Cours d’agriculture (Rozier)/MARRON D’INDE

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MARRON D’INDE. J’ai communiqué quelques observations concernant l’utilité qu’on pouvoit retirer de ce fruit, à l’époque où le septième volume du Cours complet a paru ; mais depuis sa publication, les tentatives et les expériences s’étant multipliées pour appliquer le marron d’Inde aux arts et à l’économie, je crois devoir présenter ici, par forme de supplément à ce qui a déjà été inséré, article Marronnier d’Inde, le résultat de ce travail, afin qu’à l’avenir on ne reproduise plus comme une nouveauté ce qui a été dit et proposé infructueusement tant de fois, pendant à peu près un demi-siècle.

Le marronnier d’Inde a eu, comme les autres végétaux importés en Europe, ses partisans et ses détracteurs ; ce qui doit sur-tout parler en sa faveur, c’est la promptitude avec laquelle il croît dans les fonds les plus arides, la propriété de résister aux froids de nos hivers, et donner, dans le cercle de quinze ans, au terrain qui en est planté, l’aspect d’une forêt touffue.

Tous les produits de cet arbre sont, comme on sait, caractérisés par une forte amertume, ce qui avoit donné lieu de présumer qu’aucun insecte n’osoit lui faire la guerre ; cependant on remarque que les hannetons ne respectent pas non plus ses feuilles, et que plusieurs autres insectes lui font aussi la guerre. Dorthes nous a fait connoître les trois espèces de chenilles nuisibles à cet arbre, ainsi que les moyens qu’il étoit possible d’employer pour les détruire : il s’agit d’attaquer leurs chrysalides. Les lieux où on les trouve le plus abondamment, sont les joints des banquettes et les murs qui entourent les promenades plantées de marronniers d’Inde : il faut, en hiver, les retirer, écraser les larves, et enduire les joints avec du bon mortier.

C’est spécialement sur le fruit du marronnier d’Inde que l’attention s’est arrêtée ; les fleurs de cet arbre ayant un tissu extrêmement serré, elles résistent davantage aux trois fléaux des fleurs, la gelée, le vent et la pluie. Il fructifie donc assez constamment comme certains poiriers, qui ont, ainsi que le marronnier d’Inde, l’avantage de ne fleurir qu’après les gelées : de là, l’origine de la récolte constamment sûre et abondante, et la source des efforts qui ont dirigé beaucoup d’auteurs vers les moyens de donner à ce fruit une application utile.

On avoit bien remarqué, depuis longtemps, que les bêtes fauves, telles que le cerf, le chevreuil, la biche, venoient manger les marrons d’Inde sous les arbres ; aussi, dans quelques cantons où il régnoit une disette de fourrage, a-t-on essayé d’accoutumer les chevaux et les moutons à s’en nourrir pendant l’hiver. Ce fruit, coupé et cuit, a donc été donné à des bœufs, dont l’engrais a réussi au point qu’on les a vendus ensuite plus cher que ceux qui avoient été nourris à la manière ordinaire ; leur suif étoit solide et abondant, et le lait des vaches qui en avoient fait usage, étoit gras et sans amertume. Cependant il faut convenir que si, jusqu’à présent, nous ne savons pas positivement si les animaux qui continueroient de manger de ce fruit, ne finiroient pas à la longue par s’en dégoûter, nous sommes bien persuadés que, mêlé en certaine proportion avec les fourrages ordinaires, il deviendroit, à l’instar des amers, un puissant tonique, capable de préserver les bestiaux des maladies qui résultent du relâchement et de l’inertie des solides, ainsi que l’a si bien observé M. Puymaurin, qui en a nourri ses moutons pendant un mois, sans que les mères-brebis cessassent de donner un lait de bonne qualité. M. Boos, envoyé à l’Ile-de-France par Joseph II, en 1784, pour y faire une collection de végétaux, a assuré à M. de Cossigny que son père avoit, au moyen des marrons d’Inde, garanti ses bestiaux d’une épizootie qui faisoit beaucoup de ravage dans la principauté de Bade ; et Cretté de Palluel a prévenu, par l’usage de la chicorée sauvage, la maladie rouge dont les moutons sont si souvent attaqués au renouvellement de la saison. N’oublions pas de le dire ici en passant, c’est dans les moyens prophylactiques que la médecine vétérinaire doit puiser ses secours ; une fois le troupeau affecté, il est rare de pouvoir le sauver sans de grands sacrifices.

