Cours d’agriculture (Rozier)/HANNETON

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 413-417).


HANNETON, & dans quelques provinces BARDOIRE, MANS, scarabæus melo-Lontha. Lin. Ce scarabée sera représenté dans la gravure du mot Insecte, ainsi que son ver appelé par les jardiniers, gros ver blanc ou turc ou Munts ; il étoit réservé à la patience & au génie observateur de M. Roésel, de nous faire connoître les métamorphoses de cet insecte : ce qui va être dit sera, en général, l’extrait de son ouvrage, auquel j’entremêlerai mes observations.

On reconnoît deux espèces hanneton, qui paroissent tour-à-tour & quelquefois dans la même année, on les distingue par leur grosseur & par la couleur de leurs plaques. La plus petite espèce sort de terre la première : elle n’est pas si commune dans nos provinces du nord que dans celles du centre & du midi du royaume. J’en ai vu à plaque rouge, noire & brune, cette espèce en fournît encore une plus petite qu’elle avec les mêmes variétés de couleur dans les plaques, je ne l’ai rencontrée que dans le bas-Languedoc, peut-être existe-t-elle dans d’autres provinces du midi, elle n’excède pas 4 à 5 lignes de longueur sur deux & demie à trois de largeur ; la longueur de la première est communément de six lignes.

Les gros hannetons vulgairement appelés du mois de mai, temps de leur apparition suivant le climat, offrent la même variété de couleur dans leurs plaques, & la pointe recourbée qui termine leurs corps, fournit encore un caractère distinctif ; elle est courte & petite dans le hanneton à plaque rouge & plus forte dans celui à plaque noire : parmi ces derniers il y en a dont les pieds sont de la couleur de la plaque. Il est aisé de distinguer les deux sexes des hannenetons ; la houpe feuilletée de l’extrémité de leurs antennes, indique un mâle quand elle est longue, & une femelle quand elle est courte. Cette houpe est d’un moindre volume quand le hanneton est en repos ; elle se déploie lorsqu’il se prépare à s’envoler ; les antennes sont repliées sur les yeux qui sont noirs ; au bas de la bouche on observe encore deux autres antennes petites & pointues. Les taches latérales, triangulaires & blanches, que l’on remarque aux hannetons du mois de mai, les distinguent de toutes les autres espèces ainsi que leur grosseur.

Un écrivain sur agriculture, parlant, sans s’en douter de l’espèce petite des hannetons, qu’il confond avec ceux du mois de mai, dit que cet insecte est encore jeune & qu’il n’a pas pris son accroissement total. Cet auteur ignoroit, sans doute, que tout insecte sortant de sa chrysalide est dans sa perfection, & qu’il conserve jusqu’à sa mort la même grosseur & la même forme.

Sous les étuis des ailes du hanneton, ainsi que dans tous les autres insectes volans, sont placées les trachées ou petits trous par où ils respirent ; ces trous se trouvent des deux côtés du segment ; mais ils en ont aussi deux autres au bas de la plaque du col, sous les poils touffus dont le corps du hanneton est couvert dans cet endroit. Ses deux pieds de devant sont distingués des quatre autres, non-seulement en ce qu’ils sont plus courts, mais encore par la partie du milieu qu’il ont plus forte, plus large, & dont, outre cela, le bord est coupant & garni de deux ou trois points ; configuration qui met le hanneton en état de creuser facilement la terre, lors même qu’elle est dure.

On fait que les hannetons s’accouplent & que dans le temps de l’accouplement, les deux sexes restent longtemps attachés l’un à l’autre. La femelle ayant été fécondée, creuse un trou dans la terre & s’y enfonce à la profondeur d’un demi-pied. Elle pond alors des œufs oblongs, dont la couleur est d’un jaune clair ; ces œufs sont rangés les uns à côté des autres & ne sont point enveloppés dans des espèces de pilules de terre, comme quelques-uns l’ont avancé. Après s’être débarrassée de son fardeau, la femelle ressort & se nourrit encore pendant quelque temps des feuilles d’arbre, & meurt.

