Cours d’agriculture (Rozier)/MORVE

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 597-610).


MORVE. Médecine Vétérinaire. Maladie des chevaux. Pour rendre plus intelligible ce que l’on va dire sur la morve & sur les différens écoulemens auxquels on a donné ce nom, il est à propos de donner une description courte & précise du nez de l’animal & de ses dépendances.

Le nez est formé principalement par deux grandes cavités nommées fosses nasales ; ces fosses sont bornées extérieurement par les os du nez & les os du grand angle ; postérieurement par la partie postérieure des os maxillaires & par les eaux palatins ; & latéralement par les os maxillaires, & par les os zygomatiques ; supérieurement par l’os ethmoïde, os sphénoïde & le frontal. Ces deux fosses répondent inférieurement à l’ouverture des naseaux, & supérieurement à l’arrière-bouche avec laquelle elles ont communication par le moyen du voile du palais. Ces deux fosses sont séparées par une cloison en partie osseuse, & en partie cartilagineuse. Aux parois de chaque fosse, sont deux lames oiseuses, très minces, roulées en forme de cornets, appelées, à cause de leur figure, cornets du nez ; l’un est antérieur & l’autre postérieur ; l’antérieur est adhérent aux os du nez & à la partie interne de l’os zygomatique ; il ferme en partie l’ouverture du sinus zygomatique : le postérieur est attaché à la partie interne de l’os maxillaire, & ferme en partie l’ouverture du sinus maxillaire ; ces deux os sont des appendices de l’os ethmoïde ; la partie supérieure est fort large & évasée ; la partie inférieure est roulée en forme de cornets de papier, & se termine en pointe ; au milieu de chaque cornet, il y a un feuillet osseux, situé horizontalement, qui sépare la partie supérieure de l’inférieure.

Dans l’intérieur de la plupart des os qui forment le nez, sont creusées plusieurs cavités à qui on donne le nom de sinus ; les sinus sont les zygomatiques, les maxillaires, les frontaux, les ethmoïdaux & les sphénoïdaux.

Les sinus zygomatiques sont au nombre de deux, un de chaque côté : ils sont creusés dans l’épaisseur de l’os zygomatique : ce sont les plus grands ; ils sont adossés aux sinus maxillaires, desquels ils ne sont séparés que par une cloison osseuse.

Les sinus frontaux sont formés par l’écartement des deux lames de l’os frontal ; ils sont ordinairement au nombre de deux, un de chaque côté, séparés par une lame osseuse.

Les sinus ethmoïdaux sont les intervalles qui se trouvent entre les cornets ou les volutes de cet os.

Les sinus sphénoïdaux sont quelquefois au nombre de deux, quelquefois il n’y en a qu’un ; ils sont creusés dans le corps de l’os sphénoïde : tous ces sinus ont communication avec les fosses nasales ; tous ces sinus de même que les fosses nasales, sont tapissés d’une membrane nommée pituitaire, à raison de l’humeur pituiteuse qu’elle filtre ; cette membrane semble n’être que la continuation de la peau à l’entrée des naseaux ; elle est d’abord mince, ensuite elle devient plus épaisse au milieu du nez sur la cloison & sur les cornets. En entrant dans les sinus frontaux, zygomatiques & maxillaires, elle s’amincit considérablement ; elle ressemble à une toile d’araignée dans l’étendue de ces cavités ; elle est parsemée de vaisseaux sanguins & lymphatiques, & de glandes dans toute l’étendue des fosses nasales ; mais elle semble n’avoir que des vaisseaux lymphatiques dans l’étendue des sinus ; sa couleur blanche & son peu d’épaisseur dans ces endroits le dénotent.

La membrane pituitaire, après avoir revêtu les cornets du nez, se termine inférieurement par une espèce de cordon qui va se perdre à la peau à l’entrée des naseaux ; supérieurement, elle se porte en arrière sur le voile du palais qu’elle recouvre.

Le voile du palais est une espèce de valvule, située entre la bouche & l’arrière-bouche, recouverte de la membrane paritaire du côté des fosses nasales, & de la membrane du palais du côté de la bouche : entre ces deux membranes, sont des fibres charnues, qui composent sur-tout sa substance. Ses principales attaches sont aux os du palais, d’où il s’étend jusqu’à la base de la langue ; il est flottant du côté de l’arrière bouche, & arrêté du côté de la bouche ; de façon que les alimens l’élèvent facilement dans le temps de la déglutition, & l’appliquent contre les fosses nasales ; mais lorsqu’ils sont parvenus dans l’arrière-bouche, le voile du palais s’affaisse de lui-même, & s’applique sur la base de la langue ; il ne peut être porté d’arrière en avant ; il intercepte ainsi toute communication de l’arrière-bouche avec la bouche, & forme une espèce de pont, par-dessus lequel passent toutes les matières qui viennent du corps, tant par l’œsophage que par la trachée artère ; c’est par cette raison que le cheval respire par les naseaux, c’est par la même raison qu’il jette par les naseaux le pus qui vient du poumon, l’épiglotte étant renversée dans l’état naturel sur le voile palatin. Par cette théorie, il est facile d’expliquer tout ce qui arrive dans les différens écoulemens qui se font par les naseaux.

La morve est un écoulement de mucosité par le nez, avec inflammation ou ulcération de la membrane pituitaire.

