour, & encore mieux avec des brins de laine qui s’allongent à mesure que le point de réunion grossit ; la laine n’occasionne jamais de bourrelets, (voyez ce mot.) Cette opération finie, on met en terre, à l’endroit de la réunion des deux branches, un échalas, (voyez ce mot) avec de la mousse, de la paille, &c.

On enveloppe la première ligature, & par une seconde en osier, paille, &c., on assujettit le tout contre l’échalas, il ne reste plus qu’à retrancher en C l’excédent des deux branches ; mais on doit laisser au-dessus de la greffe un bon œil ou bourgeon à chacune. L’échalas maintient les deux branches & empêche que l’agitation imprimée par les coups de vents ou l’élasticité naturelle des branches ne fassent décoller les greffes. Si on est dans le cas de redouter les coups de vents, il convient de multiplier les échalas & de les assujettir fortement en terre.

Par la réitération successive de cette première opération, on parvient Vient à former des haies impénétrables comme on le voit (Figure 5.) J’entrerai dans de plus grands détails au mot haie.

Il me reste à parler d’une autre méthode de greffe par approche, décrite par M. Cabanis, dans son Ouvrage intitulé Essai sur les principes de la greffe ; il s’explique ainsi : « On choisit sur un arbre de bonne espèce une branche vigoureuse, de la même grosseur que le sujet à greffer ; on la coupe à un pied & demi ou deux pieds de longueur, & on la plante au pied du sauvageon, assez près pour qu’on puisse les unir ensemble. Il est bon qu’elle entre sept à huit pouces dans une bonne terre franche, meuble, mêlée de bon terreau. On fait ensuite, tant au sauvageon qu’à la branche fichée en terre, une entaille oblongue qui aille jusqu’au cœur ; on y joint les deux plaies, comme pour la première méthode de greffer en approche : cela fait & l’appareil bien assujetti, on abat la sommité de la greffe, ne laissant que trois ou quatre boutons au-dessus des points d’union ; & en même temps on enlève un anneau de l’écorce du sauvageon qui surmonte : par ce moyen, la sève du sujet se porte avec plus de force vers la plaie, & le calus se fait plus promptement.»

» Après l’opération ainsi faite, il faut arroser abondamment le sauvageon & la partie de la greffe fichée en terre, pendant une quinzaine de jours, (supposé qu’on ne soit pas dispensé de ce soin par les pluies), afin que l’humidité de la terre procure à l’un ou à l’autre une nourriture suffisante & capable de faciliter & assurer leur union. Au bout de ce temps, ou pour mieux dire, lorsque l’union est bien évidente, on abat tout-à-fait la sommité du sauvageon, immédiatement au-dessus de la greffe, afin que celui-ci reçoive toute la sève ; mais on laisse subsister la partie fichée en terre jusqu’à l’année suivante. Elle ne manque guères d’y prendre racine pour peu qu’il y ait de disposition. On a par ce moyen deux arbres greffés au lieu d’un, lorsqu’on vient à séparer cette bouture enracinée du sujet greffé. Cette méthode se pratique au printemps, un peu avant l’explosion des premiers bourgeons. Si l’on avoit néanmoins des arbres précieux dans des pots, on pourroit les greffer de cette sorte dans le temps même de l’hyver, en observant de les tenir dans un endroit tempéré pour y entretenir un peu de circulation de la sève. »

On sent combien il est aisé de multiplier la méthode de greffer par approche. Voici un fait que j’ai vu. Un Particulier sema des pépins de raisins de quatre espèces différentes. Les pépins furent mis dans un pot & dans le même trou au milieu du pot ; mais chaque espèce de son côté. Presque tous levèrent, un grand nombre fut supprimé, & il laissa deux pieds de chaque espèce. À la seconde année, il fit passer les jeunes tiges par un cylindre de fer blanc de six pouces de hauteur & qu’elles remplissoient presqu’en entier. Elles se collèrent les unes contre les autres, la soudure du fer blanc commençoit déjà à céder à leurs efforts ; il fallut environner le cylindre avec du fil de fer : enfin, à l’entrée de l’hiver suivant, il s’étoit formé un bourrelet au haut du cylindre & toutes ces tiges ne faisoient plus qu’un corps en dessous ; plusieurs mêmes gardoient leur anastomose au-dessus du bourrelet ; mais elles se séparoient ensuite en plusieurs branches. À la troisième année, le pied fut dépoté & mis en terre jusqu’à la naissance du bourrelet. Naturellement on auroit dû compter huit tiges différentes, puisqu’il en étoit entré autant dans le cylindre ; mais à la sortie on n’en comptoit plus que cinq. Que devinrent les autres ? se sont-elles confondues avec la masse ? ont-elles péri ? L’amateur n’a pu m’en donner des nouvelles. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après la quatrième année, je distinguai très-bien sur différens sarmens, les feuilles du muscat ordinaire, du chasselas, du raisin appelle meunier en Bourgogne & en Champagne, & du pineau de ces deux Provinces. Je n’ai pas eu la consolation de voir les espèces de raisin produites par cette vigne : l’année suivante, l’amateur mourut, son jardin fut livré au pillage, & l’emplacement vendu pour bâtir des maisons. Cette expérience mérite certainement d’être répétée par des amateurs. On parviendroit à coup sur à se procurer des espèces d’une hybridicité nouvelle, (voy. le mot Hybride), que l’on multiplieroit ensuite par la greffe ordinaire.


SECTION II.

Des Greffes en fente.


Il est très-rare que l’on soit dans le cas d’employer les trois premiers genres des greffes par approche, parce qu’il est difficile de trouver des sujets plantés volontairement aussi près les uns des autres que ces opérations l’exigent. Il n’en est pas ainsi des espèces de greffes en fente, qui me paroissent avoir été indiquées par les greffes dont on vient de parler, & qui en dérivent même par le raisonnement.

La greffe dont il s’agit, consiste à insérer une petite branche garnie de deux ou trois boutons dans une fente quelconque, pratiquée sur une branche forte ou sur le tronc d’un arbre. Cette définition générale exige une explication parce qu’il y a plusieurs manières de greffer en fente.


§. I. De la Greffe en fente proprement dite, & appelée en poupée dans les Provinces.


Il faut choisir une petite branche bien saine, (Fig. 8) garnie de deux à trois yeux & l’on coupe l’excédent. La partie inférieure A est coupée en manière de coin, très-unie, & l’écorce coupée nettement sur ses bords. On laisse aux deux côtés du coin en BB, une petite retraite, afin qu’ils portent sur la partie supérieure des lèvres de l’incision. La portion de ce coin, qui doit être insérée dans la fente, doit avoir moins d’épaisseur que celle qui correspondra à l’écorce de l’arbre, & l’écorce doit être conservée des deux côtés du coin. Cette dernière pratique est fort recommandée par plusieurs auteurs ; mais je ne vois pas l’utilité de l’écorce conservée sur la partie intérieure du coin, puisque la réunion de la greffe au tronc ne s’opère jamais que par l’écorce extérieure qui touche immédiatement celle de l’arbre. L’écorce intérieure de la branche, il est vrai, doit être soigneusement ménagée jusqu’à l’endroit de l’insertion de la partie de la branche taillée en coin ; mais elle est inutile sur la longueur de douze à vingt-quatre lignes de cette branche, qui sont insérées dans le bois. On peut, si l’on veut, la conserver. Après avoir préparé cette branche, ou même avant, on scie le pied de l’arbre ou la grosse branche à l’endroit que l’on juge à propos. Il faut observer que, sur cette place, l’écorce soit saine, lisse & unie. Après avoir fait passer la scie, qui rend raboteuse & hérissée la superficie de la branche ou du tronc, on unit la plaie, de manière que les pores & les couches du bois soient très-visibles. Ce rafraîchissement du bout de la branche ou du tronc, ainsi appelé par les jardiniers, est-il une opération indispensable ? Je ne le crois pas, & même j’ai la preuve du contraire par ma propre expérience ; cependant je conviens que cette pratique n’est pas à négliger, parce qu’à mesure que le bourrelet des deux écorces se forme, il recouvre plus intimement la coupure, lorsqu’elle est lisse, que lorsqu’elle est raboteuse.

