Cours d’agriculture (Rozier)/MÉLÈSE ou LARIX

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 459-470).


MÉLÈSE ou LARIX. Tournefort le place dans la troisième section de la dix-neuvième classe des arbres à fleurs mâles séparées des fleurs femelles, mais sur le même pied, & dont le fruit est en cône, & il l’appelle Larix folio deciduo, conifera. Von Linné le classe dans la monoécie monodelphie, & l’appelle pinus larix.

Fleur. À chaton, mâles & femelles sur le même pied ; les fleurs mâles, disposées en grappes, composées de plusieurs étamines réunies à leur base en forme de colonne, & de plusieurs écailles qui tiennent lieu de calice & forment un chaton écailleux. Les fleurs femelles composées d’un pistil, rassemblées deux à deux sous des écailles qui forment un corps ovale, cylindrique, qu’on nomme cône.

Fruits. Cônes, moins alongés, plus petits, plus pointus que ceux du sapin ; d’un pourpre violet.

Feuilles. Petites, molles, obtuses, rassemblées en faisceau.

Port. Grand arbre, l’écorce de la tige lisse, celle des branches raboteuse, presqu’écailleuse : les branches divisées, étendues, pliantes, inclinées vers la terre, le bois tendre, résineux, les feuilles rassemblées par houppes sur un tubercule de l’écorce ; elles tombent & se renouvellent chaque année, ce qui le distingue du cèdre du Liban (Voyez ce mot) qui est une espèce de mélèse, dont les cônes sont très-gros, ronds & obtus : les cônes du mélèse sont adhérens aux tiges, & distribués le long des branches.

Lieu. Les Alpes, les montagnes du Dauphiné, &c.

La seconde espèce est le mélèse noir d’Amérique, à petits cônes lâches, & à écorce brune.

La troisième, le mélèse de Sibérie, à feuilles plus longues & à plus gros cônes.

La quatrième, le mélèse nain.

La cinquième, le mélèse à feuilles aiguës, ou cèdre du Liban, dont il a été fait mention au mot Cèdre.


Section première.

Est-il possible de multiplier le mélèse ?


Il est surprenant qu’on n’ait pas songé à multiplier en France un arbre si précieux, & il est plus surprenant encore, que dans nos environs, on ne le trouve que dans les Alpes, chez les Grisons, en Savoye & en Dauphiné. À quoi tient donc cette localité ? pourquoi ne viendroit-il pas aussi bien sur les Pyrénées ? Une vieille tradition dit que le mélèse ne croît que sur les hautes montagnes, au-dessus de la région des sapins, & au-dessous de celle des alviès.[1] Est-ce parce que les Pyrénées sont moins élevées que les Alpes ? est-ce à cause de la qualité du sol ? Tâchons, par des points de fait, à jeter quelque jour sur ces questions.

Dans le Briançonnois, moins élevé que les Alpes & que les Pyrénées, le mélèse est un des arbres les plus communs. Dans la vallée du Rhône, & fort peu au-dessus du niveau du lac de Genève, la graine, entraînée des montagnes supérieures, soit par les vents, soit par les eaux, y a germé, & il en est provenu des mélèses qui végètent tout aussi bien que ceux des plus hautes montagnes. S’il n’y a point de mélèse dans les Pyrénées & sur les hautes montagnes de l’intérieur du royaume, c’est parce qu’il n’y a jamais eu de semences dans le pays, &. que d’autres arbres se sont emparés du sol ; il n’est pas douteux que si un seul grain y eût fructifié, le haut des Pyrénées en seroit couvert aujourd’hui. Admettons pour un instant que le sommet de ces montagnes seroit au-dessus de la région des sapins ; mais au-dessous de cette région les Pyrénées sont couvertes par de fertiles pâturages, qui conviendroient aux mélèses autant que les Alpes. Il y a dans les plus hautes Alpes des pays entiers où on ne le connoît pas, & où cependant la nature est absolument la même que dans celle où l’on en voit de grandes forêts. Le pays le plus fertile en Suisse est le Valais, vallée très étroite, où coule le Rhône depuis sa source jusqu’au gouvernement d’Aigle, & de-là jusqu’au lac de Genève. Cette vallée est au nord, séparée du canton de Berne, & au sud, de l’Italie, par deux chaînes de montagnes qui sont les plus hauts glaciers de l’Europe. La patrie du mélèse est sur ces deux chaînes de montagnes du côté de l’Italie ; on les retrouve au revers de cette chaîne au pied des glaciers de Chamonix, & plus loin dans toute la Savoye & dans tout le haut Dauphiné. Du côté de Berne on en voit sur la même montagne, au revers & au-dessus des sapins ; mais plus loin, à Grindelvald, à Lauttetbruum, & au-delà jusqu’à Lucerne, le nom même est inconnu ; cependant c’est la même exposition, le même sol, &c, les semences n’y ont donc pas été transportées ?