Cet écoulement est tantôt de couleur transparente, comme le blanc d’œufs, tantôt jaunâtre, tantôt verdâtre, tantôt purulent, tantôt sanieux, mais toujours accompagné du gonflement des glandes lymphatiques de dessous la ganache ; quelquefois il n’y a qu’une de ces glandes qui soit engorgée, quelquefois elles le sont toutes deux en même-temps.

Tantôt l’écoulement ne se fait que par un naseau, & alors il n’y a que la glande du côté de l’écoulement qui soit engorgée ; tantôt l’écoulement se fait par les deux naseaux, & alors les glandes sont engorgées en même temps ; tantôt l’écoulement vient du nez seulement, tantôt il vient du nez, de la trachée-artère & du poumon en même-temps.

Ces vérités ont donné lieu aux différences suivantes :

1°. On distingue la morve en morve proprement dite, & en morve improprement dite.

La morve proprement dite, a son siège dans la membrane pituitaire, & même il n’y a pas d’autre morve que celle-là.

Il faut appeller morve improprement dite, tout écoulement par les naseaux, qui vient d’une autre partie que de la membrane pituitaire ; ce n’est pas la morve, c’est à tort qu’on lui donne ce nom ; on ne le lui conserve que pour se conformer au langage ordinaire.

Il faut diviser la morve proprement dite, à raison de sa nature ; 1°. en morve simple, & en morve composée ; en morve primitive, & en morve consécutive ; 2°. à raison de son degré, en morve commençante, en morve confirmée, & en morve invétérée.

La morve simple est celle qui vient uniquement de la membrane pituitaire.

La morve composée n’est autre chose que la morve simple, combinée avec quelqu’autre maladie.

La morve primitive, est celle qui est indépendante de toute autre maladie.

La morve consécutive, est celle qui vient à la suite de quelqu’autre maladie, comme à la suite de la pulmonie, du farcin, &c.

La morve commençante, est celle où il n’y a qu’une simple inflammation & un simple écoulement de mucosité par le nez.

La morve confirmée, est celle où il y a ulcération dans la membrane pituitaire.

La morve invétérée, est celle où l’écoulement est purulent & sanieux, où les os & les cartilages sont affectés.

2°. Il faut distinguer la morve improprement dite, en morve de morfondure, & en morve de pulmonie.

La morve de morfondure, est un simple écoulement de mucosité par les naseaux, avec toux, tristesse & dégoût qui dure peu de temps.

On appelle du nom pulmonie toute suppuration dans le poumon, qui prend écoulement par les naseaux, de quelque cause que vienne cette suppuration.

La morve de pulmonie se divise à raison des causes qui la produisent, en morve de fausse gourme, en morve de farcin & en morve de courbature.

La morve de fausse gourme, est la suppuration du poumon, causée par une fausse gourme, ou une gourme maligne qui s’est jetée sur les poumons.

La morve de farcin, est la suppuration du poumon, causée par un levain farcineux.

La morve de courbature, n’est autre chose que la suppuration du poumon après l’inflammation, qui ne s’est pas terminée par la résolution. Enfin on donne le nom de pulmonie à tous les écoulemens de pus qui viennent du poumon, de quelque cause qu’ils procèdent ; c’est ce qu’on appelle vulgairement morve, mais qui n’est pas plus morve qu’un abcès au foie, à la jambe, ou à la cuisse.

Il y a encore une autre espèce de morve improprement dite, c’est la morve de pousse : quelquefois les chevaux poussifs jettent de temps en temps, & par flocons, une espèce de morve tenace & glaireuse ; c’est ce qu’il faut appeller morve de pousse.

Causes : examinons d’abord ce qui arrive dans la morve. Il est certain que dans le commencement de la morve proprement dite, (car on ne parle ici que de celle-ci) il y a inflammation dans les glandes de la membrane pituitaire ; cette inflammation fait séparer une plus grande quantité de mucosité ; delà l’écoulement abondant de la morve commençante.

L’inflammation subsistant, elle fait resserrer les tuyaux excréteurs des glandes, la mucosité ne s’échappe plus, elle séjourne dans la cavité des glandes, elle s’y échauffe, y fermente, s’y putréfie, & se convertit en pus ; delà l’écoulement purulent dans la morve confirmée.

Le pus croupissant devient âcre, corrode les parties voisines, carie les os, & rompt les vaisseaux sanguins ; le sang s’extravase & se mêle avec le pus ; delà l’écoulement purulent noirâtre & sanieux dans la morve invétérée : la lymphe arrêtée dans les vaisseaux qui se trouvent comprimés par l’inflammation, s’épaissit, ensuite se durcit ; delà les callosités des ulcères.

La cause évidente de la morve est donc l’inflammation ; l’inflammation reconnoît des causes générales & des causes particulières : les causes générales sont la trop grande quantité, la raréfaction & l’épaississement du sang ; ces causes générales ne sont qu’une disposition à l’inflammation, & ne peuvent pas la produire, si elles ne sont aidées par des causes particulières & déterminantes ; ces causes particulières sont, 1°. le défaut de ressort des vaisseaux de la membrane pituitaire, causé par quelque coup sur le nez : les vaisseaux ayant perdu leur ressort, n’ont plus d’action sur les liqueurs qu’ils contiennent, & favorisent par-là le séjour de ces liqueurs ; delà l’engorgement & l’inflammation : 2°. le déchirement des vaisseaux de la membrane pituitaire par quelque corps poussés de force par le nez ; les vaisseaux étant déchirés, les extrémités se ferment & arrêtent le cours des humeurs ; de-là l’inflammation.