Voici comment M. Roésel s’y est pris pour observer leur ponte. « Je ramassai, dit ce savant naturaliste, un grand nombre de hannetons, après qu’ils furent accouplés ; je les conservai dans de grands verres fermés avec un crêpe, remplis à moitié de terre couverte d’un gazon verd. Après quinze jours de captivité, je trouvai déjà dans plusieurs de mes bocaux, quelques centaines d’œufs ; je ne touchai point aux autres, parce que j’avois peur que les œufs n’en souffrissent & je les portai même à la cave.

À la fin de l’été je fus examiner un de mes vases, & au lieu d’y trouver des œufs, je les vis remplis de petits vers : comme j’aperçus que le gazon que je supposai leur servir de nourriture étoit un peu fanné, j’en remis du frais à la place & les vases furent tenus en plein air, les vers profitèrent considérablement jusqu’à l’automne ; à l’entrée de l’hiver ils furent reportés à la cave & sortis de nouveau au printemps. Au mois de mai, ils étoient devenus si forts qu’il leur fallut du gazon frais tous les trois jours, & bientôt après tous les deux jours. Enfin, il n’y avoit plus moyen de satisfaire leur appétit. J’imaginai de semer dans des vases des lentilles, des laitues, & d’y mettre mes vers après que ces semences auroient poussé, parce que les racines de toute espèce de plantes fraîches leur servent de nourriture. Ils furent entretenus de cette sorte jusqu’à la fin de la seconde année, & ils ne différoient en rien de ceux appelés par les jardiniers vers blancs ou turcs.

Pour mieux me convaincre de cette similitude, je ramassai un grand nombre des derniers & des plus gros, afin que s’ils vouloient devenir hannetons, ils le devinssent au plus vite, & mes vers furent conservés pour juger par comparaison. Ceux-ci passèrent la troisième année comme les deux premières & c’est dans celle-ci qu’ils font le plus de dégât. La couleur de leur corps est ordinairement d’un blanc jaunâtre, au travers duquel cependant on apperçoit dans les rides quelque chose de gris ; le dessous du corps est uni & le dessus rond & voûté ; le dernier segment est plus grand & plus gros, parce que la nourriture & les excrémens s’y amassent & se voient à travers la peau ; elle reprend une couleur luisante d’un gris violet. Le corps est composé de douze segmens sans compter la tête. À la troisième année la tête est proportionnée au corps, ce qui n’arrive pas dans les deux premières ; sa figure est un rond aplati & sa couleur quelquefois d’un jaune brun luisant, quelquefois de la couleur de l’osier jaune de la vigne, elle est munie par devant d’une pince ou tenaille d’un brun foncé & dentelée à ses extrémités. C’est par le moyen de cette tenaille, de ces ciseaux, que le ver coupe les racines des plantes pour en tirer sa nourriture.

Ce ver ne sort de terre que lors qu’on l’en tire ; si on le place sur de la terre meuble, il s’y enfonce promptement ; si on l’expose au gros soleil & sur une terre dure, il périt. C’est un morceau friand pour tous les oiseaux de basse-cour. Il change de peau au moins une fois par an. Lorsqu’il sent qu’elle devient trop étroite, il creuse une petite caverne pour s’y dépouiller plus commodément.

C’est seulement à la fin de la quatrième année que sa métamorphose arrive, St voici comment elle s’exécute. Dans l’automne, le, ver s’enfonce en terre, quelquefois à plus d’une brasse de profondeur, & les paysans jugent par la profondeur, quelle sera l’intensité du froid de l’hiver suivant. Le ver se fait une caverne qu’il sait rendre si lisse & si unie par le moyen de ses excrétions & de quelqu’autre humidité, qu’il peut y rester commodément & en sureté. Peu de tems après sa demeure faite, il commence à se raccourcir, à s’épaissir, à se gonfler, & il quitte avant la fin de l’automne sa dernière peau de ver pour prendre la forme de chrysalide. Peu à peu la chrysalide prend une couleur tout-à-fait jaune tirant sur le rouge. Elle conserve sa forme jusqu’à la fin de janvier ou au commencement de février ; alors elle devient hanneton de couleur blanche & jaunâtre, d’une foible consistance, & elle acquiert la dureté & la couleur qui lui est propre, dix ou douze jours après. Les quatre années révolues & passées sous terre, le hanneton sort enfin de sa retraite au mois de mai, sous la forme d’insecte parfait. D’après ces observations, il est aisé de prédire quelle sera l’espèce dominante dans l’année & si elle sera nombreuse ou non. Cependant, pour ne pas faire de fausses prédictions relativement aux années suivantes, il faut remarquer que lorsque le hanneton sort de terre ou qu’il est sorti, s’il survient une petite gelée tardive ou des pluies froides, il en périt beaucoup. Dès-lors la ponte étant moins considérable, les hannetons seront moins nombreux quatre ans après. La grande chaleur, la grande sécheresse leur sont aussi pernicieuses que le grand froid, & c’est la raison pour laquelle il y en a moins dans les provinces du midi que dans celles de l’intérieur du royaume qui sont plus tempérées ; aussi ces insectes pendant la grande chaleur du jour, sont tranquilles & tapis à l’ombre des feuilles, & si on secoue l’arbre ils tombent avec pesanteur ; la même chose a lieu lorsqu’il fait froid. Il n’en est pas de même vers le soleil couchant d’un beau jour ; pour peu qu’on agite l’arbre, ils déploient leurs ailes en tombant & s’envolent.