Il est très-vrai en général que les mélèses habitent la région supérieure à celle des sapins, mais on ne doit pas en conclure, ainsi que je l’ai déjà dit, qu’ils ne peuvent pas en habiter d’autres ; voici la preuve du contraire. Dans le Valais & sur la côte au-dessus des vignes, qui, dans ce pays, sont la culture des côtes basses, on voit de grandes forêts qui ne sont pas à une hauteur excessive ; elles sont mêlées de mélèses & d’Epicia,[2] de sapins. Voilà donc le mélèse déjà descendu, d’un étage.

À Bex, dans le gouvernement de l’Aigle, pays bas, à la tête du lac de Genève, on voit des mélèses crûs, spontanément sur une colline, voisine d’une châtaigneraie, & M. Veillon, à qui elle appartient, encouragé par le succès, a semé de la graine dans sa châtaigneraie, & elle y réussit à tel point que, dans quelques années, il faudra détruire les châtaigniers pour conserver les mélèses. Lorsqu’on abat les forêts d’épicia & de mélèse, il ne recroît d’abord que des épicia, & quand on fait ensuite une coupe de cet arbre, il croît des mélèses. Le mélèse reste longtemps à pousser ; ce n’est que lorsque ses racines se sont fortifiées en terre, lorsqu’on lui donne de l’air, que, semblable au chêne, il s’empare de tout le terrein, & détruit tous les arbres qui l’avoisinent.

Il faut convenir cependant que les mélèses des pays bas sont moins hauts, moins élancés que ceux des hautes montagnes ; mais en revanche la qualité de leur bois est non-seulement égale, mais encore supérieure.

Dans la vallée de Chamonix, qui est à la vérité un pays beaucoup plus élévé que le dernier, on voit des bois entièrement de mélèse ; cela est conforme à la règle générale : mais dans la vallée, même au pied de la source de l’Alveron, on traverse un bois de mélèse & d’épicia, & ceci est encore une exception à la prétendue règle générale, suivant laquelle la région des mélèses devroit être au-dessus de celle des sapins. Dans le Chamonix comme dans le Valais, les graines des mélèses des montagnes sont portées dans les vallées, & y produisent des arbres. Enfin sur les bords de l’Arve on trouve cet arbre mêlé avec les aulnes & autres bois forestiers, preuve incontestable que le terrein sec & fort élevé n’est pas essentiel à la végétation du mélèse.

Pour qu’un arbre se rende maître d’un pays, & qu’il y fasse une forêt, il ne suffit pas que le terrein & le climat lui soient favorables, il faut qu’ils ne conviennent pas à d’autres arbres ou à d’autres plantes qui excluent celui-ci ; c’est ce que l’on voit chaque jour dans une bruyère ou une lande que l’on défriche, le chêne y vient bien après le défrichement ; par le moyen de la culture, ce terrein convient au chêne, puisqu’il y réussit, mais il convenoit encore mieux à la bruyère, &c. : voilà pourquoi il a fallu la détruire, & l’empêcher de recroître pour que le chêne put y prospérer.

Dans l’état de pure nature, toute la Suisse, la Savoye, le Briançonnois étoient une forêt ; au-dessus de la région des sapins étoit celle des hêtres, des châtaigniers, des chênes, enfin des broussailles, & dans les vallées étoit celle des arbres aquatiques, des roseaux, &c. : il n’est donc pas surprenant que dans ces fourrés le mélèse ne pût pas se faire jour, & c’est la raison pour laquelle il est resté depuis tant & tant de siècles au haut des montagnes, où il n’a pas trouvé les mêmes antagonistes que dans les parties inférieures. Ce n’est donc que depuis que la Suisse est défrichée, que les graines emportées par les vents, &c., sont tombées dans on terrein où elles ont eu assez d’air & assez d’espace pour prospérer ; mais il faut peut-être bien des siècles pour qu’un arbre se naturalise de lui-même dans un nouveau pays… au surplus, ceux qui ony défriché les basses montagnes & les vallées, se sont toujours opposés jusqu’à présent à la croissance du mélèse. Les vignerons du Valais les ont sûrement arrachés avec les mauvaises herbes qui nuisent à leurs vignes & ceux qui ont des châtaigneraies ou des vergers, après avoir détruit aussi les mauvaises herbes pendant la jeunesse de leurs arbres, ont fait depuis de ces vergers un pâturage où les vaches sont continuellement, & les animaux détruisent le jeune plant en le piétinant.