3°. Les injections âcres, irritantes, corrosives & caustiques, faites dans le nez ; elles font crisper & resserrer les extrémités des vaisseaux de la membrane pituitaire ; de-là l’engorgement & l’inflammation.

4°. Le froid. Lorsque le cheval est échauffé, le froid condense le sang & la lymphe ; il fait resserrer les vaisseaux ; il épaissit la mucosité & engorge les glandes : de-là l’inflammation.

5°. Le farcin. L’humeur du farcin s’étend & affecte successivement les différentes parties du corps ; lorsqu’elle vient à gagner la membrane pituitaire, elle y forme des ulcères & cause la morve proprement dite.

Symptômes. Les principaux symptômes sont l’écoulement qui se fait par les naseaux, les ulcères de la membrane pituitaire, & l’engorgement des glandes de dessous la ganache.

1°. L’écoulement est plus abondant que dans l’état de santé, parce que l’inflammation distend les fibres, les sollicite à de fréquentes oscillations, & fait par-là séparer une plus grande quantité de mucosité ; ajoutez à cela que dans l’inflammation, le sang abonde dans la partie enflammée, & fournit plus de matière aux sécrétions.

2°. Dans la morve commençante, l’écoulement est de couleur naturelle, transparent comme le blanc d’œuf, parce qu’il n’y a qu’une simple inflammation sans ulcère.

3°. Dans la morve confirmée, l’écoulement est purulent ; parce que l’ulcère est formé, le pus qui en découle se mêle avec la morve.

4°. Dans la morve invétérée, l’écoulement est noirâtre & sanieux ; parce que le pus ayant rompu quelques vaisseaux sanguins, le sang s’extravase & se mêle avec le pus.

5°. L’écoulement diminue & cesse même quelquefois, parce que le pus tombe dans quelque grande cavité, telle que le sinus zygomatique & maxillaire, d’où le pus ne peut sortir que lorsque la cavité est pleine.

6°. La morve affecte tantôt les sinus frontaux, tantôt les sinus ethmoïdaux, tantôt les sinus zygomatiques & maxillaires, tantôt la cloison du nez, tantôt les cornets, tantôt toute l’étendue des fosses nasales, tantôt une portion seulement, tantôt une de ces parties seulement, tantôt deux, tantôt trois, souvent plusieurs, quelquefois toutes à la fois, suivant que la membrane pituitaire est enflammée dans un endroit plutôt que dans un autre, ou que l’inflammation a plus ou moins d’étendue. Le plus ordinairement cependant, elle n’affecte pas les sinus zygomatiques, maxillaires & frontaux ; parce que dans ces cavités la membrane pituitaire est extrêmement mince, qu’il n’y a point de vaisseaux sanguins visibles, ni de glandes : on a observé, 1°. qu’il n’y a jamais de chancres dans les cavités, parce que les chancres ne se forment que dans les glandes de la membrane pituitaire ; 2°. que les chancres sont plus abondans & plus ordinaires dans l’étendue de la cloison, parce que c’est l’endroit où la membrane est le plus épaisse & le plus parsemée de glandes : les chancres sont aussi fort ordinaires sur les cornets du nez.

L’engorgement de dessous la ganache étoit un symptôme embarrassant. On ne concevoit guère pourquoi ces glandes ne manquoient jamais de s’engorger dans la morve proprement dite ; mais on en va trouver la cause.

Assuré que ces glandes sont, non des glandes salivaires, puisqu’elles n’ont pas de tuyau qui aille porter la salive dans la bouche, mais des glandes lymphatiques, puisqu’elles ont chacune un tuyau considérable qui part de leur substance pour aller se rendre dans un plus gros vaisseau lymphatique qui descend le long de la trachée-artère, & va enfin verser la lymphe dans la veine axillaire ; on a remonté à la circulation de la lymphe, & à la structure des glandes & des veines lymphatiques.

Les veines lymphatiques sont des tuyaux cylindriques qui rapportent la lymphe nourricière des parties du corps dans le réservoir commun, nommé dans l’homme, le réservoir de Pecquet, ou dans la veine axillaire : ces veines sont coupées d’intervalle en intervalle par des glandes qui servent comme d’entrepôt à la lymphe. Chaque glande a deux tuyaux ; l’un qui vient à la glande apporter la lymphe ; l’autre qui en sort, pour porter la lymphe plus loin. Les glandes lymphatiques, de dessous la ganache, ont de même deux tuyaux, ou, ce qui est la même chose, deux veines lymphatiques ; l’une qui apporte la lymphe de la membrane pituitaire dans ces glandes ; l’autre qui reçoit la lymphe de ces glandes pour la porter dans la veine axillaire. Par cette théorie, il est facile d’expliquer l’engorgement des glandes de dessous la ganache : c’est le propre de l’inflammation d’épaissir toutes les humeurs qui se filtrent dans les parties voisines de l’inflammation ; la lymphe de la membrane pituitaire dans la morve, doit donc contracter un caractère d’épaississement ; elle se rend avec cette qualité dans les glandes de dessous la ganache, qui en sont comme le rendez-vous, par plusieurs petits vaisseaux lymphatiques, qui après s’être réunis forment un canal commun qui pénètre dans la substance de la glande ; comme les glandes lymphatiques sont composées de petits vaisseaux repliés sur eux-mêmes, qui font mille contours, la lymphe déjà épaissie doit y circuler difficilement, s’y arrêter enfin & les engorger.