Les paysans pronostiquent l’abondance des récoltes sur la multiplicité apparente des hannetons. On voit combien ce raisonnement porte à faux. Il est inutile d’insister pour le combattre.

Les dégâts causés par des hannetons, sont inappréciables, & on peut regarder ces insectes comme de véritables fléaux. J’ai vu, dans certaines années, les arbres & les vignes dépouillés de leurs feuilles, dans un temps où les feuilles (voyez ce mot) sont si nécessaires à l’accroissement du bouton dont elles sont les nourrices, & qui doit donner les bourgeons l’année suivante. L’amertume, le goût & l’odeur désagréable du noyer même ne mettent pas cet arbre à l’abri de leur voracité. On voit rarement les arbres se charger de fruit dans l’année qui suit celle de la dévastation de leurs feuilles. Passe encore si le mal se terminoit avec leur vie, mais ils sont terribles pendant quatre années sous la forme de ver. Malheur au jardin potager ou fruitier où ce ver est multiplié ! il coupe & dévore les racines des plantes, des arbres ; & ils dessèchent sur pied. On ne peut pas, comme le taupe-grillon, (voyez ce mot), l’attaquer dans sa retraite & le détruire avec une goutte d’huile, ainsi qu’il sera dit, parce que ses galeries ne percent pas jusqu’au jour. C’est donc dans l’état de hanneton qu’il faut lui faire guerre ; mais il faut qu’elle soit générale dans tout le canton, sans quoi elle est inutile. (Voyez ce qui a été dit au mot Gribouri). Cependant, dès qu’on s’aperçoit qu’un arbre, auparavant bien portant, commence à jaunir, à se dessécher, si on veut le conserver, c’est de faire creuser tout autour des racines & d’y chercher l’insecte rongeur. Avec des soins, l’arbre peut se remettre.

Quelques auteurs ont conseillé, pour détruire les hannetons perchés sur les arbres, de les enfumer ; opération inutile & qui en attire le lendemain un plus grand nombre. Le seul moyen est de secouer l’arbre, s’il n’est pas trop gros, ou d’en gauler les branches comme lorsqu’on abbat des noix, & de choisir pour cette opération, depuis dix heures du matin jusqu’à deux de l’après-midi, par le gros soleil ; de rassembler dans un sac les hannetons à mesure qu’ils tombent, & de les jetter au feu. Cependant, si on a des canards, des dindes & des poules, il vaut mieux les leur donner, en petit nombre, à la fois, & au gros soleil ; sur le soir ils s’envoleraient. Cette nourriture les excite à pondre & les engraisse. Ils engraissent également les cochons.

D’autres auteurs ont conseillé de répandre de la suie entre deux terres, (à quoi serviroit-elle, dans la supposition qu’elle fût de quelque utilité aux racines des arbres), à deux ou trois pieds de profondeur il faudroit donc creuser la terre à ce niveau. Quelle dépense ! En un mot, toutes les petites recettes particulières ne sont propres qu’à amuser les gens désœuvrés. Le seul & unique moyen est une chasse générale dans toute l’étendue du canton, & encore mieux d’une & de toutes les provinces. Il est constant que cette opération suivie pendant plusieurs années consécutives en diminueroit singulièrement le nombre, & parviendroit presque à en supprimer l’espèce. Le hanneton est le destructeur des luzernes. (Voyez ce mot).