Il est donc bien prouvé, & ce point est important, que les mélèses végètent très-bien dans des régions au-dessous de celles des sapins, qu’ils croissent à-peu-près dans toutes sortes de fonds ; mais il s’agit de prouver encore par des faits, que le succès couronne sa culture.

Dans un bailliage du pays de Vaud, pays très-éloigné des mélèses, M. Engel a fait planter, il y a quelques années, un fort grand terrein en mélèses, par ordre & pour le compte de la république de Berne, & cette opération a singulièrement bien réussi.

À Basle, dans le jardin du Marg-Grave de Baden-Dourlat, on en voit de fort beaux, également plantés à main d’homme.

Enfin M. Duhamel, si connu par son zèle patriotique, & si digne des regrets de tous les bons citoyens, a été le premier françois qui ait cultivé le mélèse ; non-seulement cet arbre a réussi dans la terre de Vrigny, mais il s’y reproduit aujourd’hui de lui-même par sa propre graine. Il n’est pas douteux que les bois de Vrigny, limitrophes de la forêt d’Orléans, ne peuplent peu-à-peu cette dernière, si le bétail ne piétine pas les jeunes pieds, & si on respecte le jeune plant lorsque l’on coupera les taillis. Enfin on a commencé à s’occuper de la culture du mélèse dans la haute Alsace ; il ne reste donc plus de doute sur la possibilité de cultiver cet arbre dans les autres parties montueuses du royaume, & mêmes dans les plaines des provinces tempérées.


Section II.

Quelle est la manière de multiplier le mélèse ?


Je n’ai jamais été dans le cas de cultiver le mélèse ; je vais emprunter cet article de M. le Baron de Tschoudi.

Quoique les cônes du mélèse, attachés à l’arbre, ouvrent d’eux-mêmes leurs écailles vers la fin de mars par l’action réitérée des rayons du soleil, cependant je n’ai pu parvenir, dit l’Auteur, à les faire ouvrir dans un four médiocrement échauffé ; on est contraint de lever les écailles les unes après les autres avec la lame d’un couteau, pour en tirer la graine, à moins que, déjà pourvu de mélèses fertiles, on n’attende, pour la semer, le moment où elle est près de s’échapper de ses entraves, moment qui, indiqué par la nature, doit être sans doute le plus propre à leur prompte & sûre germination. Il est plusieurs méthodes de faire ces semis de mélèses, qui sont adaptées au but qu’on se propose… Ne voulez-vous élever de ces arbres qu’en petit nombre, & dans la vue seulement d’en garnir des bosquets, d’en former des allées ? semez dans de petites caisses de sept pouces de profondeur, remplissez ces caisses de bonne terre fraîche & onctueuse, mêlée de sable & de terreau ; unissez bien la superficie, répandez ensuite des grains assez épais, couvrez-les de moins d’un demi-pouce de sable fin, mêlé de terreau tamisé, de bois pourri & devenu terre ; serrez ensuite avec une planchette unie, enterrez ces caisses dans une couche de fumier récent, arrosez de temps à autre avec un goupillon, ombragez-les de paillassons pendant la chaleur du jour, diminuez graduellement cet ombrage vers la fin de juillet, & le succès de vos graines sera très-certain. Si vous voulez multiplier cet arbre en plus grande quantité, semez avec les mêmes attentions & dans de longues caisses, enterrées au levant ou au nord, ou sous l’ombre de quelques hauts arbres, ou bien en pleine terre dans des lieux frais sans être humides, ayant toujours soin de procurer un ombrage artificiel lorsque des feuillées voisines n’y suppléeront pas.

L’ombre est plus essentielle encore aux jeunes mélèses, qu’aux sapins & aux pins, quoique dans la suite ils s’en passent plus aisément que ceux-ci.