Il n’est pas difficile d’expliquer par la même théorie, pourquoi dans la gourme, dans la morfondure & dans la pulmonie, les glandes de dessous la ganache sont quelquefois engorgées, quelquefois ne le sont pas ; ou ce qui est la même chose, pourquoi le cheval est quelquefois glandé, quelquefois ne l’est pas.

Dans la morfondure, les glandes de dessous la ganache ne sont pas engorgées, lorsque l’écoulement vient d’un simple reflux de l’humeur de la transpiration dans l’intérieur du nez, sans inflammation de la membrane pituitaire ; mais elles sont engorgées lorsque l’inflammation gagne cette membrane.

Dans la gourme bénigne, le cheval n’est pas glandé, parce que la membrane pituitaire n’est pas affectée ; mais dans la gourme maligne, lorsqu’il se forme un abcès dans l’arrière-bouche, le pus en passant par les naseaux, corrode quelquefois la membrane pituitaire par son âcreté ou son séjour, l’enflamme, & le cheval devient glandé.

Dans la pulmonie, le cheval n’est pas glandé, lorsque le pus qui vient du poumon est d’un bon caractère, & n’est pas assez âcre pour ulcérer la membrane pituitaire ; mais à la longue, en séjournant dans le nez, il acquiert de l’âcreté, il irrite les fibres de cette membrane, il l’enflamme & alors les glandes de la ganache s’engorgent.

Dans toutes ces maladies, le cheval n’est glandé que d’un côté, lorsque la membrane pituitaire n’est affectée que d’un côté, au lieu qu’il est glandé des deux côtés, lorsque la membrane pituitaire est affectée des deux côtés : ainsi dans la pulmonie & la gourme maligne, lorsque le cheval est glandé, il l’est ordinairement des deux côtés, parce que l’écoulement venant de l’arrière-bouche, ou du poumon, l’humeur monte par-dessus le voile du palais, entre dans le nez, également des deux côtés, & affecte également la membrane pituitaire. Cependant, dans ces deux cas mêmes, il ne seroit pas impossible que le cheval fût glandé d’un côté & non de l’autre ; soit parce que le pus en séjournant plus d’un côté que de l’autre, affecte davantage la membrane pituitaire de ce côté-là, soit parce que la membrane pituitaire est plus disposée à s’enflammer d’un côté que de l’autre, par quelque vice local, comme par quelque coup.

Diagnostic. Rien n’est plus important, & rien en même temps de plus difficile, que de bien distinguer chaque écoulement qui se fait par les naseaux ; il faut pour cela un grand usage & une longue étude de ces maladies. Pour décider avec sûreté, il faut être familier avec ces écoulemens ; autrement on est exposé à porter des jugemens faux, & à donner à tout moment des décisions qui ne sont pas justes. L’œil & le tact sont d’un grand secours pour prononcer avec justesse sur ces maladies.

La morve proprement dite, étant un écoulement qui se fait par les naseaux, elle est aisément confondue avec les différens écoulemens qui se font par le même endroit ; aussi il n’y a jamais eu de maladie sur laquelle il y ait tant eu d’opinions différentes & tant de disputes, & sur laquelle on ait tant débité de fables : sur la moindre observation chacun à bâti un système, de-là est venu cette foule de charlatans qui crient, tant à la cour qu’à l’armée, qu’ils ont un secret pour la morve, qui sont toujours sûrs de guérir & qui ne guérissent jamais.

La distinction de la morve n’est pas une chose aisée, ce n’est pas l’affaire d’un jour ; la couleur seule n’est pas un signe suffisant, elle ne peut pas servir de règle : un signe seul ne suffit pas ; il faut les réunir tous pour faire une distinction sûre.

Voici quelques observations qui pourront servir de règle.

Lorsque le cheval jette par les deux naseaux, qu’il est glandé des deux côtés, qu’il ne tousse pas, qu’il est gai comme à l’ordinaire, qu’il boit & mange comme de coutume, qu’il est gras, qu’il a bon poil, & que l’écoulement est glaireux, il y a lieu de croire que c’est la morve proprement dite.

Lorsque le cheval ne jette que d’un côté, qu’il est glandé, que l’écoulement est glaireux, qu’il n’est pas triste, qu’il ne tousse pas, qu’il boit & mange comme de coutume, il y a encore plus lieu de croire que c’est la morve proprement dite.

Lorsque tous ces signes existans, l’écoulement subsiste depuis plus d’un mois, on est certain que c’est la morve proprement dite.

Lorsque tous ces signes existans, l’écoulement est simplement glaireux, transparent, abondant & sans pus, c’est la morve proprement dite commençante.

Lorsque tous ces signes existans, l’écoulement est verdâtre, ou jaunâtre, & mêlé de pus, c’est la morve proprement dite confirmée.

Lorsque tous ces signes existans, l’écoulement est noirâtre, ou sanieux, & glaireux en même-temps, c’est la morve proprement dire invétérée.

On sera encore plus assuré que c’est la morve proprement dite, si avec tous ces signes, on voit en ouvrant les naseaux, de petits ulcères rouges ou des érosions sur la membrane pituitaire, au commencement du conduit nasal.

Lorsqu’au contraire l’écoulement se fait également par les deux naseaux, qu’il est simplement purulent, que le cheval tousse, qu’il est triste, abattu, dégoûté, maigre, qu’il a le poil hérissé, & qu’il n’est pas glandé, c’est la morve improprement dite.