Il s’agit actuellement d’insérer le coin de la petite branche dans le tronc. Si le tronc de l’arbre ou la branche à greffer sont minces, (voy. Fig. 9) on choisit une branche qui doit être d’un volume à peu près égal, & on la coupe en pinnule de hautbois, de manière qu’un peu d’écorce reste des deux côtés, & qu’elle corresponde à l’écorce de la circonférence du tronc ou de la branche, lorsqu’elle y est insérée. Un couteau ou une serpette servent dans ce cas, & suffisent pour faire l’ouverture. À cet effet, on appuie le tranchant de la lame juste dans le milieu de l’arbre ou de la branche ; ensuite, frappant plusieurs petits coups avec un maillet, un marteau sur le dos du couteau ou de la serpette, on fend le tronc assez profondément pour que toute la partie de la petite branche taillée en coin puisse entrer dans cette ouverture, & même au-delà, afin de substituer à l’instrument tranchant, lorsqu’on le retire, un petit coin de bois sec & dur, qui tiendra les deux lèvres écartées, & qui facilitera l’introduction de la greffe. On retire ensuite doucement ce coin, lorsque la greffe est bien rangée, & on enveloppe le tout avec de l’onguent de Saint-Fiacre ou avec de l’argile, de la mousse, que l’on recouvre avec un linge, & que l’on assujettit avec de la paille, ou du jonc, ou de l’osier. C’est de l’usage de ce linge qui emmaillotte, pour ainsi dire, le tronc & le bas de la greffe, qu’est dérivée la dénomination de greffe en poupée. L’onguent de Saint-Fiacre est préférable à toute autre substance ; il ne se gerce pas, il ne se réduit pas en poussière, la pluie ne le détrempe pas ; & dans tous les cas possibles, il empêche le contact de l’air qui nuiroit à la plaie. Enfin, lorsque cette plaie est bien consolidée par le temps, on détache les liens, & on enlève l’appareil. On fera bien cependant de le conserver sur place jusqu’à l’entrée de l’hiver, si le pays qu’on habite est sujet aux coups de vent.

Il arrive par fois qu’en fendant le tronc, la fente n’est pas nette, & que des filamens du bois se détachent d’un côté, ou tiennent à tous les deux : alors on les coupe proprement avec la serpette, afin qu’il ne ne reste aucun obstacle à l’introduction de la greffe.

De la manière de la placer, dépend sa réussite : il faut que son écorce corresponde directement avec celle du tronc ; mais comme celle-ci est nécessairement plus épaisse que l’autre, il vaut mieux qu’elle la dépasse un peu dans sa partie extérieure. Si, au contraire, l’écorce de la greffe étoit plus épaisse que celle du tronc ; ce qui est fort rare, celle de la greffe doit un peu déborder celle du sujet. La soudure, l’identification s’exécutent par l’écorce seulement, & non par la partie ligneuse. La preuve en est que, cinq ou six ans après avoir greffé un arbre, si on le brise dans le lieu de l’insertion, on verra que le bois ou coin de la greffe sera fortement serré, & qu’il n’aura acquis ni grosseur ni longueur.

Lorsqu’on veut opérer sur tronc de trois à quatre pouces de diamètre, on doit alors placer au moins deux greffes opposées l’une à l’autre. (Fig. 10).

Plusieurs auteurs recommandent fort sérieusement de ne point fendre ce tronc jusqu’à la moelle : cependant j’ai greffé ces pommiers & des poiriers de ce diamètre, en me servant d’une petite hache pour faire l’incision transversale, & mes greffes ont parfaitement réussi. Le succès du premier genre en fente devoit justifier le second. Je sais aussi que, pour ce premier genre, plusieurs personnes se contentent de faire l’incision d’un seul côté du sujet, & de ne pas couper transversalement, ainsi que je le propose. Il me paroît cependant que la coupe transversale réunit plus avantages dans le premier cas, en ce que l’écorce de la greffe se trouve réunie des deux côtés à celle de l’arbre. Le seul inconvénient est la difficulté de trouver une branche qui soit d’une grosseur bien égale au tronc. Ceux qui greffent en sifflet comme on le dira bientôt, sont dans le même cas, & ne trouvent pas que l’obstacle soit difficile à surmonter. Le second avantage que j’y vois, est l’assujettissement bien plus grand de la greffe, puisque les deux parties du bois pressent contr’elle, & on est le maître d’augmenter ou de diminuer la pression, si le besoin le requiert. Dans le premier cas, on serre plus fortement avec la ligature générale, & dans le second, on laisse un petit coin de bois qui modère la pression au point qu’on le désire. Enfin, son écorce & son bois touchent, par un bien plus grand nombre de points de contact, l’écorce & le bois du tronc : la reprise de la greffe est donc plus facile qu’en insérant la greffe sur un seul côté. On objectera sans doute que, par la méthode ordinaire, & dont on va parler, on ne fait pas à l’arbre une aussi grande plaie. J’en conviens : mais, comme le remède est, pour ainsi dire, aussitôt appliqué que le mal est fait, il n’en résulte aucun inconvénient. C’est ce que l’expérience démontre mieux que tous les raisonnemens.

Si on trouve déraisonnable ou inutile de fendre le sujet, voici une autre manière de procéder : ayez un ciseau & un petit maillet de bois, ou un marteau. Le ciseau aiguisé des deux côtés, & par conséquent terminé en coin, n’est pas aussi commode que celui dont la pointe est en biseau d’un côté. Cette espèce de coudure facilite la sortie du ciseau, & l’ouverture est plus décidée. Plantez perpendiculairement un tiers ou la moitié du tranchant du ciseau sur le tronc à greffer, &, à petits coups de maillet, faites-les entrer dans la substance du bois, & jusqu’au point que vous jugerez convenable. Laissez-le dans l’incision qu’il aura faite, si votre greffe n’est pas encore préparée. Retirez ensuite doucement le ciseau, servez-vous de l’instrument coudé, (Fig. 17) & à mesure qu’il soulèvera, commencez par enfoncer la base du coin de la greffe au bas de l’ouverture, & ainsi de suite, en remontant jusqu’à ce que le ciseau ou le levier coudé soient entièrement sortis. Cette opération meurtrit un peu les deux côtés de l’écorce du sujet, & on peut prévenir ce petit inconvénient, en traçant avec la pointe de la serpette une ligne de division sur la partie de l’écorce. Alors le bois seul est pressé par le ciseau. À la place du ciseau, pour maintenir l’ouverture, on peut le suppléer par le petit coin de bois dont on a parlé plus haut, qu’on enfonce ou qu’on retire, suivant le besoin.