L’enveloppe ou péricarpe du marron d’Inde a été indiquée comme pouvant servir à la teinture en noir, et même dans les tanneries ; elle contient, à la vérité, une certaine quantité de tannin ; mais ce principe, si abondamment répandu dans les végétaux, est uni à tant de matières extractives, qu’il ne fournit qu’un noir sale : si on mêle sa décoction avec une dissolution de sulfate de fer ; il est tellement empâté par cette matière, qu’il ne peut précipiter la dissolution de colle forte ou gélatine. En cela, il diffère beaucoup de l’écorce de chêne, et, sous ce rapport, il ne sauroit lui être substitué avec avantage : or, si pour se procurer le tannin des deux enveloppes du marron d’Inde, il est nécessaire d’avoir recours à l’alcool qui précipite très-bien la colle forte, on conçoit qu’un pareil moyen est trop dispendieux, et par conséquent impraticable.

Mais une préparation très-vantée dans le temps où elle fut proposée, c’est surtout celle des bougies de marrons d’Inde, dont je crois avoir apprécié le mérite, par un rapport fait au Gouvernement, et dans lequel j’ai prouvé qu’elles n’étoient autre chose que du suif de mouton bien dépuré, et rendu solide par l’action de la substance amère et astrictive de ce fruit, qui, loin d’en augmenter la masse, opéroit sur elle un déchet de plus de moitié. La matière huileuse et résineuse seule pouvoit y entrer, car la substance amylacée n’est pas de nature à se corporifier jamais avec les matières grasses : aussi, le prix auquel ces prétendues bougies de marrons d’Inde revenoient a fait bientôt évanouir toutes les espérances de fortune qu’on croyoit déjà réalisées.

Le marron d’Inde a été encore l’objet d’autres spéculations. On a pensé que, soumis à la fermentation, et ensuite à la distillation, il donneroit de l’alcool que l’on pourroit employer ensuite dans la composition des vernis ; mais s’il existe dans ce fruit une matière sucrée, elle n’y est pas très-abondante, puisqu’au lieu d’obtenir dans ces deux cas de l’alcool, Antoine, pharmacien distingué de l’hôpital militaire du Val-de-Grace, n’a eu, dans l’examen qu’il en a fait, qu’un acide acéteux, qui paroît exister dans ce fruit avant sa fermentation, et dont sa seule infusion dans l’eau suffît pour en démontrer la présence, dès qu’on se sert des réactifs nécessaires pour s’en assurer.

Pain de marrons d’Inde, sans mélange de farine de grains. Après avoir dépouillé les marrons d’Inde récens, de leur écorce et de leurs membranes intérieures, je les ai divisés au moyen d’une râpe de fer-blanc, et j’en ai formé une pâte d’une consistance molle, que j’ai renfermée dans un sac de toile ; et, soumise à la presse, il en est sorti un suc visqueux, épais, d’un blanc jaunâtre et d’une amertume insupportable ; le marc restant étoit blanc et très-sec, je l’ai délayé dans une quantité d’eau, en le frottant entre les mains ; la liqueur laiteuse passée à travers un tamis de crin très-serré, a été reçue dans un vase où il y avoit de l’eau. J’ai obtenu enfin, par le repos, par les lotions et par la décantation, une fécule douce au toucher, et qui, desséchée à une chaleur modérée, étoit blanche, sans odeur, sans saveur, ayant tous les caractères d’un véritable amidon, tandis que la partie fibreuse restée sur le tamis, conservoit opiniâtrement de l’amertume. Cette amertume est tellement intense dans le fruit dont il s’agit, que douze à quinze grains de sa poudre suffisent pour la communiquer à une livre de farine de froment.

Pour panifier cet amidon, j’en ai pris quatre onces, et pareille quantité de pommes de terre cuites, et réduites par un rouleau à l’état de pulpe : j’en ai formé une pâte, avec suffisante quantité d’eau chaude, dans laquelle se trouvoit délayée la dose ordinaire de levain de froment ; la pâte exposée dans un lieu tempéré, mise ensuite pendant une heure au four, m’a donné un pain blanc, bien levé et de bonne odeur. Différentes personnes, à qui je l’ai fait goûter, l’ont trouvé bon, et n’y ont remarqué d’autre défaut que d’être un peu fade, défaut que quelques grains de sel ont bientôt corrigé.