Lorsque l’écoulement succède à la gourme, c’est la morve de fausse gourme.

Lorsque le cheval jette par les naseaux une simple mucosité transparente, & que la tristesse & le dégoût ont précédé & accompagnent cet écoulement ; on a lieu de croire que c’est la morfondure : on en est certain lorsque l’écoulement ne dure pas plus de quinze jours.

Lorsque le cheval commence à jeter également par les deux naseaux une morve mêlée de beaucoup de pus, ou le pus tout pur sans être glandé, c’est la pulmonie seule ; mais si le cheval devient glandé par la suite, c’est la morve composée, c’est-à-dire la pulmonie & la morve proprement dite, tout-à-la-fois.

Pour distinguer la morve par l’écoulement qui se fait par les naseaux, prenez de la matière que jette un cheval morveux proprement dit, mettez-la dans un verre, versez dessus de l’eau que vous ferez tomber de fort haut : voici ce qui arrivera ; l’eau sera troublée fort peu ; il se déposera au fond du verre une matière visqueuse & glaireuse.

Prenez de la matière d’un autre cheval morveux depuis long-temps, mettez-la de même dans un verre, versez de l’eau dessus, l’eau se troublera considérablement ; & il se déposera au fond une matière glaireuse, de même que dans le premier : versez par inclinaison le liquide dans un autre verre, laissez-le reposer, après quelques heures l’eau deviendra claire, & vous trouverez au fond, du pus qui s’y étoit déposé.

Prenez ensuite de la matière d’un cheval pulmonique, mettez-la de même dans un verre, versez de l’eau dessus, toute la matière se délaiera dans l’eau & rien n’ira au fond.

D’où il est aisé de voir que la matière glaireuse est un signe spécifique de la morve proprement dite, & que l’écoulement purulent est un signe de la pulmonie : on connoîtra les différens degrés de la morve proprement dite, par la quantité de pus qui se trouvera mêlé avec l’humeur glaireuse ou la morve. La quantité différente du pus en marque toutes les nuances.

Pour avoir de la matière d’un cheval morveux, ou pulmonique, on prend un entonnoir, on en adapte la base à l’ouverture des naseaux, & on le tient par la pointe ; on introduit par la pointe de l’entonnoir une plume, ou quel qu’autre chose dans le nez, pour irriter la membrane pituitaire, & faire ébrouer le cheval, ou bien on serre la trachée-artère avec la main gauche, le cheval tousse & jette dans l’entonnoir une certaine quantité de matière qu’on met dans un verre pour faire l’expérience ci-dessus. Il y a une infinité d’expériences à faire sur cette matière ; mais les dépenses en seroient fort considérables.

Prognostic. Le danger varie suivant le degré & la nature de la maladie. La morve de morfondure n’a pas ordinairement de suite, elle ne dure ordinairement que douze ou quinze jours, pourvu qu’on fasse les remèdes convenables : lorsqu’elle est négligée, elle peut dégénérer en morve proprement dite.

La morve de pulmonie invétérée, est incurable.

La morve proprement dite commençante, peut se guérir par les moyens que je proposerai ; lorsqu’elle est confirmée, elle ne se guérit que difficilement : lorsqu’elle est invétérée, elle est incurable jusqu’à présent. La morve simple est moins dangereuse que la morve compulsée ; il n’y a que la morve proprement dire qui soit contagieuse, les autres ne le sont pas.

Curation. Avant d’entreprendre la guérison, il faut être bien assuré de l’espèce de morve que l’on a à traiter & du degré de la maladie : 1 °. de peur de faire inutilement des dépenses, en entreprenant de guérir des chevaux incurables ; 2°. afin d’empêcher la contagion, en condamnant avec certitude ceux qui sont morveux ; 3°. afin d’arracher à la mort une infinité de chevaux qu’on condamne très-souvent mal-à-propos. Il ne s’agit ici que de la morve proprement dite.

La cause de la morve commençante étant l’inflammation de la membrane pituitaire, le but qu’on doit se proposer est de remédier à l’inflammation ; pour cet effet, on met en usage tous les remèdes de l’inflammation ; ainsi dès qu’on s’aperçoit que le cheval est glandé, il faut commencer par saigner le cheval, réitérer la saignée suivant le besoin, c’est le remède le plus efficace : il faut ensuite tâcher de relâcher & de détendre les vaisseaux, afin de leur rendre la souplesse nécessaire pour la circulation ; pour cet effet, on injecte dans le nez la décoction des plantes adoucissantes & relâchantes, telles que la mauve, guimauve, bouillon blanc, brancursine, pariétaire, mercuriale, &c., ou avec les fleurs de camomille, de mélilot & de sureau : on fait aussi respirer au cheval la vapeur de cette décoction, & sut-tout la vapeur d’eau tiède, où l’on aura fait bouillir du son ou de la farine de seigle ou d’orge ; pour cela on attache à la tête du cheval un sac où l’on met le son ou les plantes tièdes : il est bon de donner en même-temps quelques lavemens rafraîchissants pour tempérer le mouvement du sang, & l’empêcher de se porter avec trop d’impétuosité à la membrane pituitaire.

On retranche le foin au cheval & on ne lui fait manger que du son tiède, mis dans un sac de la manière que je viens de le dire : la vapeur qui s’en exhale adoucit y relâche & diminue admirablement l’inflammation. Par ces moyens, on remédie souvent à la morve commençante.

