Cours d’agriculture (Rozier)/ONGUENT

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Hôtel Serpente (Tome septièmep. 277-280).


ONGUENT. Médicament de consistance plus molle que dure, principalement destiné au traitement des maladies extérieures, depuis la plus légère égratignure jusqu’à l’ulcère le plus sordide. On trouve chez l’apothicaire l’onguent qu’on s’imagine devoir être employé à la guérison. Si la plaie se cicatrise, l’onguent est réputé admirable ; si au contraire elle subsiste malgré l’application des topiques, on s’en prend à la nature, & dans les deux cas on se trompe grossièrement. Dans le premier, la nature seule a agi plus lentement que si l’on n’avoit point mis d’onguent, & dans le second, l’onguent a visiblement contrarié les efforts de la nature. Les grands médecins & les grands chirurgiens de ce siècle, l’académie même de chirurgie de Paris a prouvé, en couronnant le Mémoire de M. Champeaux, que les plaies simples, les brûlures, &c. n’exigeaient d’autres traitemens que d’être soustraites à l’action de l’air atmosphérique, & tenues humectées avec de simples compresses imbibées d’eau pure ou un peu acidulée par le vinaigre, s’il survenoit quelque inflammation. Ils ont encore prouvé & démontré que si la plaie étoit produite par un vice intérieur, on auroit beau appliquer tous les onguens de l’univers, on ne la guériroit jamais sans attaquer le vice primitif : la cause détruite, l’effet l’est bientôt de lui-même. La crédulité ou la charlatanerie firent imaginer les compositions des onguens ; l’ignorance a perpétué l’usage de ces médicamens : enfin le bon sens & la raison, guidés par l’expérience, ont levé le voile dont se couvroit l’intérêt de l’homme agissant sans principes. Des décoctions de plantes valent mieux que l’usage des onguens, & elles coûtent beaucoup moins ; il suffit de s’en servir avec connoissance de cause. Si je ne craignois d’être taxé d’homme tranchant, j’oserois avancer que l’eau simple ou de rivière, l’eau saturée d’air fixe (voyez ce mot) suffisent pour toutes les plaies sanieuses. L’eau aiguisée par un peu de vinaigre de vin, ou l’eau végéto-minérale de Goulard suffisent pour tous les cas où l’inflammation se manifeste ; il faut alors tenir les compresses sans cesse imbibées. L’aveugle crédulité a été portée au point de se figurer que plus un onguent étoit chargé de drogues, & plus il avoit d’efficacité. De là sont nées ces formules compliquées, où l’on associe des substances qui ne sont pas faites pour être réunies, & dont l’effet de l’une détruit celui de l’autre. Un homme de bon sens, mais quelquefois un peu cinique, disoit un jour que le meilleur des onguens étoit bon à jeter par les fenêtres, & que s’il en existoit un bon, ce devoit être celui qui étoit aussi simple que la marche de la nature. Les pharmacopées sont très-multipliées, mais dans aucune les formules du même onguent ne sont semblables. Celle-ci est composée de vingt drogues, & celle-là de cinq à six. Cependant les plaies se ferment, se cicatrisent avec tous les deux : ce n’est donc pas l’onguent qui a opéré la guérison. Si la préparation est mal combinée, soit par ignorance, soit par économie ; si elle est faite avec de vieilles drogues, n’est-il pas clair que la guérison ne tient pas à l’onguent. Les abus dans ce genre sont crians ; la capitale va en fournir la preuve.

À la fin de chaque année, les maîtres-gardes du collège de pharmacie font une visite chez leurs confrères, & les obligent de se défaire de leurs drogues vieilles ou altérées ; elles sont vendues aux chirurgiens & pharmaciens habitans des campagnes : ces derniers les achètent à bon marché, & s’en servent pour composer les onguens & les emplâtres dont ils auront besoin. Pareille réforme a lieu chaque année, dans les hôpitaux de Lyon, & elle entraîne à sa suite le même abus. Cependant les drogues de rebut métamorphosées en onguent, sont réputées pour guérir les plaies des malheureux habitans de la campagne : il est donc clair que c’est la nature qui les guérit & non les onguens, puisque, de l’aveu des maîtres de l’art, ils ne sont pas dignes d’être employés dans les préparations destinées au service ou des hôpitaux ou des habitans des grandes villes. Il y a abus dans le choix des drogues, dans leur dose, dans la manipulation, & l’on guérit sans savoir quelle substance a guéri plutôt qu’une autre.

On a classé les onguents comme les maladies, & la classe de ceux qui sont réputés les plus propres à la régénération des chairs, est la plus nombreuse. Cependant la chair une fois pourrie ou détruite, ne se régénère point ; la peau seule est susceptible de régénération, & elle seule, par sa croissance & par la réunion de ses parties, consolide & ferme la cicatrice.

Je ne finirois pas si je mettois sous les yeux des lecteurs la longue suite d’abus qu’entraîne l’usage des onguens. Voyez ce qui a déjà été dit au mot Emplâtre, & sur-tout consultez le Mémoire de M. Champeaux, inséré dans le tome IV des prix, publié par l’académie de chirurgie de Paris. Il est impossible de se refuser à l’évidence. Les graisses, les huiles, le beurre, la cire, sont les excipiens les plus communs des onguens. Chacun sait que ces substances ont une singulière tendance à la rancidité ; que cette rancidité est promptement établie, si elle ne l’est déjà, ou augmentée par la chaleur du corps. On sait également que les substances rances deviennent des vésicatoires, excitent l’inflammation, & en un mot, que tout corps graisseux appliqué sur la peau, s’oppose à la transpiration insensible, & la répercute : de là des amas d’humeurs en différentes parties. Aussi quels ravages ne produisent pas les onguens appliqués sur les dartres, les érésipèles, les brûlures, & sur toutes les maladies de sa peau ? Si malgré ce que je viens de dire, on persiste à se servir des onguens, voici la recette de quelques-uns des plus renommés & des plus faciles à préparer.