Je ne cite ici que cette proportion, comme étant celle qui m’a le mieux réussi : on devine bien que, pour l’atteindre, j’ai dû en essayer beaucoup d’autres, dont le plus grand nombre a été infructueux. Les différentes fécules retirées des plantes vénéneuses, dans lesquelles l’aliment est, comme ou dit, à côté du poison, traitées successivement de cette manière, m’ont donné des pains également bons, et dans lesquels il n’a pas été possible de distinguer le végétal d’où elles provenoient : si elles avoient quelques nuances dans leur saveur ou dans leur couleur, elles étoient dues plutôt au plus ou moins de lavage que ces fécules avoient éprouvé, qu’à des différences essentielles dans leurs parties constituantes.

Ce pain de marrons d’Inde, obtenu sans le concours d’aucune farine, à une époque critique où se trouvoient la plupart des états de l’Europe, pour les subsistances, a fait assez de sensation pour inspirer un certain intérêt. S. A. R. le prince Ferdinand de Prusse m’adressa, peu de temps après la publication que je lis de mon procédé, la recette d’un gâteau de marrons d’Inde, exécuté à Berlin sous ses yeux, et qu’on avoit trouvé fort délicat. Cette recette consiste à mêler l’amidon de ce fruit avec des œufs, du beurre, de l’écorce de citron, et de la levure de bière pour ferment.

Je ne rappellerai pas ici ce que j’ai écrit pour apprécier à sa juste valeur la ressource alimentaire que je proposois alors, et que j’étois bien éloigné de faire entrer en concurrence avec nos grains ; mais, après avoir démontré qu’on pourroit, à la rigueur et sans aucun inconvénient, manger la fécule de marrons d’Inde sans le concours d’aucun mélange, en la délayant simplement dans de l’eau, dans du bouillon ou dans du lait, pour en faire une gelée, une bouillie, j’ajoutois que, s’il étoit absolument impossible, à cause de son caractère gras, d’en faire de la poudre à poudrer, on pourroit du moins la consacrer à la préparation de l’empois et de la colle végétale, comme celle contenue dans les pommes de terre.

Tel étoit le tableau de nos connoissances sur le parti qu’il étoit possible de tirer des marrons d’Inde, lorsque M. Baumé a repris l’examen d’un objet que je n’avois traité que d’une manière générale, et comme faisant partie d’un travail sur un grand nombre de végétaux nourrissans qui, dans un temps de disette, peuvent remplacer les alimens ordinaires. L’analyse que ce savant chimiste a faite de ce fruit est la matière d’un mémoire particulier qu’il a publié. Nous nous bornerons à en donner ici un léger extrait.

Pain de marrons d’Inde, avec mélange de farine. Le travail de Baumé n’a eu pour but que de connoître la nature des parties constituantes du marron d’Inde, et son motif, assurément bien louable, étoit de retirer de ce fruit une plus grande quantité d’aliment qu’on n’avoit pu encore en obtenir, en conservant ensemble la fécule et le parenchyme, débarrassés de toute amertume : voici comme il a procédé.

Fondé sur ce que le foyer de l’amertume du marron d’Inde résidoit primitivement dans la matière extractive, pour l’en séparer, et ne rien perdre de la substance susceptible de nourrir, M. Baumé s’est servi de trois moyens ; le premier consiste à prendre le fruit récent, à l’écorcer, le râper, le broyer et le réduire en pâte sur une pierre, comme pour faire le chocolat, avec cette différence, que le broiement se fait à froid ; le résultat est mis à infuser dans un bocal, avec de l’esprit de vin : le résidu décanté, séché au soleil, dans une étuve ou au four, étant tamisé, est en état de faire du pain.

Par le second moyen, c’est l’eau en grande quantité qu’on emploie, au lieu de l’esprit de vin ; on réduit les marrons d’Inde en pâte ; on décante le précipité obtenu par le repos ; on répète l’opération jusqu’à trois fois, ce qui dure environ trois jours, en observant les mêmes précautions que la première fois.

Enfin, dans le troisième, les marrons d’Inde sont desséchés, réduits en poudre, et soumis dans cet état, aux mêmes lavages que dans l’opération précédente ; ils donnent également une matière dépouillée d’amertume.

