Cours d’agriculture (Rozier)/JULIENNE

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JULIENNE, (Hesperis matronalis Lin.) plante du genre auquel on a donné le même nom, et de la quinzième classe de Linnæus, la tétradynamie siliqueuse, qui comprend les plantes dont les fleurs ont quatre étamines longues et deux plus courtes, que des siliques allongées remplacent.

Caractères génériques. Pétales ouverts en croix, et fléchis obliquement ; une glande de nectaire placée entre les deux courtes étamines ; calice serré à quatre folioles caduques ; silique cylindrique et comprimée ; stigmate à deux lames, plus conniventes au sommet qu’à leur base.

Caractères spécifiques. Tige simple et droite ; feuilles ovales, lancéolées et dentées à leurs bords ; pétales se terminant en pointe et échancrés.

Lieux. Cette plante croît naturellement dans les prés et dans les lieux un peu ombragés de l’Italie, et de quelques autres parties méridionales de l’Europe.

Usages. Ils se bornent généralement à l’ornement des jardins ; ils peuvent néanmoins s’étendre à des objets d’une grande utilité, ainsi qu’on le verra dans cet article.

Peu importe sans doute au cultivateur que le nom latin hesperis, donné à la julienne, dérive d’Hesperia, dénomination que portoit anciennement l’Italie, ou d’esperos, mol grec qui signifie, le soir, parce que la fleur de cette plante a plus d’odeur à la fin du jour que pendant sa durée ; peu lui importe que l’épithète matronalis rappelle que les dames romaines furent les premières qui enlevèrent la julienne à son état sauvage, pour en orner et parfumer les parterres ; peu lui importe enfin que l’art soit parvenu à la parer de fleurs doubles ; mais il apprendra avec intérêt que la julienne, qui sembloit uniquement destinée à figurer avec éclat parmi les plantes d’agrément, doit être admise au nombre de celles dont la culture est la plus avantageuse et en même temps la plus simple et la plus aisée. Cette assertion est fondée sur mon assez longue expérience.

Cependant il est juste de rendre à chacun ce qui lui appartient ; je dois avouer que l’idée de tirer un parti profitable de la julienne ne s’est point présentée à mon esprit ; elle m’a été suggérée, en 1787, par M. Delys, chanoine et vicaire-général d’Arras, qui voulut bien me remettre des notes au sujet de ce nouveau genre de culture dont la découverte est incontestablement sa propriété. Je n’ai d’autre mérite que d’avoir suivi en grande partie ses procédés, d’avoir confirmé ses expériences par les miennes, et peut-être de les avoir poussées plus loin ; enfin, d’avoir fait ce qu’il désiroit que quelqu’un entreprît, en cultivant la julienne en grand, pour être en état de prononcer sur les avantages et les inconvéniens de cette culture.

C’est comme plante à graine huileuse que la julienne mérite l’attention des cultivateurs. De toutes celles dont on a coutume d’extraire de l’huile, aucune n’en rend une plus grande quantité. M. l’abbé Delys retira de sept pintes de graines de julienne, mesure d’Artois, une pinte d’huile et plus. J’ai fait, pendant plusieurs années consécutives, des expériences comparatives sur les produits en huile, fournis par la julienne, la navette et le chènevis ; elles m’ont donné, pour terme moyen, les proportions suivantes :

Une mesure de graines de julienne, du poids de trente-huit livres, a rendu huit pintes trois quarts, mesure de Paris ; la même mesure de navette, traitée de la même manière, m’a donné un peu plus de sept pintes et demie ; et une égale quantité de chènevis ne m’a produit qu’environ, cinq pintes d’huile.

Je n’ai pas été à portée de comparer les produits en huile du colza et de la julienne ; mais M. Delys qui habitoit une province où la culture du colza est très répandue, s’explique en ces termes sur ce sujet.

« La culture de la julienne est beaucoup plus avantageuse que celle du colza, en supposant même qu’elle rapporte moins d’huile. Je dis, en supposant, parce qu’il faudroit faire l’expérience en grand, pour s’assurer du produit de la plante de julienne, et le comparer au produit du colza sur un espace de terrain de la même étendue. La graine de julienne est plus petite que celle de colza ; mais une plante de julienne, de l’épaisseur de quatre à cinq pouces, a beaucoup de tiges, et beaucoup de fleurs ; la quantité de graines de cette plante peut compenser à peu près la grosseur de celle de colza.