Le troisième printemps, un jour doux, nébuleux ou pluvieux du commencement d’avril, vous tirerez ces petits arbres du semis, ayant attention de garder leurs racines entières & intactes, & de les planter dans une planche de terre commune & bien façonnée, à un pied les uns des autres en tout sens ; vous en formerez trois rangées de suite, que vous couvrirez de cerceaux, sur lesquels vous placerez de la fane de pois ; vous ajusterez en plantant, contre la racine de chacun, un peu de la terre du semis, vous serrerez doucement avec le pouce autour du pied, après la plantation, & y appliquerez un peu de mousse ou de menue litière, & vous arroserez de temps à autre jusqu’à parfaite reprise. Deux ans après vos mélèses auront de deux à trois pieds de hauteur ; c’est l’instant de les planter à demeure, plus forts ils ne reprendroient pas si bien, & ne végéteroient pas, à beaucoup près, si vite. Vous les enlèverez en motte, & les placerez là où vous voudrez les fixer, ayant soin de mettre de menue litière autour de leurs pieds. Vous pouvez en garnir des bosquets, en former des allées ou en planter des bois entiers sur des coteaux, au bas des vallons, & même dans des lieux incultes & arides, où peu d’autres arbres réussiroient aussi bien que celui-ci. La distance convenable à mettre entr’eux est de douze ou quinze pieds, mais pour les défendre contre les vents qui les fatiguent beaucoup & les font plier jusqu’à terre, vous pouvez les planter d’abord à six pieds les uns des autres, sauf à en ôter, de deux en deux, un dans la suite, ce qui vous procurera une coupe de très belles perches. La même raison doit engager à planter les bois de mélèse, tant qu’on pourra, dans les endroits les plus bas & les plus abrités contre la furie des vents. On sent bien que, dans les bosquets & les allées, il faudra soutenir les mélèses avec des tuteurs pendant bien des années.

Ce seroit en vain qu’on tenteroit de grand semis de mélèse, à demeure, par les méthodes ordinaires ; la ténacité des terres empêcherait la graine de lever ; les foibles plantules qui pourroient paraître, seroient ensuite étouffées par les mauvaises herbes, ou dévorées par les rayons du soleil. Nous ne connoissons que deux moyens praticables. Plantez des hayes de saule-marsaut, à quatre pieds les unes des autres, & dirigées de manière à parer le midi & le couchant : tenez constamment entr’elles la terre nette d’herbes. Lorsque les haies auront six pieds de haut, creusez une rigole au milieu de leur intervalle, que vous remplirez de bonne terre légère, mêlée de sable fin. Semez par-dessus, & recouvrez les graines d’un demi pouce de terre, encore plus légère, mêlée de terreau. Si l’été est un peu humide, ce semis lèvera à merveille, & vous vous bornerez à le nétoyer avec soin des mauvaises herbes. Vous ôterez successivement, les années suivantes, les petits arbres surabondans. Lorsqu’ils pourront se passer d’ombre, vous arracherez les marsauts. Le produit de leur coupe payera vos frais, & vous aurez un bois de mélèse.

Autre méthode. C’est toujours l’auteur qui parle. Je suppose des landes, des broussailles, un terrein en herbe, ou une côte rase, il n’importe. Vous aurez des caisses de bois, ou des panniers d’osier brun, sans fond, d’un pied en quarré, vous les planterez à quatre pieds, en tout sens, les uns des autres ; vous les remplirez d’un mélange de terre convenable, & y sèmerez une bonne pincée de graine de mélèse. Il vous sera facile d’ombrager les panniers avec deux cerceaux croisés, sur lesquels vous mettrez des roseaux, ou telle autre couverture légère qui sera le plus à votre portée. Par les temps secs, il sera possible, dans le voisinage des eaux, d’arroser ces panniers, autour desquels vous tiendrez, net d’herbes, un cercle d’un pied de rayon, à prendre des bords vous en userez dans la suite comme il a été dit dans la méthode première.

Les mélèses qui viendront en bois, étant d’abord fort, rapprochés les uns des autres, n’auront pas du tout besoin d’être étayés ; la privation du courant d’air fera périr, dans la suite, leurs branches latérales. À l’égard de ceux plantés à de grandes distances, voici comment il faudra s’y prendre pour former un tronc nud. Vous les laisserez durant trois à quatre années après la plantation, se livrer à tout le luxe de la croissance ; les branches latérales inférieures, en arrêtant la sève vers le pied, le fortifieront singulièrement ; ensuite, au mois d’octobre, tandis que la sève ralentie, ne laissera exuder de térébenthine que ce qu’il en faudra pour garantir les blessures de l’action de la gelée, vous couperez, près de l’écorce, l’étage des branches les plus inférieures, & vous vous contenterez, à l’égard de celui qui est immédiatement au-dessus, de le retrancher jusqu’à quatre ou cinq pouces du corps de l’arbre. Ces chicots végéteront foiblement, tandis que les plaies d’en-bas se refermeront ; l’automne suivant vous les couperez près de l’écorce, & formerez de nouveaux chicots au-dessus ; vous continuerez ainsi, d’année en année, jusqu’à ce que votre arbre ait six pieds de tige nue, alors vous la laisserez trois ou quatre ans dans cette proportion. Ce temps révolu, vous pouvez continuer d’élaguer jusqu’à ce que votre arbre ait la figure que vous voulez lui donner.