Une livre de marrons d’Inde récens, traités avec de l’eau, rend :

Matières inutiles écorce 2 onc. 4 gros. » grains.
extraits 3 1 6
humidité 5 5 12
10 10 »
Matières utiles amidon 2 onc. 5 gros. » grains.
parenchyme 2 » »
4 5 »

La farine de marrons d’Inde, en supposant qu’elle soit dépouillée de la totalité de son amertume par ces opérations, ce qui n’est pas facile, attendu que le parenchyme la conserve opiniâtrement, entre pour un tiers dans la composition du pain, suivant le procédé de Baumé, et les deux autres tiers consistent en levain et en farine de froment. Ce procédé n’offre donc rien de particulier ; on ne sauroit le comparer à celui qui s’exécute sans mélange de farine de froment, et qui suppose toujours une circonstance où l’on se trouveroit dénué de tous moyens de subsistance.

Nous ne nous permettrons aucune réflexion sur l’embarras et les dépenses qu’occasionneroit l’exécution du premier moyen ; M. Baumé est trop éclairé, pour ne pas l’avoir senti lui-même : aussi n’a-t-il employé l’alcool que comme un agent capable de lui faire mieux connoître la véritable nature des substances qui constituent les marrons d’Inde. D’ailleurs, il conviendra avec nous que quand bien même les opérations d’écorcer, de râper, de broyer, de délayer à grande eau, de décanter, d’exprimer, de sécher et de tamiser, n’exigeroient pas autant de soins, elles deviendroient impraticables une partie de l’année, attendu que, dans la saison chaude, une matière farineuse, étendue dans beaucoup d’eau, et y séjournant trois jours au moins, doit viser à l’aigreur, et même à la putrescence, sur-tout lorsque, comme ce fruit, elle renferme le ferment le plus actif, je veux dire une matière végéto-animale, analogue à celle du froment.

De pareils procédés, pour dépouiller de son amertume la substance farineuse du marron d’Inde, sont faciles entre des mains habiles, et dans les laboratoires, où l’on ne calcule pas toujours assez les embarras et les frais de leur exécution ; mais quand il s’agit de les livrer à l’économie domestique, tous les avantages qu’on s’en promettoit disparoissent. Ainsi, après avoir payé aux efforts de Baumé le juste tribut de gratitude qu’il mérite, pour s’être occupé d’un travail qui ne pouvoit avoir d’autre objet que l’utilité publique, j’ajouterai que, si on ne vient point à bout de trouver l’emploi de ce fruit, sans être contraint de le monder de son écorce, de le mettre à macérer dans l’eau pour le réduire encore à la moitié de son poids, il est bien à craindre que l’on ne dédaigne d’y avoir recours, et que ce nouveau moyen d’accroître nos ressources soit illusoire ; car, il faut en convenir, les moyens indiqués sont trop minutieux, consomment trop de temps, et donnent trop peu de produit, pour qu’il soit permis à ceux qui auroient la plus grande envie d’en tirer parti de se livrer à un pareil travail, à moins cependant que des circonstances désastreuses ne forçassent de tourner les regards vers ce supplément de nourriture : alors il faut bien tout mettre à profit, quels que soient les obstacles, pour remplacer les alimens ordinaires.

Cependant, si les temps d’abondance ne semblent pas les plus favorables pour déterminer l’emploi de quelques précautions contre les suites funestes de la famine, ils ont au moins sur les temps de disette l’avantage de faciliter à ceux qui s’en occupent le loisir et la tranquillité d’esprit nécessaires pour les créer. L’homme, aux prises avec le besoin, n’est capable d’aucune recherche heureuse. Si, lorsque les subsistances étoient en proportion des besoins, on n’eût pas cherché à familiariser le pauvre avec l’usage des pommes de terre, quel succès auroit obtenu la bienfaisance qui, dans ces jours désastreux, n’avoit que cette ressource à lui offrir ? N’attendons jamais à sentir le prix de ce qui manque, quand il est impossible de se le procurer.