» La julienne est une plante vivace, (elle n’est vivace qu’en apparence) qui… peut durer au moins dix ans dans le même sol, et qui peut durer plus longtemps en la transplantant après cinq à six ans dans un autre terrain, après un léger labour, en divisant les pieds pour en faire plusieurs ; le colza, au contraire, n’occupe la terre que pendant six mois : la plante périt ensuite et se sèche, et chaque année il faut le semer et le cultiver sur de nouveaux frais. »

L’auteur de ces observations continue le parallèle entre la culture du colza et celle de la julienne ; tout y est à l’avantage de la dernière plante. Quoique M. Delys ne cite point d’expérience positive qui établisse avec exactitude la proportion des produits en huile des deux cultures, l’on voit que, d’après son opinion, le rapport de la julienne est, à cet égard, au moins aussi considérable que celui du colza. J’ai prouvé qu’il étoit supérieur à celui de la navette et du chenevis ; j’ai donc pu dire avec fondement que nulle plante connue ne fournit autant d’huile que la julienne ; et cet avantage acquiert un plus haut degré d’intérêt, quand on a reconnu que les peines, les dépenses nécessaires à cette culture, sont fort au dessous de celles qu’entraîne la culture des autres plantes à graines oléagineuses. Mais, avant d’entrer dans ces détails, il convient de parler de la qualité de l’huile de julienne.

L’économie domestique trouvera dans cette huile des propriétés désirables, celles de brûler très-bien dans les lampes, de donner une lumière vive, de ne pas se consumer plus vite que les autres huiles, et de ne répandre aucune odeur. Mais ces bonnes qualités ne sont pas sans quelques inconvéniens ; l’huile de julienne produit, en brûlant, plus de fumée que toute autre, et cette fumée noircit le linge des personnes qui se tiennent ou travaillent à la lumière de cette huile. Ce n’est guère qu’en ce seul point, que je ne suis point d’accord avec M. Delys, qui assure que la fumée de l’huile de julienne ne noircit point un morceau de papier blanc, exposé à quatre pouces au dessus de la lumière. Il ne seroit vraisemblablement pas difficile de purifier l’huile de manière à se débarrasser de cette fumée incommode.

Du reste, l’huile de julienne se fige et se condense comme celle d’olive ; elle une saveur amère, très acre, qui ne permettra jamais de l’employer dans la préparation des alimens ; mais elle peut servir utilement dans les arts et les manufactures, où elle remplaceroit avantageusement les huiles qu’on y consomme.

Rien n’est plus simple que la culture de la julienne ; la graine une fois semée, le cultivateur n’a plus, pour ainsi dire, à s’occuper de la plante qui se propage d’elle-même, soit par les graines qu’elle laisse échapper à l’époque de leur maturité, soit en produisant des rejetons que l’on replante. » La julienne, selon M. l’abbé Delys, se plaît dans les terrains les plus médiocres ; cinq pouces de terre sur la pierre lui suffisent, et elle réussit encore sur un fond de marne, mêlé avec un peu de terre ; le moindre labour lui suffit, et elle n’exige pas une terre fumée. »

Je n’ai pas observé les différences que la nature du sol peut présenter dans la culture de la julienne, n’ayant semé cette plante que sur une bonne terre, qui avoit reçu des engrais et les façons convenables ; la graine y fut répandue très-claire et à la volée, dans les premiers jours d’octobre ; elle ne fut recouverte que de fort peu de terre. L’année suivante, les tiges avoient plus de quatre pieds de haut, (celles de M. Delys ne s’élevoient qu’à deux pieds) et jetoient de tous côtés une multitude de rameaux. Les fleurs parurent la seconde année, au mois de juin, et il s’en trouva de blanches, de purpurines et de panachées. Ce mélange de couleurs, dû au hasard, forme le coup d’œil le plus agréable, et l’odeur suave qui s’en exhale embaume l’atmosphère et s’étend au loin, principalement vers le soir, et lorsque le ciel est couvert ; les vents poussent quelquefois ces douces émanations jusqu’à plus d’une demi-lieue de distance.

Ces fleurs très-odorantes et d’une jolie apparence, quoique simples, durent et se succèdent pendant un temps asses long ; elles produisent de longues et nombreuses siliques qui renferment de petites semences rougeâtres. C’est dans le produit de ces semences que consiste celui de la culture de la julienne ; le résultat moyen de ma récolte, durant neuf à dix ans, a été, année commune, de dix-neuf livres pesant de graines par carreau de quinze pieds de long, sur treize de hauteur.