Basilicum. Cire jaune, résine blanche, encens, de chacun trois onces. Mettez le tout sur un feu doux, & quand le tout sera fondu, ajoutez deux onces de saindoux ; passez l’onguent tandis qu’il est encore chaud. On se sert de cet onguent pour nettoyer & favoriser la guérison des plaies & des ulcères.

Onguent blanc. Huile d’olives, une livre, cire blanche & blanc de baleine, de chacun trois onces. Faites fondre à une douce chaleur, remuez constamment & fortement jusqu’à ce que le tout soit refroidi… Si on ajoute à ces ingrédiens deux gros de camphre qu’on aura auparavant battu avec un peu d’huile : on aura ce qu’on appelle onguent blanc camphré.

Onguent ou cérat de Turner. Huile d’olives, trois livres, cire blanche, pierre calaminaire préparée en poudre fine, de chaque six onces. Faites fondre la cire dans l’huile, & aussitôt que ce mélange aura pris un peu de consistance, saupoudrez-le avec la pierre calaminaire, ayant attention de bien remuer jusqu’à ce que le tout soit refroidi. On le sert de cet onguent contre les excoriations & les brûlures.

Onguent à cautère, ou vésicatoire radouci. Cantharides en poudre fine, demi-once ; onguent basilicum jaune, six onces : cet onguent est utile pour panser les vésicatoires, & par son moyen entretenir l’écoulement autant qu’on le veut.

Onguent contre la gale. Fleur de soufre, deux onces ; sel ammoniac crud réduit en poudre très-fine, deux gros ; saindoux ou beurre, quatre onces… Mêlez intimement ces substances ensemble, ajoutez un scrupule ou demi-gros d’essence de citron, pour en ôter l’odeur désagréable. On prend gros comme une noix muscade de cet onguent dont on frotte chaque partie malade ; on attend que la personne soit au lit, & on réitère ce frottement deux ou trois fois la semaine.

On doit prendre chez les apothicaires les onguens mercuriels.

Onguent de la mère. Saindoux, beurre frais, cire, suif de mouton, litharge préparée, de chacun une livre ; huile d’olives, deux livres… Mettez le tout, excepté la litharge, dans un vaisseau de terre vernissé ; faites chauffer jusqu’à ce qu’il fume ; alors ajoutez la litharge bien séchée, remuez jusqu’à ce qu’elle soit entièrement combinée ; ensuite laissez chauffer jusqu’à ce que le mélange ait acquis une couleur brune tirant sur le noir ; laissez refroidir à demi, & versez dans un pot tandis qu’il est encore liquide. Cette préparation peut remplacer tous les onguens suppuratifs.

Onguent de plomb ou de saturne. Huile d’olive, huit onces ; cire blanche, deux onces ; sucre de saturne ou de plomb, trois gros : triturez le sucre de saturne réduit en poudre avec un peu d’huile ; ensuite ajoutez le reste de l’huile & de la cire que vous aurez auparavant fait fondre ensemble, ayant soin de remuer jusqu’à ce que le tout soit refroidi. Cet onguent rafraîchissant & légèrement astringent, est employé dans les cas où il s’agit de dessécher & cicatriser quelque partie.

Onguent pour les yeux ou de tuthie. Saindoux, quatre onces ; cire blanche, deux gros ; tuthie préparée, une once. Faites fondre le saindoux & la cire à petit feu ; saupoudrez avec la tuthie en remuant toujours jusqu’à ce que l’onguent soit refroidi. On rendra cet onguent plus efficace & d’une consistance plus appropriée, si on y joint deux ou trois gros de camphre broyé auparavant avec un peu d’huile, & ensuite mêlé intimement avec les autres ingrédiens.

Ces formules sont tirées de l’ouvrage intitulée Médecine domestique, publiée par Buchan. Tout habitant de la campagne un peu aisé, devroit en avoir un exemplaire.

L’onguent canet a été fort en vogue ; il est même encore trop estimé pour ne pas en donner ici la composition. Dialcatitio, une livre ; triapharmacum, une livre ; cire jaune, une livre ; huile d’olive, une livre : coupez la cire par morceaux ; jetez-la dans un vase de terre vernissé & placé sur un feu léger ; la cire fondue, ajoutez le dialcatitio, & remuez ; ajoutez ensuite le triapharmacum ; remuez jusqu’à ce que le tout ait acquis une couleur rouge ; enfin mêlez avec ces drogues l’huile d’olive ; remuez sans cesse à mesure que le tout cuit ensemble ; après cela videz dans un pot de terre vernissé, pour le conserver, ou dans un cylindre fait avec du papier fort & huilé. Cet onguent se conserve très-long temps.

L’expérience m’a prouvé que le baume de Geneviève (voyez ce mot) pouvoit suppléer presque tous les onguens dans le pansement des plaies, même les plus sanieuses & les plus putrides.