Cours d’agriculture (Rozier)/TAUPE-GRILLON

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 380-383).


TAUPE-GRILLON, ou courtillière, ou courterole. La véritable dénomination est la première, Grillo-talpa, Lin. On a nommé cet insecte taupe, parce qu’il vit sous terre comme la taupe, & parce que, comme elle, il y creuse des galeries ; & grillon, parce qu’il est de la famille de ces insectes. Il fait le même bruit que le grillon de nos champs, mais moins fort. Quant aux deux autres dénominations, je n’en connois pas l’origine. Voici comme M. Geoffroy, dans l’on Histoire des insectes, décrit cet animal, le fléau des pépiniéristes, des fleuristes & des jardiniers. Consultez la gravure qui accompagne le mot insecte, tome V. page 678, planche XXVII, figure. 4.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 5, pl. 27, fig4.png

» On peut regarder cet insecte comme des plus hideux & des plus singuliers. Sa tête, proportionnément à la grandeur de son corps, est petite, alongée, avec quatre antennes grandes & grosses, & deux longues antennes minces comme des fils. Derrière ces antennes sont les yeux ; entre ces deux yeux, on en voit trois autres lisses & plus petits, ce qui fait cinq en tout, rangés sur une même ligne transversale. Le corcelet forme une espèce de cuirasse alongée, presque cylindrique, qui paroît comme veloutée. Les étuis qui sont courts ne vont que jusqu’au milieu du ventre ; ils sont croisés l’un sur l’autre.[1] Les ailes repliées se terminent en pointes qui débordent, non-seulement les étuis, mais même le ventre. Celui-ci est mol & se termine par deux pointes ou appendices assez longues ; mais ce qui fait la principale singularité de cet insecte, ce sont ses pattes de devant qui sont très-grosses, aplaties, & dont les jambes très-larges se terminent en dehors par quatre grosses griffes en scie, & en dedans par deux seulement. Entre ces griffes ou scies est situé & souvent caché le pied. Tout l’animal est d’une couleur brune & obscure. »

Plusieurs auteurs ont parlé de cet animal, & aucun de ceux dent j’ai lu les ouvrages, n’a fait la remarque la plus importante. Les quatre griffes extérieures, dont parle M. Geoffroi, ne font pas corps avec les deux postérieures, & sont simplement appliquées sur les deux intérieures, comme si l’on joignoit les ceux paumes de la main l’une contre l’autre, avec cette différence cependant que les deux griffes n’ont d’autre mouvement que celui de la patte en général, tandis que la base des quatre autres s’articule avec la patte charnière ; elle a, au moyen d’un muscle fléchisseur & d’un muscle extenseur, un mouvement de bas en haut ; de manière que l’animal, sans même remuer la patte, peut scier, & scie en effet ; mais quand la patte agit ainsi que la partie des griffes extérieures, il existe alors deux mouvemens de scie bien distincts. La mâchoire du requin, armée de deux rangs de dents en manière de scie, fait, je crois, le même mécanisme. Il est certain qu’aucune racine ne résiste à la scie du taupe-grillon. La courtillière des jardins est plus brune que celle des champs. Le mâle a le ventre moins renflé que celui de la femelle. Dans nos provinces du nord, elle pond ses œufs en août & septembre ; dans celles du midi, en juillet & août. Ne fait-elle qu’une seule ponte par an ? Je ne puis le croire d’après le rapport des naturalistes. Ils s’accordent à dire que les œufs étant déposés dans une loge arrondie, à un pouce de profondeur dans la terre, sont couvés par la chaleur du soleil ; qu’ils sont de forme ronde, de la grosseur d’un grain de fort millet, enfin qu’ils ne tardent pas à éclore. Je suis d’accord avec eux sur tous ces points ; mais je ne crains pas d’avancer que dans le climat de Lyon, & dans celui du bas Languedoc, j’ai trouvé des nichées très-nombreuses d’œufs, dans les mois de janvier & de février, en faisant travailler mes jardins, à la profondeur de sept, huit & dix pouces. Après avoir rassemblé ces œufs avec la terre du voisinage, les ayant mis dans un vase, dont le trou du fond étoit bouché, ils ont éclos à la fin d’avril en Languedoc, & au milieu de mai dans le climat de Lyon. Ne se peut-il pas qu’à l’exemple des fourmis, l’insecte transporte ses œufs près de la surface du sol, lorsque la chaleur commence à se faire sentir ? L’époque d’éclore doit varier suivant la manière d’être de la saison du printems. J’invite les naturalistes à s’occuper de mieux encore constater ce fait.

Le point le plus important est de trouver les moyens de détruire promptement cet insecte, qui fait successivement périr toutes les plantes d’une couche, & de plusieurs planches d’un jardin. J’ai suivi à plus de soixante pieds de distance, une galerie creusée par une seule courtillière, & cette galerie souterraine étoit coupée & recoupée par plusieurs autres. On doit juger par cet exemple du dégât que causera une nichée qui contient depuis cent, jusqu’à quatre cents œufs.