La greffe en fente & en croix est la répétition du même travail ; c’est à-dire, que si le tronc a six ou huit pouces de diamètre, on place quatre greffes qui forment une espèce de croix, si on tire une ligne transversale de l’une à l’autre. Cette greffe, ainsi que les précédentes, doivent être garnies avec de l’onguent de Saint-Fiacre, recouvertes avec un linge ou de la mousse, & le tout maintenu par des osiers. Si on se sert d’un linge, il convient, avant de placer la greffe, de le présenter sur le tronc, d’y pratiquer deux ou quatre ouvertures, par lesquelles la partie supérieure des greffes sortira, lorsque le tout sera convenablement rangé.


§. II. De la Greffe en fente, appelée en couronne, & de celle entre l’écorce & le bois.


La première opération consiste à scier le tronc ou la grosse branche de l’arbre (Figure 11) à la hauteur convenable ; de rafraîchir, avec la serpette ou tel autre instrument, le bois meurtri par la scie, ainsi que l’écorce. Si on place plus de quatre greffes, ainsi qu’il a été dit dans la précédente section, leur nombre ressemble aux pointes d’une couronne ; elle ne mérite pas exactement ce nom, aussi-bien que celle dont il s’agit. Lorsque l’arbre est paré, on prend un petit coin de bois dur, qu’on introduit entre la partie ligneuse & l’écorce ; on soulève doucement celle-ci, afin de ne la point endommager ; on retire doucement le coin, en tenant l’écorce soulevée avec l’instrument en Z ou à crochet, (Figure 17) & la greffe prend sa place.

La greffe doit être taillée sur la longueur d’un pouce au moins, en manière de coin ; mais la réussite exige qu’elle ne soit taillée que d’un côté, de manière que le bois de la greffe corresponde directement & touche le bois d’arbre ; & du côté extérieur, que l’écorce touche à l’écorce dans le plus grand nombre de points possibles. Afin de mieux assujettir la greffe, on doit laisser un cran ou espèce d’entaille du côté du bois, & lorsque le tout est mis en place dans ; la situation convenable, on l’assujettit avec des liens, ainsi qu’il a été dit plus haut.

Cette manière de greffer est seulement utile pour les gros arbres qu’on veut conserver à cause de la beauté & bonté du tronc, lorsqu’ils portent ou des fruits sauvageons ou de qualité inférieure.

Combien doit-on placer de greffes sur le même arbre ? Les auteurs sont peu d’accord sur ce sujet. La première chose à considérer est le diamètre du sujet ; la seconde, l’espèce de l’arbre sur lequel on choisira les greffes. Il n’est donc guères possible d’établir une règle fixe & invariable, puisque le nombre des greffes doit être & en raison du diamètre & en raison de la grosseur que ces branches acquerront par la suite, lorsqu’elles deviendront des mères-branches, puisque telle ou telle espèce de poirier, par exemple, donne des bois plus vigoureux que telle ou telle autre ; la qualité du sol dans lequel l’arbre végète, doit également être prise en considération ; il est aisé d’en prévoir les conséquences. On ne peut sagement opérer que d’après cet examen général. Placer des greffes à trois pouces de distance, ainsi que le déterminent quelques auteurs, c’est courir les risques de soulever toute l’écorce de l’arbre à greffer, & il lui sera très-difficile par la suite, pour ne pas dire impossible, de se réunir au tronc ; les greffes seront mobiles dans ce vaste bâillement de l’écorce. Admettons qu’elle ne sera point décollée du tronc ; mais il n’en résultera pas moins une multiplicité inutile de mères-branches, qui se froisseront, se presseront près de leur base sur le tronc, & finiront, étant agitées par les coups de vent, par user leur écorce dans l’endroit où elles se toucheront ; dès-lors il régnera une plaie presque perpétuelle. J’estime que sur une surface d’un pied de diamètre, & par conséquent de trois pieds de circonférence, six à huit greffes bien faites sont suffisantes. Je conviens que la coutume ordinaire est très-éloignée de mon assertion ; mais je dirai, à mon tour, pourquoi cette multiplicité de branches, tandis que trois ou quatre suffisent à la formation d’une belle tête d’arbre, & qu’elle se forme plus naturellement que lorsqu’il y a confusion ?


Section III.

De la Greffe par juxta-position, autrement dite en flûte, en chalumeau ou en canon, en sifflet, en anneau, en tuyau, &c.


Quoique toutes les greffes soient par juxta-position, cette dénomination convient plus particulièrement à celle-ci, puisqu’il est indispensable que toutes les parties se touchent le plus intimement possible, & qu’il y ait une juste proportion de grandeur & de grosseur entre la pièce greffant & le sujet à greffer.

Il paroît qu’un jeu d’enfant a procuré la première idée de cette greffe. Lorsque les arbres sont en sève, ils coupent des branches de la pousse de l’année précédente ; par exemple, du saule, du rosier sauvage, ou de tel autre arbre ; ils pressent avec leurs doigts, circulairement & du même côté, l’écorce contre le bois intérieur, commençant par le bas, & progressivement jusqu’à l’extrémité supérieure ; ils détachent doucement l’écorce du bois, la séparent & tirent enfin par le plus grand côté. Lorsque le bois est enlevé, l’écorce ressemble à un cylindre, à un chalumeau, à un canon, ou à une flûte, ou à un sifflet, si on la perce de quelques trous & si, à son extrémité supérieure, on adapte un morceau de bois comme aux sifflets, &c. La description de ce jeu d’enfant explique la manière de préparer la greffe dont il s’agit. Il est aisé actuellement de connoître l’origine des différentes dénominations, qui varient suivant les provinces.

On choisit une branche bien saine & de l’année précédente, lorsqu’on le peut, (voyez Figure 12) que l’on coupe à quelques pouces près du tronc ou plus éloigné, suivant sa force & sa grosseur, qui doivent décider de ce retranchement. Cette figure représente un morceau de branche isolée ; mais on doit la supposer adhérente au tronc. Depuis le point A jusqu’au point B, avec le tranchant de la serpette, on fend l’écorce en lanières ; elles sont ensuite doucement détachées du bois, sans les meurtrir, comme on le voit en E.

Pendant qu’un ouvrier exécute cette opération, un autre prépare l’anneau ou cylindre C, ou flûte garnie de son bouton D ou de plusieurs boutons, & d’un diamètre égal, s’il se peut, à celui du bois A mis à nu. Alors, sans perdre de temps, on le fait glisser sur ce bois, jusqu’à ce que sa base soit parvenue à la naissance des lanières ; si le cylindre qui s’applique sur le bois est dans une proportion avec lui, & s’il recouvre tout le bois & s’unit exactement avec lui, on coupe circulairement les lanières au-dessous de ce cylindre, après avoir fait rencontrer & joindre les deux écorces, on recouvre cette union, ainsi que le sommet du bois & du chalumeau, avec l’onguent de St.-Fiacre. Voilà la première manière.

La seconde & la plus sûre consiste à conserver les lanières, à recouvrir avec elles le cylindre, excepté sur l’œil (ou les yeux) & à les maintenir assujetties avec des ligatures que l’on détache au besoin.

Comme il est difficile de trouver un cylindre qui soit en proportion parfaite avec le bout découpé en lanières, il est aisé de remédier à ce défaut ; s’il est trop étroit, on le fend d’un bout à l’autre, suivant sa longueur, du côté opposé à l’œil, & on l’applique sur le bois. Alors on soulève un morceau de la lanière qui y correspond, & on la divise toujours sur la longueur, sur la largeur qui manque à l’anneau, de manière que cette division bouche la place vide ; enfin, on relève & assujettit tout autour les lanières, ainsi qu’il a été dit.

