Cours d’agriculture (Rozier)/IVRAIE ou IVROIE, ou HERBE D’IVROGNE

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 709-711).


IVRAIE ou IVROIE, ou HERBE D’IVROGNE. Tournefort la place dans la troisième section des plantes graminées & céréales, ou approchantes, & il l’appelle gramen loliaceum, spica longiore, aristas habens. Von-Linné la nomme lolium temulentum, & la classe dans la triandrie digyne.

Fleur. Le calice est une balle qui porte plusieurs fleurs, disposées des deux côtés de la tige, & aplaties. Ces fleurs sont à deux valvules ; l’inférieure est étroite, pointue, roulée, aiguë, de la longueur de la balle y la supérieure est plus courte, très étroite, & concave en dessus ; les étamines au nombre de trois, & le pistil divisé en deux.

Fruit. Semence seule dans chaque balle, oblongue, d’un côté convexe, & de l’autre sillonnée, plane & applatie.

Feuilles, simples, très-entières, très-étroites, & embrassent la tige par leur base.

Racine fibreuse.

Port. La tige s’élève de 11 à 18 pouces ; les épis sont barbus ; la dernière fleur avorte presque toujours, quelquefois la balle contient quatre fleurs. À la base de l’épi on voit une feuille florale d’une seule pièce.

Lieu ; par-tout, & malheureusement trop commune dans les blés ; la plante est annuelle.

Propriétés. Lorsque l’ivraie a été cueillie peu mûre, les effets de son grain sont beaucoup plus dangereux que lorsqu’elle a été cueillie dans sa parfaite maturité, C’est particulièrement dans son eau de végétation que résident ses qualités malfaisantes ; ce grain cause non-seulement l’ivresse, ce qui a fait nommer la plante herbe d’ivrogne, mais encore l’assoupissement, les vertiges, les nausées, le vomissement, des foiblesses, l’engourdissement des membres, des mouvemens convulsifs, la mort même si on en mange beaucoup.

Ce grain funeste a souvent été la cause de plusieurs épidémies chez les hommes, & de plusieurs épizooties parmi les animaux ; on en cherchoit bien loin la cause, tandis qu’elle étoit l’effet de l’imprudence ou de la négligence. Cette plante est heureusement annuelle ; il est donc au pouvoir de l’homme d’en purger ses champs. Lorsque les blés sont en herbe & avant qu’ils montent en épi, on doit les faire sarcler rigoureusement. Ce n’est point assez de couper l’herbe entre deux terres, il faut l’arracher avec sa racine, sans quoi, comme elle est très-végétative, elle repousse de nouvelles tiges, & leurs grains ne sont pas mûrs lorsque l’on coupe le blé. Comme les tiges de l’ivraie se trouvent confondues avec celles du blé dans les gerbes, ses grains sont détachés par le fléau & restent mêlés avec le bon grain du blé. Pour peu qu’on fasse attention, il est aisé de distinguer du froment, du seigle, la plante d’ivraie ; ses feuilles sont plus étroites, moins alongées & plus touffues. Après cette opération sur les blés en vert, il est prudent de la répéter lorsqu’ils commencent à monter en épi ; c’est alors qu’on distingue très-bien cette plante dangereuse. On peut encore, lorsque l’on moissonne, placer des femmes, des enfans en avant des moissonneurs, afin d’arracher l’ivraie, d’en faire des gerbes, de les porter hors du champ & de les brûler.

Une terre ainsi purgée pendant plusieurs récoltes consécutives ne produira plus d’ivraie, à moins qu’on ne jette son grain en terre, confondu avec le blé que l’on sème. Si du a eu la précaution de choisir grain à grain le blé de semence, on évitera les dépenses postérieures & les sollicitudes.

La forme du grain d’ivraie fait qu’il reste avec le bon grain, quoique bluté ou passé aux différens cribles. Il en tombe beaucoup, j’en conviens, mais il en reste beaucoup trop.

On a la coutume, dans plusieurs métairies, de rassembler toutes espèces de grains séparés par le criblage ou par le blutoir. Les uns donnent ces épluchures aux bestiaux, les autres les conservent pour nourrir les oiseaux de basse-cour pendant l’hiver. Dans le premier cas on est tout surpris des différens accidens qui surviennent aux bestiaux ; & dans le second, les poules mangent le peu de bons grains & laissent l’ivraie : elle reste confondue avec le fumier du poulailler ou avec la terre de la cour ; enfin en dernière analyse, le tout est porté dans les champs, & voilà une nouvelle récolte d’ivraie plus assurée que celle du blé.

Afin d’éviter ces désagremens ; on ne devroit jamais donner ces épluchures aux animaux ; & pour que les poules pussent profiter du peu de bons grains qui y restent, il faudroit les leur jeter tous les jours à la même place, & après qu’elles se sont retirées, balayer, enlever le tout & le porter au feu. Comment persuader à un paysan que cette légère attention & ce petit assujettissement sont de la plus grande utilité !