Les grandes pluies de la fin de l’automne & celles de l’hiver font affaisser les voûtes des galeries, dont la plus grande partie est à fleur de terre ; les inférieures servent à l’animal pour s’enfoncer, & être à l’abri de la gelée pendant les rigueurs de la saison. Dès qu’on s’aperçoit, au retour des premières chaleurs, que l’insecte commence ses galeries, on doit ne perdre aucun instant, parce que, à cette époque, les galeries sont simples, & les communications ne sont pas encore établies. Là où l’on voit le premier trou, la petite ouverture à fleur de terre, on répand quelques gouttes d’eau, afin d’imbiber la terre ; un moment après, on verse dans ce trou une pleine cuillerée à café d’une huile quelconque ; la moins coûteuse est aussi bonne que la plus chère. On a plusieurs arrosoirs pleins d’eau, & on en vide dans le trou sans déranger ses bords. Un petit entonnoir facilite beaucoup l’opération. La première eau empêche que la terre, trop sèche, ne s’imbibe de l’huile, & la seconde pousse cette huile sur toute l’étendue de la galerie. Dès que cette eau huileuse touche l’insecte, il remonte contre le courant d’eau, parvient à l’extérieur, où, quelques minutes après, il périt dans des mouvement convulsifs. Tout le monde sait que les insectes ont l’ouverture de la trachée-artère sur le dos. L’huile la bouche, l’animal ne peut respirer, & meurt étouffé. Si plusieurs galeries de communication sont ouvertes, l’animal se sauve de l’une à l’autre, & il échappe au courant d’eau huilée qui, en suivant la pente de la galerie la plus pentive, laisse les autres intacts. Il n’est donc pas surprenant que cette expérience réussisse dans les mains des uns, & soit nulle pour bien d’autres ; tout dépend des circonstances.

Il est bien prouvé que le fumier de cheval attire la courtilière. Von-Linné, d’après Scopoli, assure que le fumier de cochon la fait fuir. Je n’ai pas vérifié cette expérience lorsque je le pouvois ; j’invite les fleuristes & les jardiniers à la constater. Si vers la fin de l’hiver, on fait une fosse de quelques pieds de profondeur, & si on la remplit de fumier de litière bien battu, bien serré, & recouvert de quelques pouces de terre, ce fumier s’échauffe, & sa chaleur attire les taupes-grillons qui viennent s’y loger. Quinze jours après, on enlève promptement la terre & le fumier, & on détruit l’animal des qu’on le voit. Cette méthode est sûre par elle-même, mais elle manque souvent. La courtilière court très-vite dans ses galeries ; & dès qu’elle entend le moindre bruit, dès qu’elle éprouve la plus légère secousse, elle fuit. Dès-lors, le temps que l’on met à enlever la terre & le fumier, est plus que suffisant pour qu’elle puisse s’échapper de la couche, & braver le piège qu’en lui a voit tendu ; mais si à la place de cette couche sourde, on enterre une caisse remplie de fumier, & si on enlève d’un seul coup cette caisse, à l’aide des cordes & d’un levier, aucun de ces insectes n’échappera. Elle ne doit être percée que d’un seul côté par une ouverture quarrée, de huit lignes de diamètre. La fosse dans laquelle on l’enfouit, laissera un vide de quatre pouces environ entre les parois de la fosse & ceux de la caisse. Ce vide est garni de fumier menu, sec & pailleux, dans lequel la courtilière tourne & retourne, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé l’ouverture ; les autres courtilières suivent la même route, & se rendent dans l’intérieur de la caisse. Le fumier sec de la circonférence, & non pressé, n’oppose aucun obstacle à l’enlèvement subit de la caisse, & sert même à boucher la galerie de sortie, lorsqu’on l’enlève. On répète la même opération tous les quatre ou cinq jours. Le dessus de la caisse doit être recouvert de terre.

Un moyen plus simple & qui seul m’a servi à détruire complètement les taupes-grillons dans un jardin qui en étoit infesté, consiste à placer deux bâles de fumier de litière, à la tête de chaque petit chemin tracé entre deux planches de jardinage. On le piétine & on le laisse pendant cinq ou six jours, ainsi amoncelé. Dès que la chaleur de la saison se renouvelle, au septième jour, & avant le lever du soleil, le jardinier armé d’une fourche à trident, vient doucement vers le monceau, & d’un seul coup l’éventre & l’éparpille, il voit alors les courtilières & les tue. Il est bon d’observer qu’il ne faut pas déranger l’ouverture des galeries qui correspondoient au fumier. Après l’opération, le jardinier amoncèle à la même place le même fumier. S’il est trop sec, il l’arrose un peu & le piétine. Le lendemain ou le surlendemain au plus tard, il recommence sa chasse de la même manière que la première, & ainsi de suite pendant toute la saison. Qu’il ne se dégoûte pas, si par fois elle est infructueuse ; en renouvellent de temps à autre le fumier, il la rendra plus utile ; son odeur attirera de loin les insectes. Si dans ces monceaux de fumier, multipliés suivant le besoin, il trouve un dépôt d’œufs, alors la totalité du fumier & de la terre voisine doit être enlevée avec le plus grand soin, & portée sur-le-champ dans le feu, afin de détruire d’un seul coup tous les œufs. Sans cette précaution, un grand nombre échappera à ses recherches.

Plusieurs écrivains ont conseillé d’arroser les jardins avec une eau imprégnée d’odeur forte. J’ai retourné de mille & millle manières cette expérience, toujours sans succès. Je désire beaucoup qu’ils aient été ou qu’ils soient plus heureux que moi. — M. Valmont de Bemarre, dans son dictionnaire d’histoire naturelle, dit que le taupe-grillon enterre des grains de blé pour se nourrir pendant l’hiver. L’insecte est alors engourdi, & n’a besoin d’aucune nourriture. D’ailleurs, il ne court qu’après les racines fraîches.


  1. C’est avec ces étuis & par leurs mouvemens précipités, que l’animal excite un bruit approchant de celui du grillon.