Dans la morve confirmée, les indications que l’on a, sont de détruire les ulcères de la membrane pituitaire. Pour cela on met en usage les détersifs un peu forts : on injecte dans le nez, par exemple, la décoction d’aristoloche, de gentiane & de centaurée. Lorsque par le moyen de ces injections, l’écoulement change de couleur, qu’il devient blanc, épais, & d’une louable consistance, c’est un bon signe ; on injecte alors de l’eau d’orge, dans laquelle on fait dissoudre un peu de miel rosat ; ensuite pour faire cicatriser les ulcères, on injecte l’eau seconde de chaux, & on termine ainsi la guérison, lorsque la maladie cède à ces remèdes.

Mais souvent les sinus sont remplis de pus, & les injections ont de la peine à y pénétrer ; elles n’y entrent pas en assez grande quantité pour en vuider le pus ; elles sont insuffisantes ; on a imaginé un moyen de les porter dans ces cavités, & de les faire pénétrer dans tout l’intérieur du nez ; c’est le trépan, c’est le moyen le plus sûr de guérir la morve confirmée.

Les fumigations sont aussi un très-bon remède ; on en a vu de très-bons effets. Pour faire recevoir ces fumigations, on a imaginé une boëte dans laquelle on fait brûler du sucre ou autre matière détersive ; la fumée de ces matières brûlées est portée dans le nez par le moyen d’un tuyau long, adapté d’un côté à la boëte, & de l’autre aux naseaux.

Mais souvent ces ulcères sont calleux & rebelles, ils résistent à tous les remèdes qu’on vient d’indiquer ; il faudroit fondre ou détruire ces callosités, cette indication demanderoit les caustiques : les injections fortes & corrosives rempliroient cette intention, si on pouvoit les faire sur les parties affectées seulement ; mais comme elles arrosent les parties saines, de même que les parties malades, elles irriteroient & enflammeroient les parties qui ne sont pas ulcérées, & augmenteroient le mal ; delà la difficulté de guérir la morve par les caustiques.

Dans la morve invétérée, où les ulcères sont en grand nombre, profonds & sanieux, où les vaisseaux sont rongés, les os & les cartilages cariés, & la membrane pituitaire épaisse & endurcie, il ne paroît pas qu’il y ait de remède ; le meilleur parti est de tuer les chevaux, de peur de faire des dépenses inutiles, en tentant la guérison.

Tel est le résultat des découvertes de MM. de la Fosse, père & fils, telles que celui-ci les a publiées dans une dissertation présentée à l’Académie des Sciences, & approuvée par ses commissaires.

Auparavant il y avoit une profonde ignorance, ou une grande variété de préjugés sur le siège de cette maladie ; mais pour le connoître, dit M. de la Fosse, il ne faut qu’ouvrir les yeux : en effet, que voit-on lorsqu’on ouvre un cheval morveux proprement dit, & uniquement morveux ? On voit la membrane pituitaire plus ou moins affectée, les cornets du nez & les sinus plus ou moins remplis de pus & de morve suivant le degré de la maladie, & rien de plus ; on trouve les viscères & toutes les autres parties du corps dans une parfaite santé. Il s’agit d’un cheval morveux proprement dit, parce qu’il y a une autre maladie à qui on donne mal-à-propos le nom de morve ; d’un cheval uniquement morveux, parce que la morve peut-être est accompagnée de quelque autre maladie qui pourroit affecter les autres parties. Mais le témoignage des yeux s’appuie de preuves tirées du raisonnement.

1°. Il y a dans le cheval & dans l’homme des plaies & des abcès qui n’ont leur siège que dans une partie ; pourquoi n’en seroit-il pas de même de la morve ?

2°. Il y a dans l’homme des chancres rongeans aux lèvres & dans le nez ; ces chancres n’ont leur siège que dans les lèvres ou dans le nez ; ils ne donnent aucun signe de leur existence après leur guérison locale. Pourquoi n’en seroit-il pas de même de la morve dans le cheval ?

3°. La pulmonie ou la suppuration du poumon, n’affecte que le poumon ; pourquoi la morve n’affecteroit-elle pas uniquement la membrane pituitaire ?

4°. Si la morve n’étoit pas locale, ou, ce qui est la même chose, si elle venoit de la corruption générale des humeurs, pourquoi chaque partie du corps, du moins celles qui sont d’un même tissu que la membrane pituitaire, c’est-à-dire d’un tissu mol, vasculeux & glanduleux, tel que le cerveau & le poumon, le foie, le pancréas, la rate, &c., ne seroient-elles pas affectées de même que la membrane pituitaire ? Pourquoi ces parties ne seroient-elles pas affectées, plusieurs & même toutes à la fois, puisque toutes les parties sont également abreuvées & nourries de la masse des humeurs, & que la circulation du sang, qui est la source de toutes les humeurs, se fait également dans toutes les parties ? Or il est certain que dans la morve proprement dite, toutes les parties du corps sont parfaitement faines, excepté la membrane pituitaire. Cela a été démontré par un grand nombre de dissections.