Nous avons multiplié, continue l’auteur, les mélèses par les marcottes, particulièrement le mélèse noir d’Amérique. Nous avons couché des branches en juillet, en faisant une coche à la partie inférieure de la courbure ; ces marcottes, bien soignées, se sont trouvées très-enracinées à la troisième automne. Un de mes voisins a planté, ce printemps, des cônes de mélèse, que des branches percent par leur axe, les branches ont poussé, & étoient assez vigoureuses la dernière fois que je les ai vues.

Enfin, les espèces rares se greffent en approche (Voyez le mot Greffer) sur le mélèse commun. J’ai deux mélèses noirs d’Amérique, que j’ai greffés de cette manière, & qui sont d’une vigueur & d’une beauté étonnantes ; ils sont une fois plus gros & plus hauts que les individus de cette espèce, qui vivent sur leurs propres racines. Les plus petites espèces doivent se greffer sur le mélèse noir. Je ne doute pas que les pins & les sapins ne puissent se multiplier aussi par cette voie, en faisant un choix convenable des espèces les plus disposées à contracter entr’elles cette alliance.

Les mélèses se taillent très-bien : on en forme, sous le ciseau, des pyramides superbes, & il seroit aisé, (si la mode n’en étoit passée,) de leur donner, comme aux ifs, toutes les figures qu’on voudroit imaginer. On en forme des palissades qu’on peut élever aussi haut que l’on veut. Plantez des mélèses de trois à quatre pieds de haut, & à quatre ou cinq pieds de distance chacun ; taillez-les sur leurs deux faces, de bas en haut, bientôt ils se joindront par leurs branches latérales, & formeront une tenture verte, des plus riches & des plus agréables à la vue. Si vous voulez jouir plus vite, plantez-les plus jeunes, à un pied & demi de distance : il ne faut les tailler qu’une fois, & choisir le mois d’octobre, temps où la sève rabattue, ne se perd plus par les coupures. Les mélèses seroient très-propres à couvrir des cabinets & des tonnelles. La terre que ces arbres semblent préférer, quoiqu’ils n’en rebutent aucune, est une terre douce & onctueuse, couleur de noisette, ou rouge. Tel est le résumé des expériences faites en Alsace, par M. le baron de Tschoudi, qui nous a donné une excellente traduction de l’ouvrage de Miller, intitulé : des Arbres résineux. M. Duhamel, dans son traité des arbres, dit : si la forêt est exposée au nord, & en bon terrein, les mélèses, qui n’ont que trois pieds de circonférence par le bas, s’élèvent d’un à quatre-vingt pieds de hauteur, après quoi ils grossissent, & ne s’élèvent plus. Cependant, dans le Valais on en voit de très-beaux du côté du midi, & qui confirment ce que j’ai avancé dans la première section.


Section III.

§. I. De l’utilité du Mélèse, considéré comme bois de construction.


De l’aveu de tous ceux qui connoissent cet arbre, c’est le meilleur de tous les bois, soit pour les ouvrages de charpente, soit pour ceux de menuiserie. Sa force égale au moins celle du chêne, & on ne connoît pas les bornes de sa durée. Il résiste à l’air, & durcit dans l’eau. On lit dans les Mémoires de la Société-Économique de Berne, que Witsen, auteur Hollandois, assure que l’on a trouvé autrefois un vaisseau Numide dans la Méditerranée, & qu’il étoit construit de bois de mélèse & de cyprès ; mais qu’il étoit si dur, qu’il résistoit au fer le plus tranchant. D’autres assurent, qu’une pièce de ce bois, plongée pendant six mois dans l’égoût de fumier, & ensuite dans l’eau, devient dur comme de la pierre & du fer, & est inaccessible à la corruption. On commence si bien à reconnoître la valeur du mélèse en Suisse, qu’il y est fort recherché & payé très chèrement. Chez les Grisons, on en fait des bardeaux qui durent des générations entières, & des tonneaux qu’on peut appeller éternels, & où le spiritueux du vin ne s’évapore presque pas.