Si l’anneau est trop large, on le coupe d’après le diamètre du bois ; on rapproche, autant qu’il est possible, les deux parties coupées, afin qu’elles se touchent dans tous les points, & on recouvre le tout avec les lanières.

Le continuateur de M. Roger de Schabol parle d’une autre espèce de greffe par juxta-position, & il s’explique ainsi ; « Je perçois l’écorce lisse & unie d’un poirier, & j’y faisois un trou d’environ un pouce de profondeur ; puis, avec une gouge de menuisier, j’unissais la plaie, sur-tout à l’endroit de l’écorce. Je prenois ensuite la mesure de la profondeur du trou, & je diminuois par le bout mon rameau en forme de cheville ronde, en observant qu’il fut de la même grosseur que la vrille. Après l’avoir fait entrer un peu à force & l’avoir enfoncé jusqu’au fond du trou, j’observois que l’écorce de la tige de l’arbre & celle du rameau se touchassent de toutes parts, après quoi j’enduisais cet endroit avec l’onguent de Saint-Fiacre. Le rameau étant toujours de la pousse précédente, je lui laissois trois ou quatre yeux. Cette façon de greffer a lieu à la fin de février ou au commencement de mars, comme la greffe en fente, à qui elle est bien supérieure, quand elle réussit ».

Voici encore une autre méthode du même auteur, analogue à la précédente ; c’est lui qui va parler. « Avec un ciseau plat, fort mince & d’un quart de pouce de largeur, j’ai fait, tout près de l’écorce de la tige, une entaille profonde d’un demi-pouce ; ensuite, d’après son épaisseur, j’ai aplati, dessus & dessous, en forme de spatule, l’extrémité inférieure du rameau, & je l’ai enfoncé jusqu’à la profondeur de l’entaille faite à la tige. J’ai observé pareillement que les écorces se rapprochassent exactement, sans négliger le cataplasme ordinaire ».

On peut mettre au rang des greffes par juxta-position proprement dites, celle que M. Cabanis appelle par inoculation, & qu’il décrit ainsi : « Cette greffe ne se pratique que sur les arbres & arbustes dont les boutons sont gros, comme le marronnier d’Inde, la vigne, le cassis, &c. Elle consiste à détacher en même temps un bouton sauvageon & un bouton de bonne espèce, d’égale grosseur de leurs bourses ou valvules, & de substituer celui-ci à l’autre. On enduit le contour des points d’union d’un mélange de cire & de térébenthine, pour contenir le bouton transposé dans sa nouvelle loge, & empêcher l’eau d’y pénétrer. Ces bourgeons inoculés reprennent assez facilement. Cette greffe ne se fait qu’à la première sève. On peut s’en servir pour transposer des boutons à fruits de certaines espèces de poiriers qui les ont fort gros ; mais on ne fait jamais par-là que des entes de curiosité, & jamais des entes de durée. »


Section IV.

Des Greffes en écusson.


On appelle écusson, (Figure 13,) un morceau d’écorce de douze à quinze lignes de longueur sur trois à quatre de largeur, garnie d’un bon œil dans son milieu. Cet écusson est pris & détaché sur une branche de l’année précédente & découpé en écusson, ainsi qu’on le voit (Fig. 13.) ou en triangle alongé, (Figure 16.) C’est de la première forme, qui ressemble à un écusson d’armoire, que ce morceau d’écorce a pris son nom & qu’il a été consacré à ce genre de greffe.

Pour enlever l’écusson de dessus la branche, on fend l’écorce de celle-ci tout autour de l’œil, en observant de lui donner la forme de la Figure 13 ou de la Figure 16. Après cette première opération, il faut enlever l’écusson sans le meurtrir ni sans endommager l’œil. Pour cet effet, on presse, avec le pouce de la main droite, l’œil de l’écusson contre le bois, & on tourne lestement la main gauche qui tient la branche, comme si on vouloit la tordre. Alors l’écusson se détache, parce que l’arbre étant en sève, l’écorce ne sauroit y être collée, & l’écusson cède facilement à l’impulsion qu’on lui donne.

Avec le tranchant de la lame du greffoir, on fait ensuite sur l’écorce de la branche à greffer, une incision en manière de T (voyez Fig. 14, A) ; avec la partie inférieure du greffoir on soulève doucement les deux parties de l’écorce coupée depuis D jusqu’en A, sur une largeur proportionnée à la moitié du diamètre de l’écusson, & l’on tient ces deux parties soulevées & écartées, jusqu’à ce qu’on ait placé l’écusson. Comme les deux mains sont occupées pendant le cours de cette opération, on tient avec l’extrémité de ses lèvres l’écusson ; ensuite, lorsque le soulèvement de l’écorce est fait & maintenu tel avec la base du greffoir tenu avec la main gauche, on prend, de la droite, l’écusson, & on l’insinue dans l’ouverture, & il est placé ainsi qu’on le voit en B (Fig. 14). On observe avec soin que l’écorce de la partie supérieure de cet écusson corresponde & joigne en tous points l’écorce coupée de la partie transversale du T (Figure 14 D), après avoir insinué le reste sous les deux parties de l’écorce soulevée, qui forment alors deux angles. L’écusson, une fois bien placé, enfoncé & collé contre le bois, vous ramenez les deux angles de l’écorce sur l’écusson, mais sans couvrir l’œil.

On doit avoir par avance préparé de petites ligatures, soit en laine, soit en coton, (ce sont les meilleures, parce qu’elles ont la facilité de prêter & de s’étendre) soit en chanvre, écorce, brindilles d’osier, de saule, &c. ; le moment de les employer est venu. Prenez ce lien par le milieu, placez-le derrière la partie de la greffe, ramenez le sur le devant, & recouvrez la ligne transversale du T ; ramenez-le sur le derrière, puis sur le devant, & ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la greffe en soit recouverte, sans cependant cacher l’œil. Nouez ensuite par derrière, & l’opération est finie.

La plupart des pépiniéristes suppriment l’excédent de la branche après l’avoir greffée. Ne vaut-il pas mieux le couper auparavant, après avoir examiné & choisi l’emplacement où l’on veut greffer ? Souvent cet excédent de branche embarrasse, & plus souvent encore la secousse que l’on donne à la branche en la retranchant, puisque l’on est obligé de placer la main trop bas, peut occasionner le dérangement de l’écusson ; il faut aller au plus sûr.

On est quelquefois surpris du peu de réussite de plusieurs greffes, quoique l’opération ait été bien faite. Une légère attention auroit prévenu ce contre-temps. Après avoir détaché l’écusson de dessus le bois, c’est le cas d’examiner si son œil est vide ou plein ; c’est-à-dire, si la partie intérieure & qui constitue essentiellement la greffe, n’est pas restée adhérente au bois. Dans ce cas l’écusson est à rejeter, & sur mille il n’en réussira pas un. Le moyen le plus sûr de parer à cet inconvénient, est, lorsque l’on lève l’écusson, de laisser un peu de bois sous l’œil. L’habitude facilite cette pratique.

Il y a deux manières de greffer en écusson, ou à la pousse, ou à œil dormant.

I. La greffe en écusson à la pousse ne diffère en rien quant au mécanisme de l’opération qui vient d’être décrite ; la saison seule a fixé sa dénomination. Elle s’exécute dès que l’arbre commence à être en sève, & l’on choisit alors un œil sur un bourgeon d’un arbre franc, œil qui n’a pas encore poussé.