Une portion de graines tombe sur le sol, et sert à entretenir et à multiplier les plantes en abondance ; de sorte qu’une fois formée, cette plantation donne chaque année des fleurs et des graines, ce qui a fait croire à M. Delys, comme à plusieurs personnes, que la julienne est une plante vivace, bien que, dans le vrai, elle ne soit que bisannuelle ; mais, lorsqu’on en fait un objet de grande culture, elle produit les mêmes effets qu’une plante vivace.

La seule culture qu’exige la julienne consiste à lui donner, au commencement du printemps, un sarclage qui la débarrasse des herbes inutiles, et à remplacer les pieds qui auroient péri par des éclats détachés des touffes existantes. On l’abandonne ensuite à elle-même ; et, comme je l’ai dit, elle se soutient et se renouvelle sans aucun autre soin. Depuis dix ans que mon terrain a été ensemencé de julienne, il n’a cessé de produire avec la même vigueur et le même bénéfice.

Il est important de remarquer que les froids les plus rigoureux de nos hivers n’ont point endommagé ma julienne dans une contrée (la Lorraine) où ils se font sentir plus vivement qu’au centre de la France. Le goût âcre de toutes les parties de cette plante en écarte les insectes, et je ne me suis jamais apperçu qu’elle en fût attaquée d’une manière sensible.

Afin de ne rien omettre de ce qui peut servir à propager une culture utile, je vais rapporter un extrait du Mémoire de M. l’abbé Delys.

« Quand il s’agit de semer la graine de la julienne, on peut ménager le terrain, en la semant dans le même champ où on vient de semer de l’avoine. Si on n’a pas besoin du terrain, après la récolte de l’avoine, on peut y laisser la plante de julienne pendant toute l’automne, parce qu’elle s’y fortifiera. Si, après l’hiver, on veut laisser le terrain chargé de la plante, on pourra, au mois de mars, eu tirer les plantes superflues, pour en former une autre plantation.

» On fera bien cependant, pour se procurer d’abord des plantes, de semer la graine de julienne séparément de toute autre. On réservera pour la seconde année l’épreuve du jet de la semence, dans une terre semée en avoine, ou encore mieux, en blé sarrasin. On croit qu’elle réussiroit mieux étant semée dans un champ chargé de blé sarrasin, vulgairement appelé bancuit en Artois, parce qu’elle seroit moins exposée à être étouffée que par les fanes de l’avoine, si elle étoit semée dans un champ avété de ce grain, parce qu’on n’auroit pas à craindre que la plante fût arrachée par ceux qui vont cueillir des herbes pour les donner à leurs vaches : le sarrasin, en effet, étant semé plus tard, il vient peu d’herbes, et dans ce temps il n’est plus permis d’entrer dans les champs ensemencés.

» Soit qu’on sème la julienne dans un champ d’avoine, ou dans un champ de blé sarrasin, il ne faut la semer que quand la houe a formé les sillons, et herser une seconde fois après avoir semé la julienne. Il est inutile d’avertir le cultivateur que la graine de julienne doit être bien éparse en la semant, et répandue eu moindre quantité que l’œillette ou pavot, dont on est obligé de retrancher beaucoup de plantes avec la houe… En plantant les pieds de julienne à la distance de sept à huit pouces en tout sens, ils deviendront forts et produiront beaucoup de tiges ; d’ailleurs, les intervalles seront utiles pour recevoir les graines qui pourroient tomber des tiges, et dont les plantes pourront servir aux remplacemens et à de nouvel les plantations. »

La julienne, que l’on peut regarder comme une plante nouvelle pour notre agriculture, mérite donc d’occuper une place distinguée, par la facilité et le peu de dépense de sa culture, par sa constitution robuste qui la fait résister aux intempéries des saisons et aux attaques des animaux rongeurs ; par l’abondance de l’huile qu’elle produit ; pourquoi n’ajouterai-je pas aussi, par l’agrément et la bonne odeur de sa fleur ? En effet, dans quelque genre que ce soit, n’est-il pas raisonnable, quand on le peut sans nuire à ses intérêts, de donner la préférence aux objets qui, réunissant l’utile à l’agréable, présentent cet utile dulci, recommandé par Horace, que nous recherchons avec empressement, et qu’il est si difficile de rencontrer ? (S.)