Dans le territoire de Bex, au gouvernement de l’Aigle, on voit aujourd’hui un bâtiment construit avec le bois de mélèse, qui, à présent est une écurie, exposée à toutes les injures de l’air ; cependant elle a été bâtie en 1536, ainsi que le porte la date gravée sur ce bois.

Dans le haut-Dauphiné, la Savoye, le pays de Vaux, on bâtit des maisons avec des pièces de ce bois, de l’épaisseur d’un pied, posées horizontalement les unes sur les autres. Il n’est pas nécessaire de recourir à un enduit pour les jointer les unes aux autres, il se forme naturellement, par la chaleur du soleil, qui fait sortir la résine de l’arbre, & cette résine bouche tous les vides. Sur les coins de chaque face, on fait des entailles à mi-bois, afin de mieux lier les pièces les unes aux autres ; les interstices & les trous faits pour placer les chevilles, ne tardent pas à être remplis de ce mastic, qui rend tout l’édifice impénétrable à l’eau ou à l’air. Enfin, le bâtiment est entièrement vernissé par la résine, Dans le principe, le bois est blanc ; mais après quelques années, le vernis qui le recouvre devient noir comme du charbon.

Dans le Chamonix, on en fait des lattes ou anselles, dont on couvre les maisons, & elles sont incorruptibles.

Dans le Briançonnois, tous les gens de l’art conviennent que la durée de la charpente, faite en mélèse, est du double de durée de celle du meilleur chêne.

Les conduites souterraines des eaux, par des mélèses forés, sont encore, de l’aveu de tout le monde, incorruptibles. Ainsi donc, dans les différens pays à mélèse, les opinions se réunissent à attester, que c’est l’arbre d’Europe dont la durée est la plus considérable, & que dans beaucoup de circonstances ce bois est incorruptible. Voilà, pour les usages simplement économiques. Voyons actuellement quels avantages la marine pourroit en retirer.

On fait avec le mélèse des mâts pour naviguer sur le lac de Genève ; ils y durent environ cinquante ans, & presque tous les bois de bordage de ces barques sont de ce bois, & durent le double du chêne.

L’expérience a encore prouvé dans le Valais, que le mélèse, venu dans la plaine, au pied des montagnes, vaut mieux pour l’usage, que celui des hauteurs ; & c’est précisément le contraire pour le sapin.

Pierre Serre, maître mâteur, du département de Rochefort, fut envoyé, il y a quelques années, dans le pays de Vaux, & autres adjacens, où il séjourna pendant plusieurs mois, pour examiner si on pouvoit y trouver des bois propres à la mâture. Il y vit en effet, & en quantité, de très-belles pièces de sapin ; mais après les avoir bien vérifiées, il trouva que ce sapin ne valoit pas mieux que celui des Pyrennées que la marine réprouve, parce qu’il n’a pas la pesanteur spécifique des mâts qu’on tire du nord. Quant au mélèse, il s’assura qu’il avoit plus de pesanteur spécifique, & plus de dureté que les bois mêmes du nord[3]. Mais il craignit d’abord, que ce grand poids ne rendît les vaisseaux sujets à chavirer, ou au moins ne les tourmentât. Il a été rassuré sur cette crainte, par les instructions qui lui furent ensuite envoyées de France, portant, que puisque le bois étoit plus dur, on pourroit faire des mâts moins gros, & aussi forts, ce qui ne feroit que la même pesanteur absolue… On voit à Chamonix des mélèses qui ont jusqu’à seize pieds & demi de circonférence par le bas ; mais pour en faire usage dans la marine, il faut auparavant en enlever l’écorce, qui est très-épaisse, ainsi que l’aubier, ou faux bois (Voyez ce mot), ce qui diminue de beaucoup le diamètre de l’arbre. Ne pourroit-on pas, un an ou deux avant d’abattre un de ces beaux arbres, suivre l’opération décrite au mot Aubier ; la totalité de l’arbre seroit plus dure, & on auroit moins à perdre sur sa circonférence. J’invite ceux qui sont sur les lieux à faire cette expérience.