5°. Si dans la morve, la masse totale de la morve étoit viciée, chaque humeur particulière qui en émane, le seroit aussi & produiroit des accidens dans chaque partie ; la morve seroit dans le cheval, ainsi que la vérole dans l’homme, un composé de toutes sortes de maladies ; le cheval maigriroit, souffriroit, languiroit & périroit bientôt ; des humeurs viciées ne peuvent pas entretenir le corps en santé. Or on sait que dans la morve le cheval ne souffre point, qu’il n’a ni fièvre ni aucun autre mal, excepté dans la membrane pituitaire ; qu’il boit & mange comme à l’ordinaire, qu’il fait toutes ses fonctions avec facilité, qu’il fait le même service que s’il n’avoit point de mal ; qu’il est gai & gras, qu’il a le poil lisse & tous les signes de la plus parfaite santé.

Mais voici des faits qui ne laissent guère de lieu au doute & à la dispute.

Premier fait. Souvent la morve n’affecte la membrane pituitaire que d’un côté du nez, donc elle est locale ; si elle étoit dans la masse des humeurs, elle devroit au moins attaquer la membrane pituitaire des deux côtés.

Second fait. Les coups violens sur le nez produisent la morve. Dira-t-on qu’un coup porté sur le nez a vicié la masse des humeurs ?

Troisième fait. La lésion de la membrane pituitaire produit la morve. En 1779, au mois de novembre, après avoir trépané & guéri du trépan un cheval, il devint morveux, parce que l’inflammation se continua jusqu’à la membrane pituitaire. L’inflammation d’une partie ne met pas la corruption dans toutes les humeurs.

Quatrième fait. Un cheval sain devient morveux presque sur-le-champ, si on lui fait dans le nez des injections âcres & corrosives, or ces injections ne vicient pas la masse des humeurs.

Cinquième fait. On guérit de la morve par des remèdes topiques. M. Dubois, médecin de la faculté de Paris, a guéri un cheval morveux par le moyen des injections. On ne dira pas que les injections faites dans le nez ont guéri la masse du sang ; d’où M. de la Fosse le fils conclud que le siège qu’il lui assigne dans la membrane pituitaire, est son unique & vrai siège. (Voyez sa dissertation sur la morve, imprimée en 1761.) M. BRA.

Morve Des Brebis. Médecine vétérinaire. La morve des brebis est une maladie contagieuse qui offre la plûpart des symptômes de la morve des chevaux. Il se fait par les naseaux un écoulement d’une humeur, d’abord visqueuse, ensuite blanchâtre ; enfin, purulente. Tant que l’écoulement n’est que muqueux, la brebis mange comme à son ordinaire ; mais lorsqu’il devient purulent, la tristesse, le dégoût, la maigreur & la foiblesse s’accroissent tous les jours ; l’odeur qu’exhale le corps est fœtide, & la mort est prochaine. Quelquefois la matière muqueuse qui s’accumule dans les naseaux est si considérable, que l’animal est obligé de faire de violens efforts pour la chasser hors des narines, & on en a vu-mourir suffoqués par l’abondance de ce mucus accumulé, soit dans les narines, soit dans les bronches.

Cette maladie est ordinairement mortelle, & souvent elle se communique aux autres brebis, au point d’infecter en très-peu de temps des troupeaux nombreux. Elle a beaucoup de ressemblance avec la morve des chevaux ; (Voyez l’article ci-dessus) mais elle en diffère en ce que les glandes lymphatiques de la brebis ne sont pas ordinairement engorgées, ce qui a toujours lieu dans les chevaux morveux.

L’ouverture des brebis morveuses démontre que les cavités du nez, le larinx, la trachée-artère & les bronches sont tapissés de la même matière que celle qu’on voit sortir. Quand celle qui sort des naseaux est purulente, on trouve les bronches & l’intérieur du nez ulcérés.

Traitement. M. Vitet conseille, après avoir séparé la brebis morveuse du troupeau, de lui faire prendre, deux fois par jour, un bol composé de deux drachmes de souffre incorporé avec suffisante quantité de miel ; d’injecter dans les narines de l’eau seconde de chaux, édulcorée avec du miel ; de mêler à sa boisson & à sa nourriture du sel, & de ne la nourrir qu’avec de la farine de seigle. Ces remèdes facilitent très-bien l’expectoration nazale & la détersion de l’ulcère ; mais ne seroit-ce pas aussi le cas d’employer les autres injections prescrites pour la morve des chevaux, de même que le séton à côté des deux oreilles, & le trépan sur les os du nez ?

Si dans le commencement de la maladie, on ne trouve que deux ou trois brebis affectées de la morve, il faut les assommer sur le champ & les enterrer profondément. Ce parti est bien plus avantageux, que de livrer au boucher les brebis qui sont attaquées, & dont la chair est capable d’occasionner des maladies épidémiques & contagieuses ? Les magistrats, chargés de la police de la campagne, devroient redoubler leurs efforts pour supprimer un abus aussi nuisible à la santé des citoyens & à la population. M. T.

Morve Des Chiens. Médecine vétérinaire. Les chiens sont aussi sujets à la morve. Chez ces animaux la maladie se manifeste d’abord par un éternuement qui est bientôt suivi d’un écoulement par les narines & par les yeux, d’une liqueur visqueuse & jaunâtre, accompagné d’une grande tristesse & d’un abattement qui ne leur permet plus de manger.

Cette maladie est une peste, & il n’y a pas encore d’exemple qu’un seul chien en ait réchappé, quelques remèdes qu’on ait employés. Cependant, M. Berniard rapporte plusieurs guérisons opérées par l’administration de l’éther vitriolique. Voici le fait : c’est l’auteur qui parle.