II. La greffe en écusson à œil dormant se pratique lorsque l’arbre est en pleine sève & elle ne diffère de la précédente que parce que la feuille, (voyez ce mot), mère nourrice du bouton, est développée & couvre de sa base l’œil qui doit pousser au printemps de l’année suivante. La Figure 13 représente cet écusson. A, désigne l’œil, & B la queue ou pétiole de la feuille qu’on a coupé exprès & qu’il faut ainsi couper, puisque ce n’est plus à elle que sera confiée la nourriture de l’œil. On l’a appelé dormant, parce qu’il reste engourdi & comme dormant jusqu’au retour des premières chaleurs du printemps suivant.

Soit que l’on greffe en écusson à la pousse, soit à œil dormant, on peut placer deux greffes sur le même sujet, aux deux côtés opposés ; mais non pas sur la même ligne, l’une doit être plus haute que l’autre. Pour suivre l’ordre de la nature, on fera très-bien d’observer le même espace entre les deux greffes, que la nature conserve d’un œil à l’autre.

Cette greffe diffère encore de la précédente, en ce que dans la première on abat la partie de la branche supérieure à l’écorce, tandis que pour celle-ci on la conserve jusque vers la fin de l’hyver prochain ; alors on la rabaisse à cinq ou six lignes au-dessus de l’œil qui a dormi jusqu’à cette époque, & qui ne tardera pas à s’ouvrir & à pousser un jet vigoureux au moment que la chaleur viendra ranimer la végétation.

Ce n’est pas assez d’avoir écrit le mécanisme de chaque espèce de greffes, je dois actuellement entrer dans des détails plus circonstanciés sur le temps de greffer & la préparation des greffes.


CHAPITRE II.

Observations sur les Greffes.


Section Première.

Des époques auxquelles on peut greffer.


Indiquer tel ou tel mois pour greffer, par exemple, en écusson à la pousse où à œil dormant, ce seroit induire en erreur le commun des hommes, parce qu’en agriculture, aucune proposition générale n’est admissive ; je l’ai souvent dit & en voici une nouvelle preuve. Supposons pour un instant que je ne connoisse que la Provence, que le comtat d’Avignon, le Languedoc & le Roussillon, en un mot, nos Provinces méridionales les plus chaudes & où la végétation est plus hâtive & plus active que dans le nord : j’avancerais alors hardiment que telle ou telle espèce d’arbre peut être greffée à la fin de février ou au commencement de mars ; mais si j’habitais la Flandre ou l’Artois, &c. & que je ne fusse jamais sorti de ces Provinces, j’accuserois à coup sûr d’erreur l’écrivain des pays du midi de la France, qui s’est imaginé que toutes les provinces du royaume ressembloient à la sienne, ou peut-être le condamnerois-je, si je ne faisois pas la différence des positions. Dans ce cas l’habitant du nord & celui du midi ont raison dans le fond ; mais tous deux ont tort d’avoir généralisé leurs assertions.

Il faut donc observer, pour greffer, le climat & la manière d’être de la saison dans telle ou telle année. Je demande au greffeur le plus habile des Provinces du nord, si dans les mois de février, de mars ou jusqu’au milieu d’avril de l’année 1784, il a trouvé un seul arbre susceptible de recevoir la greffe ? L’hiver rigoureux & prolongé au-delà des bornes connues, tenoit la nature entière engourdie : cependant dans les Provinces méridionales on auroit pu, à la rigueur, greffer certains arbres au commencement de mars. Il est donc plus qu’inutile de fixer des époques que les circonstances rendent arbitraires ; mais il existe des époques naturelles qui ne trompent jamais le cultivateur, les voici. Lorsque l’écorce, rendue inhérente au bois par l’engourdissement de la sève durant l’hiver, commence à se détacher de ce bois, alors on est assuré que la sève gagne le sommet de l’arbre : lorsque cette écorce se détache facilement, l’arbre est en pleine sève. On connoît l’un & l’autre en coupant un petit rameau, & avec le tranchant de la serpette on soulève l’écorce qui cède & se détache plus ou moins promptement, en raison de la quantité de sève. Voilà pour les greffes à faire dans la première saison. Tant que cette première sève existe, on peut greffer.

À une certaine époque très-variable suivant le climat & sur-tout suivant la saison, les mouvemens de cette première sève se ralentissent enfin ils sont nuls pendant quelques jours. On reconnoit ce point de démarcation entre la sève du printemps & celle vulgairement appelée du mois d’août ou seconde sève par l’adhésion de l’écorce au bois, beaucoup moins forte cependant qu’en hiver. Comme ce signe n’est pas bien caractéristique, puisque si l’été est pluvieux, une sève succède à l’autre presque sans aucune interruption, j’en ai vu l’exemple dans nos Provinces méridionales ; mais voici un second signe caractéristique par les arbres à fruits à pépins, qui me paroît décisif. Il est indiqué par M. de la Bretonnerie dans son excellent Ouvrage intitulé École du jardin fruitier, & je crois que c’est à lui qu’on en doit la première observation. En parlant de la greffe en écusson, il s’explique ainsi : « La meilleure saison de la faire est au déclin de la canicule, lorsque la sève s’arrête, ce que vous remarquez lorsque le bouton est formé au haut des branches des poiriers & des pommiers, & qu’on ne voit plus deux feuilles en fourche au bout des branches, ce qui montre quelles s’allongent encore, la sève marchant toujours ; mais quand les deux feuilles sont disparues, que la branche est fermée par un bouton, c’est-là le signe certain que la sève est arrêtée. Le pêcher ne marque pas de même, mais sa sève s’arrête aussi en septembre peu après les autres ».

Le choix du jour & de l’heure pour greffer n’est pas indifférent ; quant à la prétendue influence de la lune suivant ses différentes phases, c’est une absurdité, quoique la lune agisse par sa pression sur l’atmosphère en général, (voyez le mot Lune) ; ce n’est pas le cas d’entrer ici dans une pareille discussion. Dans le premier printemps, lorsque l’écorce est susceptible de se détacher du bois, s’il survient des pluies ou abondantes ou fréquentes, il est prudent de différer de greffer jusqu’à ce que le beau temps se soit rétabli, & d’attendre même quelques jours après. À cette époque la sève monte avec trop d’impétuosité dans l’arbre, & cette sève trop aqueuse manque de ce gluten, de ce liant, de ce visqueux qui assujettit l’écusson contre le bois & les écorces les unes contre les autres ; en un mot, l’aquosité noie la greffe. S’il pleut pendant l’opération ou aussi-tôt après, sa reprise, par la même raison, sera très-difficile. Il vaut mieux greffer dans la matinée que le soir & jamais à midi, sur-tout pendant les sécheresses. Dans ce dernier cas, il est indispensable, si on ne peut commodément arroser le pied des arbres à greffer, différer l’opération. La sécheresse nuit souvent aux greffes de la seconde sève, & il s’y joint quelquefois des vents brûlans, de ces vents appelés siroco en Italie & du sud-est dans nos Provinces méridionales : il est démontré par l’expérience que les greffes faites dans ces circonstances sont desséchées dans la même journée. De ces petites observations pratiques dépend souvent le succès.


Section II.

Des avantages des différentes espèces de Greffes.


La greffe par approche est peu usitée, parce qu’on trouve rarement deux sujets assez près l’un de l’autre & assez jeunes ; cependant, dans le cas où deux pieds d’arbres s’avoisinent, s’il y en a un bon & le second foible, l’on peut employer les méthodes décrites en parlant des Figures 2 & 3, afin de détruire le plus mauvais & conserver le meilleur. Elle est utile pour multiplier & conserver des espèces rares.