D’après ce qui vient d’être dit, il me paroît démontré que la multiplication de cet arbre intéresse singulièrement l’administration. Mais, comment penser aujourd’hui à un bénéfice réel qu’on ne retirera que dans cent-cinquante ans ? L’exemple donné par l’immortel Sully, qui fit planter en ormeaux les bords des grandes routes du royaume, afin d’avoir les bois nécessaires à l’artillerie, n’est pas oublié : on voit encore aujourd’hui quelques-uns de ces arbres respectables à la porte des églises de campagne, qui ont bravé les injures du temps, & qui attestent la sage prévoyance de ce ministre : on les appelle les Rosny & dans la suite on donneroit aux mélèses le nom du ministre qui en auroit encouragé la culture. Je ne doute pas un instant que cet arbre ne réussît très-bien sur les Pyrennées, sur les hautes montagnes du Languedoc, de la Provence, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, du Forêt, de l’Auvergne, du Limosin, du Périgord, &c. Une fois acclimatés sur ces hauteurs, ils gagneroient insensiblement les régions propres aux hêtres, aux châtaigniers, & de proche en proche, les vallées.

Les pays d’état sont ceux qui peuvent s’occuper le plus fructueusement de ces améliorations partielles. Je suis bien éloigné de penser que l’administration générale ne veuille ou ne puisse pas le faire ; mais il lui manque réellement des hommes entendus, & zélés pour ces objets de détails. Il se présentera cent personnes, pour une, qui demanderont à être chargées de l’entreprise, dans la vue d’y gagner gros ; & l’homme de mérite, qui ne sera, ni intriguant, ni solliciteur, ne sera pas celui à qui elle sera confiée, uniquement parce qu’il n’aura pas été connu. Ce n’est pas la faute de l’administration générale, lorsqu’une entreprise de cette nature coûte très-cher & manque, c’est toujours celle des employés. Voilà pourquoi je dis que les pays d’état, ou les administrations provinciales, doivent être chargées de ces détails. Chaque administrateur est sur les lieux ; il est animé du bien public, il y veille comme sur son propre bien, & son amour propre est flatté lorsqu’il réussie. Dans ces provinces, MM. les évêques ont non-seulement l’administration spirituelle ; mais encore beaucoup de part dans l’administration civile. Chacun sçait jusqu’à quel point s’étendent leurs bienfaits & leur patriotisme ; il suffit de leur montrer le bien, pour qu’ils saisissent aussitôt les moyens de le faire. J’oserois donc leur dire, & les prier, pour le bonheur de leurs diocésains, de faire venir de Suisse de la graine de mélèse, de la distribuer à MM. les curés, habitans les montagnes, & de leur promettre une récompense de la part des états, lorsqu’ils seront parvenus à multiplier un certain nombre de pieds, soit chez eux, soit parmi les habitans de leurs communautés. Outre MM. les curés, il convient encore de faire distribuer de la graine aux particuliers zélés qui en demanderont. Les semis & la culture de ces arbres (lorsqu’une fois on a la graine), exigent dans le commencement plus de petits soins que de dépense, & avec une once de graine on peut faire une belle plantation. Puisse le vœu que je fais, être réalisé.

Pline, & plusieurs auteurs anciens, ont avancé que le bois du mélèse étoit inaltérable au feu. Ou ces auteurs n’ont pas connu cet arbre, ou ils ont voulu parler de quelqu’autre. Comment un arbre si résineux résisteroit-il au feu ?


Section IV.

De la manière de retirer sa résine & sa manne.


Dans les pays à mélèse, on ignore en certains endroits l’art de tirer la résine ; & dans d’autres, on ne se doute pas que cet arbre produise de la manne ; enfin, dans certains cantons on retire l’une & l’autre. Dans le Briançonnois, on fait, avec la hache, & au pied de ces arbres, une entaille de quelques pouces de profondeur. Par cette ouverture la résine coule dans des baquets placés au-dessous. Dans la vallée de Chamonix, ce n’est ni avec la hache, ni avec la serpe, qu’on incise l’arbre ; mais on le perce avec une tarrière, jusqu’à la profondeur de huit pouces, & même davantage, & on la reçoit dans un baquet fait avec l’écorce du mélèse. On pense dans ce pays, que la profondeur de ce trou est essentielle, parce que si on n’attaque que l’écorce, la résine qui en découle a très-peu de qualité, & que la bonne doit se tirer du cœur même de l’arbre. Si l’arbre est vigoureux, on le perce en plusieurs endroits différens, & à la même hauteur : l’exposition du midi est préférée, ainsi que les nœuds des anciennes branches coupées. Lorsque ces gouttières ne donnent plus, on pratique de nouveaux trous en-dessus, & ainsi de suite en remontant. Cette opération dure communément depuis la fin de mai jusqu’en septembre, & jusqu’au commencement d’octobre, suivant la saison. Les trous qui cessent de couler sont bouchés avec des chevilles pendant une quinzaine de jours, & sont rouverts ensuite pour donner issue à de nouvelle résine. On compte qu’un mélèse, dans un sol qui lui convient, peut, pendant quarante à cinquante ans, fournir chaque année, sept à huit livres de résine, connue dans le commerce sous la dénomination de térébenthine, ou de térébenthine de Venise. Si cette térébenthine est mêlée de quelques impuretés, on la passe à travers un tamis de crin.