» Au mois de Février dernier, six lévriers, cinq chiens courans & deux chiens d’arrêt, appartenans à M. le marquis Myszkowski, furent attaqués d’une maladie que les chasseurs Polonois appèlent morve… Plusieurs personnes, tant chasseurs qu’autres, ayant été consultées sur les moyens qu’il y auroit de procurer du soulagement à ces animaux souffrans, les uns conseillèrent de faire avaler à chacun, pendant trois jours consécutifs, une pinte de boisson, avec moitié lait & moitié huile. On leur fit prendre ce remède, qui ne produisit aucun effet, puisque trois crevèrent le quatrième jour ; les autres personnes conseillèrent de leur faire casser la tête à tous, & de les jeter dans la rivière, afin, disoient-ils, d’empêcher les chiens bien portans, de flairer les malades, & de les préserver par ce moyen, de la même maladie….

» J’avoue que la sentence de mort, prononcée contre ces pauvres animaux, qui, par leurs cris plaintifs, & leurs regards nonchalans, sembloient demander aux hommes qui les environnoient, un remède beaucoup plus doux pour leur mal, que celui qu’on venoit de prescrire ; j’avoue, dis-je, que cette sentence excita en moi un mouvement de compassion, qui me porta à demander leur grâce, en promettant de faire tout ce qui seroit en mon pouvoir, pour leur procurer du soulagement. J’ordonnai qu’on coupât toute espèce de communication entr’eux & les chiens bien portans. Dès-lors, je cherchai quels médicamens je pourrois employer avec succès contre cette maladie. Je me ressouvins bientôt d’avoir lu dans le Journal encyclopédique, que quelqu’un avoit administré l’éther vitriolique à des chevaux malades ; mais je ne me souvenois ni du nom de la personne, ni du volume du journal où je l’avois lu ; je croyois seulement que c’étoit contre la morve des chevaux que ce remède avoit été donné. Je résolus aussitôt de donner de l’éther vitriolique de la manière qui suit :

» Je mêlai trente gouttes d’éther avec un demi-septier de lait dans une bouteille à large ouverture ; j’agitai fortement la bouteille, en appuyant le pouce sur l’orifice, pour faciliter le mélange, & éviter l’évaporation de l’éther ; pendant ce temps-là, une personne tenant entre ses jambes le chien, & les deux oreilles avec ses mains, tandis qu’une autre lui ouvroit la gueule, en tenant la mâchoire supérieure avec une main, & la mâchoire inférieure avec l’autre ; je versai en même temps la moitié de la liqueur dans le gosier, & je le fis lâcher ensuite un moment, pour lui donner plus de facilité à avaler : bientôt après je lui donnai l’autre moitié de la même manière. J’employai la même dose pour chacun. De neuf qu’ils étoient, il n’y en eut que deux qui prirent ce remède de bon gré, dans un plat qu’on leur présenta ; quant aux sept autres, il fallut le leur faire avaler de force : ce qui n’est pas difficile quand l’orifice de la bouteille qui contient la boisson, n’est pas aussi large que l’ouverture de la gueule du chien. »

» Vingt-quatre heures après, j’eus quelque satisfaction de mon essai ; je trouvai un changement total ; il n’y avoit plus d’éternuement l’écoulement des narines avoit diminué de moitié, & celui des yeux avoit entièrement cessé ; l’appétit étoit revenu, & la tristesse moins grande. D’après un changement si marqué, je ne crus pas nécessaire de réitérer le remède ; je voulus attendre au lendemain ; mais les ayant trouvé alors fort gais & jouant ensemble, je vis qu’il seroit inutile de leur en donner davantage, & au bout de quatre jours, huit furent entièrement guéris ; il n’y eut que le neuvième, qui étoit une chienne en chaleur, & dont la maladie étoit à un plus haut période quand j’en entrepris le traitement, à laquelle je donnai une seconde dose, & je fis renifler une fois de l’eau de luce, qui lui procura une évacuation très-abondante par les narines : deux jours après cette chienne se porta aussi bien que les huit autres chiens. »

» Je dois avertir ici qu’on doit tenir ensemble tous les chiens malades pendant le traitement, & qu’après leur guérison, on doit faire bien nettoyer leur cheni, le laver à grande eau, le laisser ouvert jusqu’à ce qu’il soit bien sec, après quoi il faut le refermer & y brûler du soufre, & quelques jours après des baies de genièvre. Il faut faire la même chose pour leur mangeoire & leur abreuvoir, si l’on n’aime mieux en refaire de neufs, ce qui seroit préférable. Pendant ce temps-là, il faut laisser les chiens en liberté dans une cour, pour prendre l’air. »

Nota. C’est M. le marquis de Saint-Vincent qui a imaginé le premier d’administrer l’éther vitriolique aux animaux dans les coliques d’indigestion. À son exemple nous l’avons une fois essayé dans un cheval espagnol, auquel on avoit inconsidérément donné de la luzerne pour nourriture. Nous lui donnâmes soixante gouttes d’éther avec du sucre pilé, en lui faisant avaler par-dessus une corne d’eau pure. Cet animal qui se rouloit, se débattoit depuis environ trois heures, avec la plus grande violence, devint, une heure après, calme, tranquille, rendit des excrémens fœtides, fit beaucoup de vents, & fut entièrement guéri. On ne doit pas moins de reconnoissance à M. Berniard d’avoir employé l’éther dans une maladie aussi cruelle & aussi désespérée & dans une espèce d’animaux aussi utiles que celui-ci aux plaisirs de l’homme. M. T.