Tous les arbres à pépins & à noyaux admettent la greffe en fente ou en poupée ; il faut cependant en excepter quelques-uns, le figuier & le noyer, par exemple ; & cette greffe manque le plus souvent sur le mûrier & sur le pêcher. Si on veut rajeunir un vieux arbre, après l’avoir étêté on le greffe en fente ; s’il est caduc, la greffe poussera pendant quelques années, & l’arbre périra bientôt ; les nouveaux jets seront les derniers efforts de la nature. M. de la Bretonnerie, dans l’Ouvrage déjà cité & qu je cite toujours avec plaisir, dit que quelquefois l’on plante des arbres de trois à quatre pouces de tour, & que ces arbres souvent ne poussent pas dans la première année. Si leur écorce est restée verte, il y a encore à espérer : mais dans l’incertitude & se trouvant dans ce cas, il prit le parti de rabaisser de quatre à cinq pouces cette tige à plein vent & de la greffer en fente : le suçcès le plus décidé couronna ses espérances. De cette heureuse tentative, en plantant avant l’hiver de bons pieds sauvageons d’une certaine grosseur, & pourvus d’un assez grand nombre de racines pour assurer leur reprise, on peut conclure que la greffe en fente réussira, si elle est pratiquée à propos, faite & conduite avec les soins requis. Cet avantage est précieux, puisque l’on gagne une année, & chacun aime à jouir.

Si le pied de l’arbre à greffer en fente n’a pas trois à quatre pouces de circonférence, il est à craindre qu’avant la troisième ou quatrième année, il ne se trouve plus de proportions entre les greffes & le pied ; dès-lors les bourrelets excéderont de beaucoup sa superficie, & on aura un arbre défectueux quant à la vue, mais encore de peu de durée. Si on greffe un vieux pied, quoique du diamètre requis, ou un arbre languissant, les bourrelets dépasseront de même la coupé de l’arbre. La raison en est simple : ces pieds ont leur bois parfait déjà tout formé ; la conversion de leur aubier, (voy. ce mot) est déjà fort avancée en bois parfait, leur écorce est coriace, & peu susceptible d’extension. Les greffes, au contraire, sont prises sur des pousses de l’année précédente ; elles n’ont presque point de bois parfait, ou plutôt tout est encore aubier, & leur écorce est tendre & susceptible de la plus grande extension. Il résulte de cette disproportion entre le pied & la greffe, que celle-ci se nourrit & s’étend en circonférence & longueur, tandis que l’accroissement du diamètre de celui-là ne peut pas suivre la même progression, parce que les sucs nourriciers qu’il s’approprie, ne peuvent distendre son bois dans la même proportion que le bois des greffes. Ou ne greffez pas, ou choisissez les sujets : s’ils sont trop foibles, & s’ils ne peuvent porter qu’une greffe, il est rare de la voir couvrir la partie coupée de l’arbre, sans que la moitié ou les trois quarts du tronc mis a nu, ne soient desséchés ou morts : il vaut mieux attendre, & placer deux greffes sur un diamètre convenable.

Lorsque le diamètre des troncs ou des branches est trop considérable, la greffe en fente ou en poupée ne suffiroit pas. La partie du milieu seroit pourrie avant que le bourrelet qui se forme au bas des greffes fût en état de recouvrir la plaie. Insensiblement il la recouvrira, mais il ne sera plus temps ; le chancre, la pourriture établie, gagneront de proche en proche, & corroderont tout l’intérieur du tronc. Afin d’éviter ces suites dangereuses, on a recours à la greffe en couronne, qui vaut infiniment mieux que la greffe en fente & en croix, opération qui nécessite deux séparations transversales de toutes les parties du bois & de l’écorce jusqu’à une certaine profondeur. Évitons de charger de plaies les arbres, sur-tout lorsqu’elles sont inutiles : je préfère par cette raison la greffe entre le bois & l’écorce. Ces deux greffes exigent que l’arbre soit bien en sève.

La greffe en sifflet ou flûte, exige le même mouvement dans la levé. Elle convient particulièrement au châtaignier & au maronnier, quoique l’expérience ait démontré que la greffe en écusson réussit fort-bien ; mais la greffe en flûte sur cet arbre est devenue générale dans tout le royaume.

La greffe en écusson est la plus expéditive & la plus sûre ; il est rare qu’elle manque pour les fruits à noyaux. Si celle à œil dormant ne réussit pas, ce que l’on connoît en douze à vingt jours, on la répète tant que la sève est en mouvement, & le sujet en souffre très-peu.

Les avantages de la greffe en écusson & à la pousse sont, 1°. d’avoir beaucoup de temps devant soi, objet très-important, & qui facilite le choix du jour & des heures propres à l’opération ; 2°. le temps que l’on gagne, puisqu’en greffant de bonne heure, c’est-à-dire, dès que l’écorce se détache, la greffe a le temps de pousser, de darder son jet pendant six ou huit mois, suivant le climat ; 3°. son bois est assez formé pour ne pas craindre les rigueurs de l’hiver, tandis que dans les greffes tardives il se trouve très souvent herbacé lorsque les gelées surviennent, & elles le font périr ou en totalité ou en grande partie ; ce qui paroit rester intact a beaucoup de peine à prendre le dessus dans le cours de l’année suivante. La méthode d’attendre la fin de mai ou de juin pour greffer à la pousse, est abusive. Les pommiers & les poiriers & les arbres à pépins supportent la greffe à la pousse, mais pas aussi bien que les pruniers & les cerisiers.

Les greffes en écusson & à œil dormant, offrent une très-grande ressource lorsque les greffes précédentes ont manqué ; on attend le retour de la seconde sève, & c’est la meilleure saison. Cette greffe convient particulièrement aux pêchers & aux abricotiers, le premier greffé sur lui-même ou sur un amandier, craint la véhémence du retour de cette sève ; il est plus prudent d’attendre qu’elle soit un peu ralentie. En parlant de chaque espèce d’arbres, nous aurons soin d’indiquer l’espèce de greffe qui lui convient le plus.

Un avantage précieux des greffes est le perfectionnement des espèces ; par exemple, pendant plusieurs années consécutives, greffez sur lui-même un bon chrétien d’hiver commun : plus il sera greffé, moins il sera graveleux, & la même opération répétée sur le marronnier d’inde, diminue singulièrement l’âpreté de son fruit ; peut-être parviendroit-on à la lui faire perdre complètement : à chaque greffe il se forme une espèce d’oblitération des canaux, leurs filières sont plus resserrées, & laissent par conséquent monter une sève mieux élaborée ; peut-être encore ce premier levain qui change & modifie la sève du pommier sauvageon, lorsqu’elle passe dans la greffe, de l’api ou de la renette, &c. contribue-t-il plus qu’on ne pense à la pureté ou à la transmutation ou à la perfection de l’essence de cette sève ; en effet, elle éprouve dans les filières de la greffe une entière conversion par son mélange avec le levain ou suc propre de la greffe.

Les greffes facilitent encore le rétablissement de l’équilibre dans les branches. Si un côté de la tête de l’arbre se trouve dégarni, ou s’il ne porte que des branches foibles ou chiffonnes, toute la sève sera attirée par ce côté, & les branches deviendront encore plus maigres ; alors on est libre de choisir, pour prévenir cet inconvénient, une ou deux de ces meilleures branches, & de les greffer, ou en écusson, ou à la pousse, ou à œil dormant. Si les branches sont trop pauvres, on peut greffer les branches bonnes & les plus voisines de la place vide, &c. &c.