On fait très-bien de tirer la térébenthine dans les pays où les mélèses sont très-multipliés, & ou l’on ne peut pas se procurer un bon débit de cet arbre car il est certain que cette opération l’énerve, & qu’il n’a plus ensuite d’autre valeur que celle de servir au chauffage, ou à faire du charbon.

Les anciens auteurs qui ont écrit sur l’histoire naturelle du Dauphiné, & sur-tout sur ses prétendues sept merveilles, n’ont jamais oublié d’admettre comme une des premières, la manne de Briançon… manna laricea, ou manne des mélèses. Elle n’est pas plus particulière à ceux de ce pays qu’à ceux de tous les autres. Ces auteurs n’ont pas manqué de la comparer encore à la manne des Hébreux dans le désert, qui devoit être recueillie avant le lever du soleil. Il est clair que si les Hébreux n’avoient pas eu d’autre nourriture, ils auroient été perpétuellement purgés, puisque celle des mélèses a la même propriété que celle du frêne.

Les vieux arbres n’en donnent point sur leurs tiges, mais simplement sur les jeunes branches ; les jeunes arbres en sont quelquefois tous blancs. Les vents froids s’opposent à sa formation au printemps & pendant l’été, & elle n’est jamais plus abondante que lorsqu’il y a beaucoup de rosée. Cette manne est une espèce de crême fouettée, par petits grains blancs &c gluans, d’un goût fade & sucré ; dès que le soleil est levé elle disparoît de dessus l’arbre. Jusqu’à ce jour cette manne a été peu employée en médecine.


Section V.

De l’utilité de la térébenthine dans les arts & en médecine.


En ajoutant de l’eau à la térébenthine, & en distillant ce mélange, on en retire ce qu’on appelle l’huile essentielle de térébenthine. Cette huile, dont l’usage dans les arts est très fréquent, soit pour les vernis, soit pour rendre les couleurs à l’huile plus siccatives, est un très-bon diurétique employé en médecine ; il pousse beaucoup par les voies urinaires, & plus vivement que la simple térébenthine ; mais, prise à haute dose, elle cause une grande soif, une ardeur vive dans la région épigastrique, & porte sur la poitrine ; il vaut mieux n’employer que la térébenthine simple.

La colofone, que mal-à-propos on nomme colofane est la térébenthine privée de la plus grande partie de son huile essentielle ; on s’en sert rarement pour l’usage intérieur : réduite en poussière & enveloppée dans de la toile de coton ou mousseline, & appliquée tout autour du col, on assure qu’elle arrête & dissipe les douleurs causées par l’inflammation des amygdales. On l’emploie encore sous forme de poudre, afin de dessécher les chairs molles & peu sensibles des ulcères de bonne qualité, par exemple, des engelures. Personne n’ignore la nécessité de la colofone pour souder en étain, & de quelle utilité elle est aux joueurs de violon, & autres instrumens à cordes.

la térébenthine, prise intérieurement, communique aux urines une odeur de violettes, & les détermine à sortir en plus grande quantité, presque sans preuve bien démonstrative. On a regardé son usage intérieur comme avantageux dans les coliques néphrétiques, les ulcères des poumons, du foie, des reins, de la vessie, de la matrice, du canal de l’urètre ; elle est indiquée avec succès & à dose très-modérée dans la toux catarrhale & ancienne, l’asthme pituiteux & la difficulté d’uriner, causée par des humeurs pituiteuses : donnée à haute dose, elle purge, procure de l’ardeur dans les premières voies, & cause des épreintes.


  1. C’est le pinus cimbre. Lin.
  2. Nous nommons en France vrai sapin celui qu’en Suisse on appelle sapin blanc, pinus picea, Lin. & celui qu’en France on appelle epicia, est connu en Suisse sous le nom de sapin rouge, pinus abies. Lin.
  3. Le pied cube de celui du Valais pèse cinquante liv. poids de marc, ce qui excède d’un cinquième la pesanteur du bois pour mâture, envoyé de Riga.