Reflexions sur l’utilité des marrons d’Inde. La proposition de Francheville, d’ôter aux marrons d’Inde leur amertume ordinaire, au moyen de la greffe, n’a pas laissé que d’être accueillie ; mais je crois avoir démontré l’impossibilité d’une pareille métamorphose, dans ma Correspondance agricole avec Cabanis, qui, retiré à la campagne, remplissoit tous ses momens par l’étude si intéressante de la végétation. Cet estimable cultivateur, dont les recherches, les expériences et le succès sur la greffe, l’avoient mis à portée de connoître jusqu’où s’étend le pouvoir de cette opération merveilleuse, s’exprimoit ainsi dans une réponse qu’il fit à une de mes lettres sur le châtaignier :

« D’après cette lecture, vous verrez que M. de Francheville a fait un beau rêve, sur l’association ou mariage des arbres d’espèces différentes, ou sur la transmutation de la même espèce. Ce rêve, prétendu scientifique, que vous honorez, Monsieur, du nom de découverte, ne m’en impose point, malgré le ton d’assurance avec lequel on l’annonce. Le marronnier d’Inde, greffé sur lui-même dix fois l’une après l’autre, ne donnera que des marrons d’Inde, et le marron de Lyon, greffé sur le marronnier d’Inde, ou n’y reprendra point, ou sera de courte durée.

» Les greffes bisarres et fantasques dont Virgile a égayé et orné ses Géorgiques, ne se sont jamais réalisées. L’imagination va loin, mais la réussite n’est pas toujours à sa bienséance. L’opération de la greffe ne fait des miracles que dans l’ordre de la nature ; celle-ci a des bornes inviolables, si je puis m’exprimer ainsi ; les tentatives économiques et agronomiques sont toujours louables ; mais il ne l’est pas moins de s’en désister sur de bons motifs, et sur les preuves qu’on appelle négatives. Je nomme toutes les greffes où la discordance des sèves et le défaut d’analogie empêchent le succès ou le restreignent à une très-courte durée, des unions ou mariages par mésalliances ou désalliances. »

Il faut l’avouer, la découverte de l’existence de l’amidon dans les marrons d’Inde, en supposant qu’il réunisse toutes les conditions propres à remplacer celui du froment ou d’orge dans tous les emplois qu’on en fait, cette découverte ne seroit rien en comparaison de celle de Francheville, puisque, si elle peu voit se réaliser, la totalité de ce fruit serviroit à la nourriture, sans autre préparation que la cuisson..

Quand on réfléchit à cette opération si importante de la nature, à cet art ingénieux qui nous a valu tant d’espèces de fruits inconnus, avant que le jardinage devînt l’occupation et l’amusement des botanistes et des physiciens, on a droit d’être étonné, formalisé même, que, si ce n’est pas le hasard qui a déterminé l’opération de la greffe, la reconnaissance n’ait pas transmis à la postérité le nom du mortel fortuné qui en a fait la première tentative, et le temps, le lieu où elle a été mise en pratique. On sait à peu près l’époque où le pêcher a été apporté de Perse ; l’abricotier, d’Amérique ; le cerisier, de Cérasonte ; le coignassier, de la Grèce ; l’amandier, de Perse, et le figuier, d’Asie ; mais nous ignorons le nom du premier greffeur, de ce père de la nouvelle alliance dans le règne végétal : on auroit dû lui ériger une statue, avec cette inscription : À celui qui a saisi l’un des plus beaux secrets de la nature.

En terminant ces réflexions, j’observerai que, quoique le bois du marronnier d’Inde soit fort tendre, spongieux, peu propre au chauffage, et s’altérant aisément, quand il est exposé à l’humidité, ce qui l’a relégué jusqu’à présent chez les layetiers, les sculpteurs et les tourneurs, des expériences modernes ont prouvé cependant qu’il étoit possible d’en faire des voliges, des chevrons, et, qu’étant susceptible de prendre un beau poli, l’ébénisterie pourroit également s’en servir ; et M. Puymaurin remarque qu’il est excellent pour faire cette pièce de bois traversant par-dessus la tête des bœufs, et avec laquelle ils sont attelés, pour tirer ou pour labourer, et qu’on connoît sous le nom de joug.