L’expérience démontre que les arbres greffés par le pied ne s’élèvent jamais aussi haut que les arbres greffés au sommet de leur tronc. Un simple coup-d’œil sur les sauvageons qui poussent sur les coteaux, dans les vergers & dans les jardins, ne laissent aucun doute sur ce sujet, & pour s’en convaincre il suffit de les comparer les uns aux autres. Cette différence dans la hauteur mérite d’être prise en considération, puisqu’un arbre droit, sain & élevé de tronc, pousse naturellement plus de branches (toutes circonstances égales), & acquiert un plus grand diamètre : ainsi, dans des pays peu boisés, de tels troncs offrent des ressources précieuses pour faire les douves des vaisseaux vinaires, des planches, des chevrons, & même quelquefois d’assez bonnes pièces de charpente. Quand même ces avantages ne seroient pas aussi réels que je les présente, n’est-il pas bien agréable de voir un verger, une avenue, dont le tronc des arbres soit élevé, plutôt que ces troncs ravalés, souvent tortus, & un amas de branches sous lesquelles on peut à peine se promener ? On doit encore considérer que plus l’arbre est élevé, & moins son ombre nuit aux productions du sol.

Il est plus avantageux, à tous égards, de planter de beaux sauvageons, de tiges élevées & proportionnées en hauteur & grosseur, & de greffer leur sommet, ou en même temps qu’on les plante, ou dans les années suivantes, lorsqu’ils auront jeté quelques branches dont on choisira les meilleures pour greffer, & dont on abattra les autres. Si on se propose de les greffer à la pousse, on les ravalera à la fin de l’automne, c’est-à-dire, aussitôt après la chute des feuilles, à trois ou quatre travers de doigt de l’endroit où la greffe sera placée lors de la première sève, afin que cette première sève ne s’épuise pas à nourrir un rameau qu’il faudra retrancher, & elle refluera mieux préparée sur la partie de la branche qui sera conservée. Cette méthode est très-employée par les paysans de nos provinces du midi, principalement pour les abricotiers, les cerisiers & les pruniers. Elle est indispensable pour le châtaignier, & très-avantageuse pour le noyer. Pourquoi cet usage est-il si peu connu dans les provinces du nord ? on diroit qu’il est presqu’entièrement resserré dans la vallée de Montmorency, & qu’il est, pour ainsi dire, inconnu dans le reste des environs de Paris.

Le propriétaire qui se propose de planter des avenues, de border des champs, de peupler un verger de beaux & bons arbres fruitiers, n’a pas de parti à choisir plus sur, plus immanquable que celui-ci.

Il est encore constant que lorsqu’un arbre se met à fruit de bonne heure, ou qu’il donne beaucoup de fruits, il pousse peu en branches, & gagne peu pour la grosseur ; la greffe dans les pépinières, contribue singulièrement à le mettre à fruit, & on jouit beaucoup plutôt des espaliers de nos jardins ; mais si l’on plante un tel arbre dans une avenue, dans un verger, où le sol diffère beaucoup de celui des jardins, il est clair que les arbres, pour ainsi dire abandonnés aux seuls soins de la nature, donneront promptement du fruit, & ne formeront jamais de beaux arbres. Si, au contraire, dans ces cas, on plante de beaux sauvageons, bien enracinés, leur végétation, qui sera seulement suspendue pour un temps, & non manifestement dérangée, leur laissera la liberté de se charger de beaux bois capables de recevoir la greffe quand le tronc sera formé, pour sa hauteur & pour sa bonne constitution.


Section III.

Des précautions à prendre, afin de ft procurer des Greffes sûres.


I. Du temps de cueillir les greffes. Plusieurs auteurs conseillent pour la greffe en fente, pour celle en croix, entre l’écorce & le bois, & : pour la pousse, 1°. de faire choix des rameaux sur lesquels on doit lever les greffes, dès le mois de décembre, ou dans les beaux jours de l’hiver, lorsque l’on taille les arbres ; 2°. de ficher en terre ces rameaux par leur gros bout, de bien plomber la terre tout autour, & de la tenir fraîche. Comme les pluies sont fréquentes dans cette saison, & qu’il y a peu d’évaporation, un sol exposé au nord n’exigera aucune irrigation, & conservera la fraîcheur de ces rameaux.

D’autres conseillent de les planter dans une courge, dans des pommes ; le premier parti est plus sûr : enfin, de les planter en terre dans une cave, & loin des soupiraux, afin que le grand air ne les hâle point.

Je ne vois aucun avantage réel dans l’une ou l’autre de ces pratiques. En effet, le rameau ne se conserve-t-il pas mieux sur l’arbre que lorsqu’il en est séparé ? Il est plus avantageux de s’en rapporter a la nature. Pourquoi ne pas laisser sur l’arbre le nombre des rameaux dont on aura besoin au renouvellement de la sève ! Les pépiniéristes seuls en ont besoin d’un grand nombre, & ce grand nombre multiplieroit les plaies au moment de l’ascension de la sève, si on attendoit cette époque pour les abattre. Voilà le seul cas où l’on doive mettre des rameaux en réserve ; mais le particulier qui a besoin de quatre ou de six arbres de la même espèce, en trouvera les écussons sur un ou sur deux rameaux tout au plus : alors recouvrant avec l’onguent de Saint-Fiacre, les plaies qu’il aura faites, il n’y aura pas évaporation de la sève ; on aura des greffes fraîches, & dont la végétation sera analogue à celle des sujets à greffer, puisque les rameaux auront éprouvé les mêmes intempéries que les arbres.

Si cependant on a des envois à faire d’une certaine quantité de greffes, ou à en demander, il convient dans ce cas de s’y prendre d’avance, sur-tout si elles doivent venir du nord au midi, ou du midi au nord, parce que la végétation ne seroit plus égale à cause de la différence des climats.

La première attention à avoir, est de rassembler les rameaux de chaque espèce en petits paquets séparés, étiquetés, & liés ensemble ; de les enfoncer dans de la cire molle, & encore mieux dans de l’argile fraîche, mêlée & pétrie avec de la bouse de vache, qui lui empêchera de se gercer ; enfin de recouvrir cette terre ou cette cire avec la mousse, ainsi que les rameaux, d’assujettir le tout avec de la paille, du jonc ou de la ficelle, &c. & de placer le tout dans une boîte.

II. De la place du rameau fut laquelle on doit lever l’écusson. Si on examine les yeux d’un rameau quelconque, on verra qu’ils ne sont pas tous égaux, & pour la forme & pour la grosseur ; ceux du sommet tiennent à un bois imparfait, & sont peu formés ; ceux du bas sont ordinairement plats, petits, & plus particulièrement destinés à donner des fleurs ou de petites branches à fruit. Il reste donc ceux du milieu des rameaux, & ce sont les bons. On voit, en général, sur les arbres à noyaux, des yeux doubles ou triples ; ceux-ci méritent la préférence sur tous les autres ; les yeux simples sont à rejeter.

Les branches gourmandes ou chiffonnes, fournissent de mauvaises greffes ; il est important de les choisir sur branches saines & déjà à fruit ; mais quels sont les meilleurs rameaux, ou ceux du haut, du milieu ou du bas de l’arbre ? doit-on préférer ceux placés du côté du nord ou du midi, &c. ? Ces questions gravement traitées par plusieurs, pour se donner un ton scientifique, me paroissent bien minutieuses, quoiqu’il soit cependant vrai que les branches du midi & du levant sont, en général, d’une texture plus compacte que celles placées au nord ou à l’ouest, ainsi que celles du milieu de l’arbre, comparées à celles du sommet. Pourvu qu’elle soit saine, bien nourrie, bien aoûtée, cela suffit.

On a encore longuement discuté pour savoir vers quel point cardinal devoit être placé l’écusson sur l’arbre ou sur la branche. Je dis qu’il est impossible d’établir une règle générale pour tout le royaume ; au nord, on a à craindre la froidure ; au midi, le dessèchement de la greffe ; à l’est ou à l’ouest, les coups de vent ou les pluies, &c.

La vraie position tient au climat en général, & en particulier à la situation du jardin ou de l’arbre, mais principalement par rapport à l’abri des coups de vents, & à l’ardeur du gros soleil. Ces effets varient suivant les pays ; ici le vent du nord assure le beau temps, tandis que ceux du midi ou de l’ouest traînent après eux les pluies & les orages ; là, c’est tout le contraire : chacun doit donc étudier la manière d’être de son climat, & greffer ensuite suivant ce que l’expérience aura prescrit.

Il est assez bien prouvé que certains arbres, tels que l’olivier, le châtaignier, le pommier, à cidre sur-tout, &c. donnent en général d’amples récoltes seulement de deux années l’une, & que tous ces arbres ne s’accordent pas pour la même année ; afin de remédier à cet inconvénient, on a imaginé de greffer ces arbres dans l’année, avec l’espèce de l’arbre, dont l’abondance ne concouroit point avec celle du plus grand nombre. Cette heureuse transposition rend les récoltes égales, ou les assure pour l’année où les cultivateurs n’en ont que de médiocres. Cet article mérite la plus grande attention.


CHAPITRE III.

De l’Analogie des Sèves.


Que de romans ou plutôt d’extravagances ont été dites, écrites & répétées. On a vu un pêcher greffé sur un amandier, un prunier, & aussitôt l’on conclud que tous les arbres à fruits à noyaux, pouvoient l’être les uns sur les autres. Les arbres à fruits à pépins, ont également été envisagés sous le même point de vue. Si on consulte les anciens, on lira dans Pline, Columelle, &c. qu’un même arbre est susceptible par le secours de la greffe, de produire des noix, des pèches, des raisins, des pommes, des abricots, des poires, &c. On vous dira que traverser le tronc d’un noyer avec une tarrière, & faire passer par ce trou un sarment de vigne, le raisin qui en proviendra dans la suite, donnera de l’huile & non pas du vin, &c. ; il seroit trop long & sur-tout trop fastidieux de rapporter ici l’énumération des puérilités en ce genre ; malgré cela on voit réussir des greffes singulières, & qui paroissent disproportionnées ; par exemple, celle du rosier sur le houx, celle du chianotho, arbrisseau d’Amérique, sur notre frêne ordinaire, qui ne lui ressemble en rien.

À quoi tient donc ce mécanisme étonnant ? convenons de bonne-foi que nous raisonnons beaucoup, que nous voulons tout expliquer, & que nous ne savons rien, ou du moins très-peu de chose, puisque la plus petite expérience met en défaut nos systèmes les plus spécieux, & qui paroissent établis sur des bases solides.

Il sembleroit que les arbres dont la texture intérieure paroît analogue, & qui commencent à végéter, à fleurir, & à donner des fruits mûrs en même-temps, devroient conserver entr’eux une affinité pour la greffe ; l’expérience prouve le contraire.

La nature a divisé les arbres & les plantes par familles, ou peut-être cette division tient plus à nos méthodes qu’à la nature ; par exemple, le châtaignier & le noyer sont des arbres à fleurs à chatons ; le chêne l’est également. Voilà donc une analogie bien frappante ; cependant à force de soins, de peines, on est parvenu à greffer les uns sur les autres ; mais à la seconde ou à la troisième année la greffe périt.

Le platane & plusieurs autres arbres, offrent un nouveau genre de contradiction. Si on le greffe sur lui-même, la greffe périt ; cependant on avoit avancé qu’il étoit susceptible de produire des figues, des cerises, &c.

D’après quelles loix physiques peut-on donc établir les loix de l’analogie ? sur aucune. Tant qu’on généralisera les assertions, l’erreur en sera la suite. Le tâtonnement (car nous marchons en aveugles) & l’expérience, doivent être nos seuls guides ; le reste est charlatanisme pur ; tout nier est absurde ; tout admettre est sottise ; il vaut beaucoup mieux suspendre son jugement, répéter une expérience qui paroît folle, la faire avec soin, & l’on sait ensuite à quoi s’en tenir. De tels préceptes découragent les paresseux qui aiment le travail tout fait ; mais ils sont de puissans moteurs pour ceux qui aiment à étudier la nature ; & une seule expérience couronnée par le succès, les dédommage largement de mille autres qui ont été inutiles. L’avancement de la science & l’utilité publique, exigent que le nombre de ces derniers se multiplie.

La seconde analogie des sèves entre la greffe & le sujet, est également importante à connoître & à étudier. Le grand principe d’après lequel on doit partir, est que la végétation de chaque arbre, de chaque plante, tient à un degré quelconque de la chaleur atmosphérique. Ainsi le degré de chaleur qui donne le premier branle à la végétation du pêcher, n’est pas suffisant pour donner la première impulsion la sève du pommier, du châtaignier, du mûrier, &c. Admettons pour un instant la possibilité de la greffe du pêcher sur le mûrier, admettons-la même bien reprise ; il est clair qu’à la seconde année elle fleurira en janvier, février ou mars, suivant la constitution de la saison ou du climat, tandis que la sève du mûrier ne sera en mouvement qu’à la fin de mars, ou au commencement d’avril : en attendant le concours de ses deux sèves, le pêcher fleurira à cause du degré de chaleur ambiante qui lui convient, il épuisera le peu de sève qu’il renferme, il sera dissipé, & le rameau desséché avant que la sève du mûrier soit en mouvement. Il en sera de ce bizarre assemblage, comme de l’arbre coupé & abattu pendant l’hiver, qui repousse au printemps, parce qu’il lui reste un peu de sève, & dont les petits rameaux se dessèchent lorsque l’humidité est dissipée par la chaleur de l’été. On a vu, au mot Amandier, p. 458 du premier volume, la belle expérience de M. Duhamel sur les effets de la chaleur ambiante.

De cet exemple extrême, descendons à un objet plus rapproché. Tout cultivateur sait, par exemple, que telle espèce de noyer pousse quinze jours, & même plus, après telle autre ; il en est ainsi des poiriers, pommiers, pruniers, &c. Il arrive de-là que le tardif ne prend point ou prend mal sur le hâtif. Le noyer, vulgairement appelé de Saint-Jean, ou le mayea dans d’autres endroits, parce qu’il pousse en mai, en offre la preuve. On doit donc craindre que, si le sujet est tardif & la greffe hâtive, ou la greffe tardive & le sujet hâtif, il n’y ait nécessairement dans les arbres à noyaux, une extravasions de sève qui produira la gomme, ou un dessèchement de la greffe dans le cas contraire. Je le répète, l’expérience & la pratique seules instruisent sur les principes de la greffe.


  1. Miraturque novas frondes, & non sua poma.