À l’égard de son fruit, tant de fois examiné et toujours délaissé, il n’y a pas de doute que si, pour le rendre propre à quelques usages communs, il falloit préalablement en opérer la décomposition, les résultats qu’on en obtiendroit ne pourroient jamais compenser les frais des opérations employées. Sans doute le marronnier d’Inde produit assez constamment une récolte abondante ; mais cette abondance ne deviendra-t-elle pas illusoire, dès qu’on aura donné à ce fruit une application véritablement utile, et n’acquerra-t-il pas insensiblement une valeur, en raison de sa consommation et de la quantité qui existera ? Or, il paroît que la mauvaise qualité de son bois, la malpropreté de ses feuilles, qui ne peuvent pas braver une sécheresse prolongée pendant un mois sans tomber, enfin l’importunité et l’inutilité de son fruit, ont fait beaucoup négliger la culture du marronnier d’Inde, depuis sur-tout que l’on a tiré tant de nouvelles espèces d’arbres des contrées d’où il est originaire ; il ne figure plus dans les nouvelles plantations dont on s’occupe maintenant.

Néanmoins, malgré le discrédit où semble être tombé le marronnier d’Inde, quoique son fruit puisse entrer dans le régime des animaux, sans demander d’autres soins que de le découper, pour en favoriser la mastication, nous proposerons deux moyens bien simples pour en étendre l’utilité : le premier se réduit à le sécher, à le moudre, et à donner à la farine qui en résulteroit, la forme et les propriétés d’une colle capable de suppléer celle préparée avec les bons grains. Elle adhère fortement aux corps auxquels on la fixe, et loin de se ramollir à l’air, elle y acquiert plus de consistance, sur-tout si on a eu la précaution de ne pas tenir cette colle trop claire dans sa préparation.

On a objecté, à la vérité, que la colle de marrons d’Inde, sous le prétexte qu’ils renferment une matière animale, deviendroit en peu de temps la pâture des vers ; mais sans examiner si ce reproche est fondé sur quelques observations, puisque la farine de froment n’en seroit pas même à l’abri, par rapport à la matière glutineuse qu’elle renferme, je répondrai que cette colle possède en même temps une substance amère capable de la garantir d’un pareil inconvénient. Ne sait-on pas qu’il y a des relieurs et des fabricans de cartons qui font entrer, dans la préparation des colles qu’ils emploient, le suc épaissi d’aloès, à dessein précisément d’en éloigner les vers ? Or, cette substance extractive, résineuse, amère, analogue à l’aloès, que le feu semble développer encore davantage, opérera un effet analogue d’une manière plus-intense.

Ce n’est pas seulement dans les marrons d’Inde qu’il est possible de rencontrer l’amidon qui fait la base de la colle végétale ; une foule de plantes incultes en contiennent plus ou moins abondamment, et procureroient, si on pouvoit les employer, une épargne sur la nourriture fondamentale : ce sont les racines d’aristoloche, de belladone, de bistorte, de bryone, de pied de veau, de concombre sauvage, de filipendule, de colchique de fumeterre bulbeuse, de glayeul, de l’ellébore, de l’impératrice, de la jusquiame, de la mandragore, de l’herbe aux hémorroïdes, de la patience, du persil, de la pivoine, de la renoncule bulbeuse, de la scrophulaire, de la saxifrage des prés, etc. etc.

Il résulteroit de toutes ces matières préparées à l’instar de la farine de pommes de terre, sous forme de bouillie, ou bien séchées entières, mises en poudre, puis cuites, une colle d’autant plus avantageuse, que le principe âcre, amer ou caustique, qui constitue ces semences ou racines, étant combiné par le feu avec l’amidon, le résultat seroit infiniment moins susceptible de fermenter, de se ramollir à l’humidité, et d’être attaqué par les insectes.

Un autre moyen de tirer parti du marron d’Inde, ce seroit d’en recueillir le salin qu’il fournit abondamment, comme en général tous les végétaux âcres et amers. Ne vaudroit-il pas mieux, au lieu de laisser ce fruit se pourrir sous les arbres, pendant l’hiver, prendre la peine de le ramasser et de le porter sous un hangar ; mettre d’abord à profit la faculté qu’il a de brûler facilement et de produire beaucoup de chaleur, à raison de la matière résineuse qui en est une des parties constituantes ; faire servir ensuite les cendres, en les mélangeant avec d’autres, au lessivage du linge, et même dans les savonneries ?

D’après ce simple apperçu, nous ne doutons pas qu’un jour quelques fabricans enflammés de l’amour de l’esprit public, et placés dans des cantons où les marronniers d’Inde seroient assez multipliés pour devenir une ressource, n’introduisent dans leurs ateliers les procédés indiqués pour donner enfin au fruit de cet arbre une destination véritablement utile à la société. (Parm.)